Je suis enceinte, mais mon mari a décidé quil ne voulait pas de cet enfant et ma jetée dehors à huit mois de grossesse.
Tu timagines, huitième mois Ce moment où tu narrives déjà plus à te glisser de travers dans une porte, où tu dors à moitié assise parce que tallonger est devenu un supplice, et où chaque pas est un vrai défi. Jétais là, debout au milieu de notre trois-pièces du boulevard Saint-Michel, à regarder Thomas balancer mes affaires dans deux vieilles valises.
Dépêche-toi, a-t-il lâché sans même se retourner. Le taxi arrive.
Je croyais rêver. La veille encore, on dînait à deux, il caressait mon ventre en marmonnant quelques prénoms possibles pour une petite fille. Et le matin, tout sest effondré. Comme ça, dun coup, à cause dun coup de fil.
Thomas, attends On peut en parler ? ai-je tenté.
Il sest redressé dun coup, les yeux durs, soudain comme si jétais une étrangère.
Pas la peine. Cest décidé. Claire a rappelé hier. Elle est de retour.
Claire. Son ex-femme. Celle qui était partie avec un Espagnol, sinstaller à Barcelone lan dernier. Celle dont il massurait quelle était enterrée pour lui.
Et alors ? Ma voix tremblait plus que je ne laurais voulu. Elle revient, et cest moi qui dois partir ? Avec ton enfant ?
Il a continué à bourrer mes pulls sans même distinguer ceux propres ou sales.
Ya pas de discussion possible, Camille. Jai tout pesé. Avec Claire, jai une histoire, tu comprends ? Cinq ans de mariage. Toi et moi cétait une erreur.
Erreur. Il venait de piétiner ces dix-huit mois entre nous dun revers de la main. Jai dû masseoir, pas parce que je voulais, mais mes jambes ont lâché. Mon ventre pesait, ma petite frappait dedans à croire quelle demandait elle aussi : « Maman, quest-ce qui se passe ? »
Tu me disais que tu maimais, jai balbutié. Que tu voulais ce bébé.
Il a fini par se retourner. Son visage était fermé, glacial, aucune trace de regret.
On dit beaucoup de choses. Les gens changent, les circonstances aussi.
Il a fermé la dernière valise. Je cherchais en lui, du regard, un signe de lhomme qui il était il y a un an et demi : celui qui mattendait le soir avec des fleurs devant la porte, minvitait voir des expos, me préparait le petit-déj du dimanche, récitait du Rimbaud dans le creux de loreille.
Et largent ? ai-je soufflé. Pour lhôpital, la maternité… Je vais vivre comment, moi ?
Il a sorti une enveloppe de sa veste et la jetée sur la table basse.
Voilà trois mille euros. Ça devrait suffire. Après tu te débrouilleras.
Trois mille euros. Pour un accouchement, les premiers mois de couches, pour trouver un toit. Quelle blague amère.
Tu peux pas faire ça, jai articulé. Je suis à huit mois ! Je peux pas traîner des valises et chercher un appart
Bien sûr que si, ma-t-il coupée. Va chez ta mère, ou tes copines. En tout cas, ten avais plein, non ?
Je me suis levée, lentement, me tenant au dossier du canapé, je me suis approchée. Juste pour le regarder dans les yeux, chercher un peu dhumanité.
Thomas, cest ton enfant notre fille. Tu réalises que tu labandonnes ?
Il sest détourné, a regardé par la fenêtre. Dehors, une pluie de novembre sécrasait sur le bitume, Paris vivait sa vie, indifférente à la mienne qui sécroulait.
Jai plus envie de comprendre quoi que ce soit. Claire ma pardonné, on repart ensemble.
Et moi ?
Et toi tu vas ten sortir, comme toutes les femmes.
On a sonné. Le taxi. Il a emporté les valises sur le palier. Moi, debout au milieu de cette pièce : mon appartement, que javais soigné un an durant, choisi la tapisserie, semé des géraniums sur le balcon, appris en pleurant que jétais enceinte.
Allez Camille, appelle lascenseur, ma-t-il lancé du couloir. Le chauffeur va pas patienter.
Jai récupéré mon sac à main, mon tel. Ma doudoune fermait déjà plus sur mon ventre. Je suis passée devant lui sans croiser son regard. Il a appuyé sur le bouton, on a attendu côte à côte en silence.
Tu nas pas de cœur, jai murmuré alors que lascenseur souvrait. Vraiment, tu nen as pas.
Il na rien répondu. Il a juste balancé mes valises dedans et appuyé sur le rez-de-chaussée. Les chiffres défilaient : 6, 5, 4… À chaque étage, javais limpression que ma vie davant restait derrière moins accessible.
Le chauffeur, un monsieur dune cinquantaine dannées au visage gentil, a chargé mes affaires.
On vous emmène où, madame ? a-t-il demandé en regardant mon ventre.
Où aller ? Ma mère habitait à Saint-Germain-en-Laye, dans un petit F2, avec mon petit frère. Pas de place. Quant aux copines Quelles copines ? Avec Thomas, je métais coupée de presque tout le monde. Il naimait pas quand je sortais, voulait quon reste à deux.
À la rue de la Gaité, métro Edgar Quinet, ai-je lâché, à la première adresse qui me soit venue. Chez Élodie.
Élodie, une collègue de mon ancien boulot. On ne sétait pas parlé depuis huit mois, mais javais plus le choix.
Le taxi a démarré. À larrière, je me suis retournée : Thomas, planté devant notre immeuble, nous regardait partir sans expression.
On roulait dans la pluie vers Montparnasse. Jécoutais le battement mou des essuie-glaces, tentant de ne pas penser à la suite.
Vous allez accoucher toute seule, alors ? a fini par demander le chauffeur.
Jai hoché la tête, incapable darticuler le moindre mot. Javais une boule dans la gorge, la brûlure des larmes qui remontaient, mais je ne voulais pas craquer devant ce monsieur.
Vous savez, moi aussi jai fait le con, un jour, a-t-il repris. Jai laissé ma femme avec deux gosses. Plus tard, je men suis mordu les doigts. Maintenant, elle me laisse pas voir mes petits-enfants. Et franchement elle a raison.
Le reste du trajet sest passé dans le silence. Arrivés devant chez Élodie, je lui ai filé cinquante euros. Il ma aidé, regard bienveillant.
Courage, madame. Lessentiel, cest que le bébé aille bien.
Jai souri, et il est parti. Là, sous la bruine, deux valises et un ventre géant, jai appelé Élodie trois fois, envoyé un message : « Élo, je suis devant chez toi, je peux monter ? »
Cinq minutes après, son message arrive : « Camille, tu plaisantes ? Quest-ce quil tarrive ? »
« Je texpliquerai. Je peux entrer ? »
Un moment de flottement. Puis : « Monte au 2e, cest la porte à droite. »
Jai traîné les valises, lune après lautre, les petites marches humides. Pas dascenseur. Arrivée au premier palier, javais le cœur en surchauffe, douleur dans le dos. Jai pensé « Pourvu que je naccouche pas là ».
Élodie ma ouvert en haut de lescalier, ses yeux se sont adoucis dun coup.
Mais tes cinglée ou quoi ? Tu peux pas porter tout ça ! Allez, pose, viens.
Son studio sentait le café et le pain grillé. Livres et orchidées partout, bibelots, des photos Un vrai cocon.
Je me suis écroulée sur son futon et jai fondu en larmes, comme une gamine, à sangloter bruyamment. Élodie sest installée près de moi, ma tenue contre elle, un silence plein de douceur.
Il ma foutue dehors, jai fini par bégayer. Son ex est revenue il ma jetée comme ça.
Elle ma tendu un verre deau, des mouchoirs.
Bois et respire. Faut penser à la petite dabord.
Jai caressé mon ventre. Elle donnait des coups, elle aussi chamboulée.
Est-ce que je peux rester chez toi quelques jours ? Juste le temps de me retourner
Elle ma regardée, longue pause.
Ici, tes chez toi. Mais, Camille, il faut réfléchir, là. Tu comptes faire quoi ?
Jen sais rien Vraiment.
Le soir tombait. Paris allumait ses lumières, des milliers de vies derrière chaque fenêtre. Et moi, enceinte, larguée, sans tunes ni boulot, perdue.
« Je vais faire quoi, moi maintenant ? »
Aucune idée.
Trois semaines plus tard, Louise est née. En pleine nuit bien sûr, ça ne pouvait être que la nuit, vu la tournure de ma vie. Élodie a tout géré, ma accompagnée à Cochin, a couru partout, veillé, ma tenu la main aux contractions. Maman navait pas pu venir, occupée à garder mon frère.
Dans ma chambre au sixième, Louise dormait dans sa mini-couveuse. Trois kilos deux, cinquante et un centimètres. Ma chérie.
Et là, jai compris que jétais toute seule mais pour elle, je pouvais tout affronter.
Au troisième jour, une aide-soignante entre :
Madame Lefèvre, vous avez de la visite.
Élodie ? Maman ? Non. Cétait Thomas.
Debout, manteau de laine, bouquet de pivoines blanches à la main, lallure dun type venu signer un contrat plutôt que rencontrer sa fille.
Bonjour, a-t-il bredouillé.
Jai rien dit. Observé. Louise sétait agitée, failli pleurer.
Je peux entrer ?
Je crois que cest déjà fait.
Il a posé les fleurs sans un mot. A regardé Louise, un éclair démotion, presque rien.
Une fille ?
Oui.
Comment tu las appelée ?
Louise.
Il a hoché la tête, mains dans les poches. Silence de plomb. Dans le couloir, des bruits de chariots, la vie continuait comme si de rien nétait.
Pourquoi tes là ? ai-je demandé.
Il a soupiré.
Camille Claire est repartie. Ça na pas marché. Partie, genre direct.
Jai eu un petit rire sec, triste.
Et tu croyais que jallais être ravie, taccueillir les bras ouverts ?
Non Je veux juste aider. Je peux donner de largent, des affaires pour le bébé
On na pas besoin de ton aide. On se débrouillera.
Et jy croyais, dun coup. Je savais que je pouvais.
Thomas sest avancé.
Camille, sois pas idiote. Tu nas rien, ni boulot ni toit. Comment tu vas élever un enfant ?
Tu verras bien. Je trouverai.
Tu travailleras comment, avec un nourrisson ? Tu te rends compte ?!
Louise a pleuré. Je lai prise contre moi, une main sur son dos minuscule, elle sest calmée aussitôt.
Cest mon problème, ai-je murmuré. Tu peux partir.
Je veux la voir, cest ma fille, jai ce droit.
Ton droit ? Ce droit, tu las perdu quand tu mas dégagée enceinte. Quand tu nous as traitées derreur.
Jaurais pas dû dire ça
Chut, arrête. Va-ten. On na plus besoin de toi.
Il est resté sans voix. Puis il est sorti. Les pivoines sont restées. Juste là, inutiles.
Jai caressé les cheveux de Louise, mes larmes sur sa petite brassière.
Un mois après, javais un boulot de rédactrice à distance pour une agence de comm. Pas énorme, mais assez pour payer une chambre en colocation à Belleville et les boîtes de lait.
Élodie gardait Louise quand elle pouvait. Maman venait le week-end. On se débrouillait.
Puis le truc improbable est arrivé.
Je revenais des courses chargée : couches, lait en poudre, lingettes. Je poussais la poussette dune main, sac de lautre, le vent froid me cinglait. Sur le trottoir de la place de la République, je les ai vus.
Thomas et Claire. Sous le même parapluie, riant, blottis. Elle portait un manteau blanc en laine. Lui, sa vieille parka grise.
Ils ne mont pas vue. Ils passaient à côté. Là, jai senti toute la colère, la peine, la trahison monter.
Jai fait trois pas.
Thomas !
Il sest retourné. Claire a regardé, puis la poussette, puis lui, et compris tout de suite.
Cest qui ? a-t-elle demandé, froide.
Claire, on va rentrer, allez a-t-il tenté. Elle sest dégagée.
Réponds, cest qui ?
Jai poussé la poussette, Louise dormait, bien emmitouflée.
Je suis Camille. Voilà votre problème commun, quil a essayé de balayer.
Claire a blêmi. Fixé Thomas.
Tu mas dit quil ny avait rien Que tu mattendais
Cest pas ce que tu crois, cest un malentendu
Dix-huit mois cest rien ? Un bébé cest rien ? ai-je craché.
Des gens sarrêtaient autour, regardant la scène.
Il ma foutue dehors enceinte de huit mois, ai-je dit à Claire. Il ma balancé trois mille euros et ma virée. Voilà le genre dhomme que tu as devant toi.
Elle la foudroyé du regard.
Cest vrai, Thomas ?
Tu comprends pas
Elle sest barrée, le laissant là. Il sest précipité derrière elle. Jai ramassé mon courage, sous la neige qui se mettait à tomber.
Louise sest réveillée, pleurait.
Tranquille, ma chérie. On est plus fortes que tous les Thomas du monde.
Je suis rentrée, du côté de Belleville, vers notre chambre à nous. Notre petite vie recommencée.
Six mois après, jai décroché un poste de rédactrice en chef sur un magazine en ligne. Salaire correct, rythme sympa. Maman a pris Louise deux semaines pour que je souffle. Élodie maidait le soir.
Jai appris à vivre sans Thomas. Sans ses excuses, sans son argent. Et en fait, cest possible. Cest difficile mais cest possible.
Louise grandissait, toujours souriante, tenace. Mes yeux, mon caractère : obstinée, vive. Elle lâchait rien : ni pour retourner, ni pour les premières dents. Une vraie battante.
Tout comme moi.
Thomas ? Je lai croisé une fois en coup de vent, aux Halles. Épuisé, creusé, le regard vide. On sest juste frôlés du regard, et jai rien ressenti. Ni haine, ni tristesse. Rien.
Jai pris la main de Louise elle marchait déjà, ma belle de un an , et on a continué notre chemin. Vers notre vraie vie. Vers notre avenir.
Sans lui.







