Deux ans après notre divorce, alors que je croyais avoir digéré toute cette histoire, voilà que je croise mon ex-femme. La lumière est enfin faite dans ma petite tête, mais elle, me balance un petit sourire acide, avant de balayer du revers de la main ma tentative désespérée de tout recommencer
Quand notre deuxième enfant est né, Clémence a tiré un trait sur elle-même. Avant, elle faisait défiler les tenues à longueur de journée, une vraie styliste de limpro, toujours tirée à quatre épingles, jusquau bout des ongles. Mais après son retour de la maternité de Lyon, on aurait dit quelle sétait juré fidélité à son vieux sweat trop large et à son pantalon de jogging qui avait visiblement fait la guerre contre le repassage. Lensemble évoquait moins une mode avant-gardiste quun drapeau blanc.
Dans ce « look dinvestiture », elle ne se contentait pas de traîner par-ci par-là elle vivait littéralement dans cet uniforme. La nuit, elle tombait dans le lit, fidèle à son duo coton abîmé et molleton vaincu, comme si rien dautre ne pouvait exister. Et à chaque fois que josais interroger ce relâchement vestimentaire, Clémence marmonnait que cétait bien plus pratique pour gérer les enfants la nuit. Un raisonnement quon ne peut pas vraiment contrer quand on ignore la science du manque de sommeil Cela dit, les grandes maximes quelle me lançait autrefois fièrement « Une femme ne cesse jamais dêtre femme, même au bout du rouleau ! » nétaient plus que des souvenirs éteints. Elle avait laissé tout filer : son institut préféré de Grenoble, la salle de sport qui était soi-disant « son havre », et pardonnez la franchise elle avait rangé le soutien-gorge au placard, trottant dans lappart en mode sans filet, comme si la gravité était une légende urbaine.
Bien sûr, ce corps dont elle était si fière avant a fini par lâcher prise. Sa taille ? Portée disparue. Son ventre, ses jambes, même son cou, tout sétait assoupli, avait pris la fuite. Quant à ses cheveux, cétait la Rubiks Cube capillaire : tantôt une crinière hérissée façon tempête sur lAtlantique, tantôt un chignon express doù fuyaient des mèches en rébellion. Ce qui me tuait, cétait quavant, Clémence était sublime un véritable Onze sur Dix ! Dans les rues de Nice, les regards masculins laccompagnaient sur tout le trottoir. Je bombais le torse voilà ma déesse à moi ! Et désormais il ne restait delle quune ombre pâle, le fantôme de ce quelle avait été.
Notre appartement suivait la même pente savonneuse : le règne du bazar triste et omniprésent. La cuisine seule résistait : Clémence restait une magicienne du fourneau. Quiconque aurait osé critiquer ses petits plats aurait mérité lexil. Pour le reste ? Un Fiasco avec un grand F.
Jai bien essayé de lui secouer les puces, de lencourager à ne pas sombrer. Elle mopposait un sourire las, une promesse molle de faire un effort. Mais rien ne changeait, et mon (minuscule) réservoir de patience sest vidé : à force de voir chaque matin ce souvenir délavé de la femme que jaimais, jai craqué. Au cœur dune nuit pluvieuse, jai prononcé la sentence fatale : divorce. Clémence a tenté de me retenir, bredouillant des promesses de renaissance. Mais pas de drame, pas de crise carabinée. Quand elle a compris que cétait terminé pour de bon, elle sest contentée de souffler, la voix brisée :
« A toi de voir Je croyais que tu maimais encore »
Pas la peine douvrir un débat sans fin sur lamour, sa disparition ou son concept. Jai rempli tous les papiers, et peu après, dans un bureau beige à Bordeaux, le fonctionnaire a apposé son tampon. Rideau.
Je ne vais pas me faire passer pour le père de lannée à part la pension, je nai plus mis un orteil dans la vie de cette famille. Revoir Clémence, qui fut longtemps la star de mes fantasmes, relevait presque de la torture. Mieux valait fuir que souffrir dun flashback cuisant.
Deux ans sécoulent. Un soir, alors que je traîne sur la place du Capitole à Toulouse, je la vois débarquer au loin élégante, demarche féline, comme un chat qui sinvite sur la scène. Plus elle sapproche, plus mon cœur tape fort. Cest bien Clémence ! Une version revisitée, upgradée, reliftée : la féminité incarnée, mille fois plus éclatante quà nos débuts. Escarpins de folie, brushing parfait, robe sublime, manucure nickel, bijoux subtils Et ce parfum ! Le même quautrefois, effluves de souvenirs intacts. La claque.
Si mon visage était un livre, jaurais pu être publié direct : surprise, regrets, admiration béate, tout y passait. Elle a éclaté dun rire aigu, le même quavant, mais plus libre :
« Eh bien, tu ne me reconnais donc plus ? Je tavais dit que je rebondirais il te suffisait dy croire ! »
Clémence ma accordé le privilège de laccompagner jusquà sa salle de sport, me glissant au passage deux ou trois nouvelles à propos des enfants ils poussent bien, tout baigne. Sur le reste, silence radio, mais il suffisait de la regarder. Son assurance flamboyante, ce tout nouveau charme insolent parlaient pour elle.
Je me suis revu à cette époque déchecs : elle, roulée en boule sur le canapé, épuisée, défraîchie, son chignon avachi comme un drapeau sans couleur. Je pestais devant lélégance disparue, la chaleur éteinte ! Mais cest bien la même femme que javais abandonnée, les enfants avec, aveuglé par mon ego et mon impatience.
Avant de se dire au revoir, jai bafouillé est-ce que je pourrais lappeler ? Jai tenté daligner un mea culpa, bredouillé que javais tout saisi, que je voulais recommencer. Clémence ma offert un sourire dune froideur polaire, a secoué la tête comme un arbitre qui ne reviendra jamais sur sa décision, et a tranché :
« Tu as compris mais beaucoup trop tard, mon cher. Adieu ! »Elle sest éloignée, talons martelant les pavés, et jai senti, pour la première fois peut-être, la morsure du vrai regret. La silhouette de Clémence rapetissait dans la lumière du soir, mais son rire vibrait encore dans lair, léger, inatteignable ; un sillage dorgueil et de revanche, une réponse muette à tous mes doutes.
Jaurais voulu courir derrière elle, lui crier quelle était devenue celle dont jaurais tant voulu tomber amoureux aujourdhui, pas seulement hier. Mais voilà : les secondes filent, plus vives que nous, et certaines portes, une fois claquées, ne sont plus que des murs.
Je me suis retrouvé seul, submergé par une certitude étrange. Je navais rien perdu dautre que le droit de voir renaître devant moi ce que javais enterré trop vite. Elle avait écrit son épilogue, sans moi. Ce soir-là, alors que Toulouse sallumait doucement, jai compris quil y a des adieux qui noffrent pas de seconde chance et que les plus belles renaissances, parfois, se passent loin des regards qui navaient pas su les attendre.





