Le manteau blanc Depuis l’âge de cinq ans, Marie vivait à la Maison d’Enfants numéro 3. Elle ignora…

Le Manteau Blanc

Depuis lâge de cinq ans, Capucine vivait à la Maison dEnfants. Elle ne savait plus très bien comment elle était arrivée là. Elle se souvenait seulement que sa grand-mère, un matin, navait pas ouvert les yeux, et que sa mère, elle, nétait jamais revenue. Ensuite, il y avait eu des mains étrangères, des murs peints en bleu pâle et cette odeur de chou bouilli, tenace comme un hiver sans fin. Au début, Capucine pleurait la nuit. Puis elle avait arrêté. Elle sétait faite à cette vie, apprenant et grandissant paisiblement, discrètement, comme si ses efforts pourraient un jour lui offrir quelque chose de vraiment à elle.

Parmi tous les espaces du foyer, ce quelle aimait par-dessus tout, cétait le gymnase. Immense, au parquet grinçant, aux vitres hautes poudrées de poussière, il lattirait irrésistiblement. Après la promiscuité de la chambre huit, partagée avec trois autres enfants, cette vaste salle lui paraissait un palais enchanté. Et lorsque le ballon orange, gonflé à bloc, rebondissait rythmiquement sur le sol, toutes ses peines semblaient senvoler. À chaque panier réussi, Capucine se sentait presque heureuse. Presque, oui : car la vraie joie nexistait que dans une famille, cétait ce que tous les enfants se disaient là-bas. Chacun gardait au fond du cœur un petit espace secret, réservé à ce bonheur-là, au cas où.

Capucine courait vite, sautait haut, le ballon lui obéissait. Un jour, son éducatrice Madame Fournier lui dit : « Capucine, tu as du caractère, et surtout du talent. Je vais parler de toi à un entraîneur que je connais. Peut-être pourrais-tu entrer dans un vrai club de basket. » Et cela marcha.

Dès lâge de douze ans, elle sentraînait deux fois par semaine. Dabord dans léquipe du quartier, puis dans celle de la ville. Lors de la finale de la Coupe Départementale, elle fut même nommée meilleure joueuse du match, marquant à elle seule trente-deux points.

Au moment de lui remettre sa médaille, le président du comité sportif lui déclara, « Capucine, tu as un bel avenir devant toi ». Elle faillit en pleurer, mais le monsieur crut voir là simplement lémotion de la jeunesse. Plus tard, en sortant seule du gymnase dans la nuit, il linterpella :

Capucine, tu nas personne pour venir te chercher ? Où habites-tu ?
Jhabite à la Maison dEnfants numéro trois, quatre arrêts de tram dici.
Je ne savais pas… Je mappelle Paul-Emmanuel Latour, viens, je te raccompagne en voiture.

Cétait la première fois que Capucine montait dans une voiture. Elle se sentit incroyablement bien, étrangement légère.

Qui veille sur toi dans la maison ?
Madame Fournier, notre éducatrice.
Tu me la présenteras ?
Oui, mais elle ne sera là que demain matin.
Alors je viendrai demain.

Capucine brûlait denvie de savoir ce que ce monsieur pouvait bien vouloir dire à Madame Fournier, mais nosa pas demander.

Le lendemain, après les cours, Madame Fournier convoqua la jeune fille dans son bureau. Elle lui raconta que Monsieur Latour avait demandé ce dont Capucine avait le plus besoin. « Je lui ai dit, crois-moi, ici tout va bien. Sauf peut-être… un manteau. Tu grandis tant que tu ne rentres plus dans rien. Il te faut quelque chose dadulte. » Puis, posant sur le bureau un paquet enveloppé de papier kraft, elle déclara : « Il a demandé ta taille et… Voilà. »

Devant Capucine, muette de surprise, léducatrice sortit un manteau blanc, étroitement ceinturé, avec de gros boutons couleur ambre. Cétait un objet magnifique, sans commune mesure avec tout ce quelle avait porté jusqualors. Mais le plus merveilleux, cétait quil était neuf : pas de nom au crayon chimique sur la doublure, comme les vêtements du foyer.

Mon Dieu, Capucine, jai vu ce manteau seulement au cinéma, sur les actrices ! Quel cadeau ! Allez, essaie-le, tourne-toi !

Engourdie, elle sentit la fraîcheur de la doublure, vite remplacée par une chaleur douce, enveloppante. Dans le miroir, elle découvrit une jeune fille au sourire éblouissant, parée dun manteau fait pour elle, prêt du corps, digne dune sportive. Certes, la vieille jupe quelle portait jurait avec cette élégance, mais ce détail naltéra en rien sa joie.

Et ce nest pas fini ! ajouta Madame Fournier, aussi heureuse que Capucine elle-même. Tiens !

Elle lui tendit une feuille vantant les mérites dun camp dété, avec un dessin d’une petite éclaireuse.

Cest quoi, marraine ?
Un séjour au camp « Les Primevères ». Grâce à Monsieur Latour. Il ta inscrit pour la première session dété ! Tu vas voir, cest magnifique là-bas.

Cette nuit-là, Capucine mit longtemps à sendormir. Les souvenirs des derniers jours défilèrent dans sa tête : la victoire en finale, la médaille, le trajet en voiture, la colonie dété, et surtout, le manteau, son « Ami-Blanc », comme elle décida de lappeler. Elle se leva sans bruit, ouvrit larmoire, enfila son manteau et se glissa jusquà la fenêtre. Dehors, une fine pluie de printemps tapissait la cour. Pour la première fois de sa vie, la fin de lhiver la rendait mélancolique : elle voulait savourer encore un peu sa tenue de fête.

***

Noublie pas : chaussures de sport et de ville, casquette obligatoire, manteau demi-saison… Cest écrit dans le dossier, Capucine, alors tu obéis, rappela Madame Fournier avant le départ pour le séjour.

Capucine acquiesça sans comprendre lutilité dun manteau en plein été. Mais tant mieux, elle naurait pas à laisser son trésor dans larmoire commune.

Dans le bâtiment du premier groupe du camp « Les Primevères », tous les regards convergèrent sur elle. Les autres filles portaient des coupe-vent fins, des vestes en jean. Elle seule arborait un manteau aussi immaculé. Impossible de le plier dans le sac, le ballon de basket y prenait toute la place. Elle dut se résigner à le porter.

Tu thabilles comme ta grand-mère ou quoi ? ricana Justine, une voisine de lit, maigrelette.
Ou comme ton grand-père, alors ! renchérit quelquun dautre.
Lhiver est fini depuis longtemps ici, lança une autre.
Elle a dû venir à dos de renne du fin fond du Nord !
Cela ne vous regarde pas, répondit Capucine, les poings fermés, balayant la pièce dun regard qui coupa court à toute nouvelle moquerie.

Elle accrocha son manteau au pied du lit et quitta la chambre.
Elle a lair cinglée, chuchota une des filles, une fois la porte refermée.

Capucine fit le tour du camp : la cantine, la scène de plein air, le terrain de foot, le vieux terrain de volley. Le coin basket, lui, était envahi dherbe, et seul un des deux paniers avait encore un cercle.

« Quest-ce que je fiche ici ? » soupira-t-elle, adossée à un grand bouleau. Puis, secouant la tête, elle se promit de tenir les trois semaines. Après tout, elle avait Ami-Blanc et son ballon. Quant aux filles de la chambre… tant pis. Elle se sentait de nouveau seule.

Le lendemain, on ouvrit officiellement la saison : feu de camp, disco sous la lumière des guirlandes. Capucine, qui ne savait pas danser mais adorait la musique, sassit discrètement sur un banc, à part, cachée derrière les acacias, écoutant les chansons étrangères.

Le soir, chaque fille racontait des histoires de peur, ou commentait les films du magnétoscope familial, réservé à quelques privilégiées. Capucine gardait les yeux clos, feignant le sommeil. Que pouvait-elle raconter, elle ? Les sanglots des petites nouvelles ? Le pain caché sous loreiller pris à la cantine ? Ou cette peur muette, chaque fois quun adulte inconnu franchissait le seuil ?

Une équipe de volley manquait de joueuses. Lanimatrice lança : Capucine, tu fais du sport, viens essayer !
Elle accepta, même si elle navait jamais joué au volley : frapper du plat de la main, pas attraper. La capitaine, cétait Margaux, volontaire, belle, sa natte tombant dans le dos.
Tu nes pas sur un terrain de basket, passe, relance, frappe plus doux ! sagaçait-elle.

Le ballon, trop léger, volait trop loin sous la main de Capucine. Margaux soupirait :
Tu es grande, mais maladroite, va sous le filet, bloque un peu au moins !

Après quelques défaites et trop de remarques, Capucine séloigna du terrain, récupéra son ballon orange, désherba le vieux terrain de basket et recommença, panier après panier.

Ainsi passaient les journées de colo : réveil matinal, corvées, concours « À la recherche des talents », repas à la cantine, projections de films quapportait le projectionniste du village voisin. Capucine se plaçait toujours en haut de lamphithéâtre, hypnotisée par les films daventure, les pirates ou les héros indiens affrontant leurs ennemis pour sauver leur tribu.

Mais surtout, au moindre temps libre, elle retrouvait son terrain, son ballon, sous la garde fidèle dAmi-Blanc, veillant sur son banc.

Elle nallait pas aux boums. Quand les autres se maquillaient, enfilaient des robes et filaient danser, elle préférait la fraîcheur du dehors.

Un soir, elle entendit des chuchotements derrière un buisson : Margaux et un garçon du groupe 1, cachés, croyant être seuls. Soudain, trois gars du village surgirent, la démarche hésitante, cigarette entre les dents. Voyant le couple, ils accostèrent Margaux. Aussitôt, le garçon disparut, lâchant la jeune fille, proie effrayée.

Mais quelle belle Parisienne ! Trop chic pour chez nous. Viens donc marcher au clair de lune ! raillaient-ils en lencerclant.
Margaux cria, mais la musique empêchait quon lentendît.

Sans réfléchir, Capucine sortit de lombre, se posta à ses côtés.
Foutez le camp, souffla-t-elle. Sinon, je frappe.

Les garçons furent un instant figés, croyant voir surgir un fantôme, puis se remirent à ricaner. Le plus costaud tenta dattraper Capucine, qui réagit linstant daprès. Margaux, retrouvant ses esprits, sagrippa à un autre et hurla à nouveau. Soudain, un blanc entre deux chansons : alertés, des animateurs et les ados accoururent. Deux fauteurs de troubles furent maîtrisés. Lautre tenta de senfuir, mais Capucine, dun jet parfait, lança son ballon… qui latteignit à la nuque. Il seffondra, rattrapé sans délai.

Beau tir, ma sœur ! murmura Margaux, encore haletante. Merci.
Je ten prie, répondit Capucine en ramassant son ballon, regagnant le dortoir.

Ça va, tu es blessée ? demanda Margaux, pour la première fois sans ironie.
Tout va bien.

Le lendemain, Margaux lappela au réveil :
Ma grande, viens, je vais tapprendre à servir au volley !
Je ny arriverai pas
Mais si, je te dis !

En quelques minutes, le ballon volait entre elles.
Plus doux, Capucine, des doigts, comme ça, parfait !

Dès lors, tout changea, peu à peu.

***

Le jour des parents, chose incroyable, il neigea. Depuis le matin, de gros flocons silencieux tombaient. Le givre ornait les poignées des portes, des cristaux couvraient les rosiers. Le froid piquait davantage, vu lattente fébrile.

Le téléphone du camp sonnait sans arrêt, et le haut-parleur crachotait :
Lise Martin, Yasmine Bousquet, Arthur Henry, vos parents sont arrivés.

Les enfants bondissaient vers lentrée, se blottissant dans les bras tant espérés.

Les filles, il fait un froid de canard, jespère que je ne vais pas choper une pneumonie sur le chemin ! râla Lise Martin, mais tant pis, ça ira.

Soudain, chose rare :
Prends mon manteau, Lise, il est bien chaud, tu ne risques rien.

Les têtes se tournèrent : Capucine, sans un mot, tendait son manteau à celle qui, la veille encore, sétait moquée delle.

Merci, Capu… Capucine.

Ainsi, le manteau voyagea de bras en bras, accueilli comme un talisman. Il simprégna de parfums, dune odeur de pommes, de bonbons. Chacune rapportait à Capucine des douceurs, quelques noisettes, une tablette de chocolat, une canette de jus. Même si elle refusait, le soir, sa table de chevet croulait sous les surprises : un vrai petit festin damitié.

Margaux fut la dernière à partir, enveloppée du manteau. La voyant séloigner, Capucine aurait donné tout pour que quelquun vienne aussi pour elle.

Elle sallongea, recroquevillée sous la couette, comme autrefois, construisant une cabane éphémère.

Le sommeil la gagna, mais elle fut tirée de sa torpeur par la douceur dune main sur son épaule. Dans la pénombre, elle crut reconnaître une silhouette de femme. Certainement un rêve… Elle se tourna. Mais la femme resta près delle.

Maman ? osa-t-elle, yeux fermés.
Oui, répondit la voix douce, permets-moi dêtre ta maman.
Et moi, ta vraie sœur, ajouta Margaux.

Alors Capucine sassit dun bond. La femme, aussi belle que sa fille, lui adressa un regard franc, comme celui de Madame Fournier.

Souriant, elle expliqua : « Margaux ma tant parlé de toi que je taime déjà. Et elle dit que tu es la meilleure, quelle ne partira nulle part sans toi. »

Accepte, Capucine, supplia Margaux en se rapprochant.
Et ton père, il est daccord ? demanda Capucine.
Oh oui ! Il te connaît même déjà. Quand il a vu mon manteau, il ma demandé doù il venait. Jai répondu : je lai emprunté à Capucine, ma sœur. Il était ravi. Tu te rappelles Paul-Emmanuel Latour ? Cest lui !

Daccord, souffla Capucine en éclatant en larmes, se précipitant dans leurs bras.

Les filles de la chambre, rentrant du dîner, découvrirent cette scène émouvante.

***

Paul-Emmanuel Latour attendait dehors, dans sa voiture. Lorsquil aperçut les deux filles, tout rayonnantes, et sa femme, il comprit et dit simplement quil serait fier daccueillir une autre fille.

Dès cet instant, Capucine devint une autre. Elle ouvrit au bonheur la porte restée fermée si longtemps, se transformant en une bavarde joyeuse et lidole du camp.

Les filles ladoraient depuis lincident avec les voyous et à cause du manteau. Elle partagea tout son festin du dimanche : nuit magique, bougies, bonbons répartis sur les lits, invitées à la fête.

Elles la persuadèrent de participer au concours « Miss Primevères », lui apprirent à danser, à se coiffer, à porter des robes.

Une semaine plus tard, le haut-parleur annonça : « Les parents de Margaux et Capucine sont là ! » Main dans la main, elles coururent se jeter dans les bras de ceux qui les attendaient, conscients de vivre à cet instant le plus grand bonheur de leur vie.

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Le manteau blanc Depuis l’âge de cinq ans, Marie vivait à la Maison d’Enfants numéro 3. Elle ignora…
La Robe de Mariée Éblouissante