Camille passe ce soir, vers dix-neuf heures. Ça te va ?
Élise repose sa brosse et lance un regard à son mari, occupé à bidouiller la télécommande devant le journal télé. Guillaume acquiesce sans détourner les yeux de lécran.
Bien sûr. Elle est la bienvenue.
Élise esquisse un sourire et retourne devant son miroir. Elle aime que son mari et sa sœur sentendent si bien. Camille débarque souvent, trois ou quatre fois par semaine parfois, et quand elle est là, lappart se remplit de bavardages et de rires. Élise les écoute discuter de la dernière série Netflix ou se disputer gentiment sur la politique, et se dit quelle a une sacrée chance. Un mari sur qui compter, une sœur adorée, un foyer solide. On dirait un film, mais cest sa vraie vie.
Bon, par moments, ya comme un petit bruit de fond désagréable au fond du cœur. Trois fois rien, elle essaie de ne pas y penser. Des broutilles, genre la façon dont Guillaume se penche vers Camille quand elle raconte ses histoires de boulot, ou la main de Camille sur son avant-bras, son rire éclatant à une blague. Ou encore, ces chuchotements dans la cuisine, vite interrompus quand Élise entre. Mais zut, cest Camille ! Sa petite sœur quelle a presque élevée au lycée. Et Guillaume, son Guillaume, avec qui elle est mariée depuis cinq ans. Leur anniversaire tombe bientôt, dailleurs.
Ce fameux soir, Élise quitte le bureau plus tôt que prévu. Elle veut passer à la supérette du coin, choper de quoi préparer un dîner fêtant lévénement. Elle voudrait que demain soir soit mémorable.
Sa clé tourne trop facilement dans la serrure. Lappartement est anormalement silencieux, lair un peu lourd, comme figé. Des voix basses montent du salon.
Élise savance dans le couloir. La porte souvre. Elle se fige au seuil.
Camille est installée dans son fauteuil, celui dÉlise, comme sil lui avait toujours appartenu. Guillaume est debout, face à la fenêtre, dos presque collé au mur dès quil la voit apparaître.
Quest-ce quil se passe ? tente Élise en forçant un sourire qui a du mal à naître.
Camille lève les yeux. Élise se fige, son cœur dégringole. Sa petite sœur, douce et timide, qui cherchait conseil après chaque rupture, a disparu. Devant elle, il y a une étrangère, froide, au regard triomphant.
Il se passe que je suis enceinte de ton mari, annonce Camille dune voix posée. Prépare tes affaires, tu ten vas. Cest moi qui vis ici, maintenant.
Sa main effleure son ventre encore plat, invisible sous la chemise large.
Élise narrive pas à bouger. Dehors, un klaxon braille au loin. À travers le mur, on devine le bruit du journal télé chez les voisins. La vie continue, imperturbable. Sauf quÉlise, elle, suffoque.
Quoi ?! Sa voix se brise.
Tu as bien entendu lance Camille en saffalant dans le fauteuil. Guillaume et moi, on a tout décidé. On en a assez fait semblant.
Élise cherche le regard de son mari. Il fixe le sol, les épaules avachies, les jointures blanches autour du rebord de la fenêtre.
Guillaume, souffle-t-elle, sapprochant. Guillaume, regarde-moi.
Il se retourne enfin. Dans ses yeux : pas de honte, pas de regret. Juste une immense lassitude, un petit air soulagé.
Lise Cest tombé comme ça, pardon.
« Cest tombé comme ça » ?! Cinq ans ensemble, et tu me sors ça ?
On ne va pas tout dramatiser, marmonne Camille. On est adultes. Lamour est mort, ça arrive. Sauf que Guillaume et moi, cest du sérieux.
Camille lappelle « Guillaume », comme le faisait Élise.
Depuis combien de temps ? parvient-elle à demander dune voix étranglée.
Guillaume baisse la tête, Camille ricane :
Un an, peut-être plus. On sen fiche.
Un an. Toute cette mascarade. Les dîners à rallonge, les blagues, ces regards quÉlise prenait pour de la complicité familiale.
Je pensais que tu étais ma sœur, murmure Élise, sa voix regagnant en fermeté. Je croyais que tu maimais.
Je taime, oui, répond Camille dun haussement dépaules qui fait vaciller Élise. Mais je maime plus. Et jaime Guillaume aussi. Toi tu as toujours été trop sage, trop sérieuse, Lise. Cest lassant, tu sais.
Élise se jette vers Guillaume, lattrape par la chemise pour le forcer à la regarder.
Dis-moi que cest un mensonge ! Que cest une mauvaise blague !
Guillaume essaie de se dégager mais Élise serre plus fort, craquant presque le tissu.
Lise, lâche-moi, tu vois bien
Je vois rien du tout ! hurle-t-elle en le poussant contre la fenêtre. Cinq ans, Guillaume ! Jai fait une croix sur un poste à Lyon pour toi, jai passé un mois au chevet de ta mère à lhôpital, et toi
Sa main attrape un coussin du canapé et le jette sur lui. Il lévite à peine.
Dans NOTRE lit ! Espèce de salaud !
Calme-toi, souffle Camille en se levant, rajustant lentement sa chemise. Faut pas faire un drame.
Élise tourne alors vers Camille et saisit un cadre posé sur létagère. Leur photo des dernières fêtes, toutes les deux aux bras de Guillaume devant le sapin, souriantes, insouciantes.
Cest moi qui tai élevée ! Elle balance le cadre à travers la pièce, le verre vole en éclats. Je tai couverte quand maman bossait, je tai défendue dans la cour ! Et toi, tu me trahis comme ça ?
Oh ça va, lâche Camille en levant les yeux au ciel. On a compris, miss sacrifice. Guillaume a toujours aimé les plus jeunes, plus pétillantes. Je tai tout avoué au moins, pas besoin de jouer les victimes.
Tu appelles ça être franche ? Un an de mensonges, Camille ?
Élise laisse échapper un rire nerveux et tranchant, glaçant même Guillaume.
Sa main attrape un cendrier massif en cristal, souvenir de belle-maman, et le lève.
Lise, pose ça ! sénerve Guillaume, accourant trop tard.
Le cendrier sécrase contre le buffet, éparpillant les verres par terre.
Ce nest que le début halète Élise, la sueur lui perlant au front. Elle se dirige vers la bibliothèque, vidant tout par terre : albums, bibelots, souvenirs de vacances.
Arrête, Lise ! Guillaume tente dattraper son bras.
Me touche plus jamais ! Napproche pas !
Camille recule vers la porte, linquiétude enfin sur les traits.
Écoute, faut discuter calmement. Tu dois partir, Guillaume et moi avons besoin de lappartement. On va avoir un enfant. Fais ta valise
Moi, partir ? Élise se redresse, la colère foudroyant Camille, qui vacille en arrière. Toi, tu veux que je parte ?
À travers louragan, une lucidité traverse Élise : froide, limpide, implacable.
Vous avez oublié un détail Lappartement, il est à moi. Je lai acheté avant le mariage, à Paris, en mon nom. Guillaume, tas pas dit à ta maîtresse ?
Camille jette un regard paniqué à Guillaume, qui blêmit.
Mais On va avoir une famille, on a plus besoin de ce logement que toi
Une famille ? ricane Élise. Ben construisez-la ailleurs. Maintenant, dehors. Dégagez de chez moi.
Tas pas le droit ! crie Camille. Tes inhumaine, je suis enceinte !
Fallait y penser avant de coucher avec le mari des autres, dit Élise en ouvrant en grand la porte dentrée. Allez, du balai.
Guillaume tente de la retenir par le bras.
Lise, on peut trouver un terrain dentente ? Je me retrouve à la rue Je porterai plainte !
Fais donc. Lappart est à mon nom, acheté avant le mariage, tu nas rien. Tes affaires, tu viendras les chercher quand je dirai.
Mais
Dégage lâche Élise dun ton implacable. Toi, ta maîtresse enceinte, dehors de chez moi.
Camille rafle son sac en broyant entre ses dents :
Maman saura comment tu mas traitée. Elle ne te pardonnera jamais.
On verra bien.
Élise claque la porte derrière eux, sy laisse glisser, secouée de larmes.
Trois jours après, le téléphone sonne. Sa mère au bout du fil. Élise attend le pire.
Chérie, la voix de sa mère est fatiguée. Camille ma tout raconté. Enfin, sa version.
Maman, je
Laisse-moi finir. Je lai écoutée, puis je lui ai dit que tant quelle ne reviendrait pas sexcuser à genoux chez toi, elle navait plus rien à faire ici.
Élise inspire à sen couper le souffle.
Tu Tu me soutiens ?
Bien sûr. Camille a été odieuse, et ton mari aussi. Tiens bon, ma fille. Tu vas divorcer, tourner la page, et recommencer à zéro. Au moins, tas un toit, et lui rien du tout. Tu vas ten sortir, tu es forte.
Élise seffondre au sol, en larmes, mais soulagée. Elle nest plus seule dans cette tempête. Sa mère est là, et rien que ça Cest inespéré.






