Mon mari m’a posé un ultimatum : « c’est moi ou tes chats », alors je l’ai aidé à faire ses valises

Le cher époux me posa un ultimatum : « Cest moi ou tes chats. » Et cest moi qui laidais à préparer ses valises.

Encore des poils ! Regarde-moi cette veste, Geneviève ! Je lai récupérée du pressing hier, et aujourdhui on dirait que jai passé la nuit dans un refuge pour chats. Tu crois que cest supportable ?

La voix de Bernard nétait pas simplement agacée, elle avait cette pointe stridente qui lui était devenue familière ces six derniers mois, à propos du moindre détail. Geneviève, occupée à retourner des crêpes sur la plaque, laissa échapper un soupir, éteignit le gaz, et se tourna vers son mari. Bernard se tenait au milieu du couloir, la veste bleu marine dans les mains, exhibant quelques poils clairs sur le revers.

Bernard, pourquoi cries-tu ainsi ? fit-elle calmement, sessuyant les mains à son tablier. Je tai pourtant dit de ne pas poser tes affaires sur le dossier du fauteuil du salon. Tu sais bien que Moustache adore dormir là. Range tes vêtements aussitôt dans larmoire, et il ny aura pas de poils. Passe-moi ta veste, je la nettoie.

Elle prit le rouleau adhésif qui attendait sur la commode, prévu précisément pour ce genre de drames, et passa deux fois sur le tissu. Parfait, la veste redevint impeccable. Mais le visage de Bernard ne se détendit pas. Au contraire, il retira subitement sa manche, comme blessé, et sépousseta.

Ce nest pas une question darmoire, Geneviève ! Le problème, cest quon ne peut pas respirer dans cet appartement. Partout, tes… bestioles. Impossible de sasseoir sur le canapé, de marcher sur le tapis. Je rentre chez moi pour me reposer, pas pour slalomer entre les gamelles, les litières et les arbres à chat. Tu as transformé le foyer en ménagerie !

Geneviève se tut, retenant la boule damertume quelle connaissait déjà trop bien. « Chez nous », il exagérait. Lappartement, un grand trois-pièces du boulevard Montparnasse, avec ses moulures et ses hauts plafonds, lui venait de sa grand-mère bien avant sa rencontre avec Bernard. Il navait amené quune valise et son portable, cinq ans plus tôt, lorsquils se marièrent. À lépoque, durant la phase de séduction, ses deux compagnons félins le placide Moustache, chat chartreux âgé, et la timide tricolore Praline ne le dérangeaient nullement. Il sattendrissait même, grattait Moustache derrière loreille, affirmant que les animaux apportaient de la chaleur au foyer.

Mais le doux nuage du début sétait dissipé et la fatigue quotidienne avait fait tomber les masques. Bernard sétait révélé partisan dun ordre aussi clinique quun bloc opératoire, jaloux de chaque minute dattention non entièrement centrée sur lui.

Bernard, il ny a que deux chats, rappela Geneviève en passant devant lui pour verser le café. Et ils sont ici depuis plus longtemps que toi. Ce sont de vrais membres de la famille.

Membres de la famille ! ricana-t-il, la suivant à table. Ce sont des parasites inutiles, ils mangent et dorment, cest tout. Dailleurs, tu sais combien coûte leur nourriture ? Jai vu le ticket que tu as laissé ! Cinquante euros ! Pour leurs croquettes… et tu me dis quil faut quon économise sur nos vacances !

Cest de la nourriture vétérinaire, Moustache a des problèmes rénaux, tu le sais bien, répondit Geneviève, lui tendant le café. Je la paye avec mon salaire, pas le tien.

Notre budget est commun ! explosa Bernard, cognant la main sur la table au point de faire danser la cuillère. Si tu dépenses ton argent pour les chats, tu diminues forcément la part consacrée à nous. Cest simple à comprendre !

Geneviève le fixait, ne retrouvant pas lhomme attentionné qui jadis lui offrait des fleurs et lui lisait des poèmes. En face delle, il ny avait plus quun homme mesquin, perpétuellement mécontent. Elle savait quil vivait en tension depuis la restructuration dans son service, la peur du licenciement, mais il ne libérait sa colère que sur elle et sur ses deux animaux sans défense.

À ce moment-là, Moustache entra dans la cuisine, ses griffes cliquetant sur le parquet, sa fourrure épaisse et ses yeux verts pleins de sagesse. Il frotta sa tête contre la jambe de Geneviève en miaulant doucement, réclamant son petit-déjeuner.

Dégage ! hurla Bernard en donnant un coup de pied.

Le chat effrayé bondit, glissa sur le parquet, cherchant à séquilibrer, et accrocha la jambe de pantalon de Bernard. Un bruit sec de tissu déchiré retentit.

Pour une seconde, le silence éclata, assourdissant. Bernard baissa les yeux sur son pantalon. Une belle déchirure ornait le tissu gris.

Voilà, chuchota-t-il d’une voix glacée qui fit frissonner Geneviève. Ça, cétait la goutte de trop.

Il se leva brusquement, renversant la chaise. Son visage se teintait de plaques rouges.

Jai supporté cinq ans ! Les poils dans la soupe, les odeurs de litière, leurs courses nocturnes ! Mais abîmer mes affaires ? Geneviève, cen est trop !

Geneviève resta figée, mains sur le cœur. Moustache, sentant le danger, fila sous le canapé du salon. Praline, jusque-là endormie sur le rebord de la fenêtre, dressa ses oreilles.

Quel genre de décision ? demanda-t-elle dans un souffle.

Cest moi ou ces bestioles, énonça-t-il posément, plongeant son regard dans le sien. Tu as jusquà ce soir. Quand je reviens du bureau, ils doivent avoir disparu. Donne-les à ta mère, mets-les à la rue, ou dépose-les à la SPA, peu mimporte. Je ne vivrai plus avec eux ! Je suis un homme, je mérite quon me respecte !

Tu es sérieux ? Tu me poses un ultimatum… pour un pantalon ?

Ce nest pas le pantalon ! Cest ton attitude. Tu aimes ces bêtes plus que moi. Prouve le contraire. Ce soir, je vérifie.

Il attrapa sa sacoche, abandonna son café, et claqua la porte si fort quun calendrier tomba du mur.

Geneviève resta au milieu de la cuisine, lesprit en vrac. Elle ramassa machinalement le calendrier. Puis elle sassit et pleura, non pas de douleur, mais de ce sentiment profond dimpuissance et dinjustice. Comment pouvait-il exiger cela ? Trahir ceux qui dépendent de vous ? Moustache avait douze ans, un vieux monsieur qui demandait des soins spéciaux. Praline était craintive, incapable de survivre dehors.

Moustache passa la tête sous le canapé, vérifiant que « lhomme qui crie » était bien parti. Il vint se dresser sur les genoux de sa maîtresse, la regardant de ses yeux ronds. Il commença à ronronner, fort, apaisant comme un vieux moteur. Geneviève enfouit son visage dans sa fourrure.

Jamais je ne vous abandonnerai, murmura-t-elle. Nimporte quoi…

La journée passa comme dans un brouillard. Geneviève appela au bureau, prit un jour de congé, incapable de se concentrer. Elle tournait dans lappartement, arrosait ses plantes, et réfléchissait sans cesse.

Elle revoyait Bernard donnant un coup à Praline des mois auparavant, linterdiction de laisser les chats dans la chambre, ses plaintes pour chaque dépense, alors quelle payait le loyer et les charges. Plus Geneviève repassait ces souvenirs, plus son esprit se clarifiait. Lultimatum de Bernard nétait pas une colère passagère : cétait un révélateur. Celui qui contraint à choisir entre lamour et la responsabilité envers un être faible ne mérite ni lun ni lautre. Aujourdhui ce sont les chats ; demain ce sera la mère vieillissante, puis elle-même si elle devient « encombrante ».

Il était quatre heures, Bernard rentrerait vers sept. Il y avait amplement le temps.

Geneviève se rendit à la chambre, tira du dessus de larmoire une grande valise à roulettes, celle quils avaient prise pour la Grèce il y a deux ans. Elle souffla sur la poussière, ouvrit la fermeture. La valise, vide, sapprêtait à recevoir toute une vie étrangère.

Elle commença à plier ses affaires méthodiquement : costumes, vestes dans le compartiment spécial, chemises, pulls, pantalons. Elle eut un moment de doute. Est-ce la bonne décision ? Faut-il tout brusquer ? Mais elle se souvenait du regard de Bernard ce matin froid, dédaigneux. « Parasites inutiles. » On ne négocie pas avec légocentrisme.

Elle rangeait les chaussettes et le linge dans les poches, lorsquon sonna à la porte. Geneviève sursauta ; Bernard était-il rentré plus tôt ? Mais il avait les clés. Elle regarda par lentrebâillement : cétait sa voisine, tante Hélène, qui venait souvent emprunter du sucre ou bavarder.

Geneviève ouvrit.

Geneviève, ma chérie, tout va bien ? Jai entendu ton mari ce matin, la porte a bien claqué, on aurait cru un orage… Tu es pâle…

Tout va bien, tante Hélène, répondit Geneviève avec douceur. On règle une question de logement.

Eh bien, tant mieux. Je tattends pour le thé ce soir, jai fait une tarte aux pommes.

Merci, jessaierai de passer.

Geneviève referma, reprit les valises : les affaires dans la salle de bain, brosse à dents, rasoir, eau de Cologne, tout dans une trousse. Les chaussures, bottines, baskets, chaussons.

À six heures, deux valises et un grand sac de sport garnissaient le couloir. Lappartement paraissait plus grand mais vidé de quelque chose. Ou alors, purifié.

Geneviève se fit un thé à la menthe, remplit les gamelles à ras bord, et sinstalla dans le fauteuil du salon. Moustache se posa à ses pieds, Praline grimpa sur laccoudoir.

À 19h15, le bruit de la clé résonna dans la serrure. Elle neut aucun mouvement. Elle entendit Bernard haleter probablement lascenseur était en panne, il avait dû monter les cinq étages à pied.

Alors ? lança-t-il, sûr de son triomphe. Tu as fait le bon choix ? Où sont les sacs à poils ? Jespère quils sont déjà partis ?

Il entra dans le salon, sans enlever ses chaussures, puis sarrêta net.

Geneviève, impassible dans son fauteuil, la tasse posée sur la table basse. Les chats étaient là, Moustache entrouvrit un œil, puis le referma, indifférent à la présence du « bruyant ».

Je ne comprends pas, gronda Bernard, rougissant. Tu nentends rien ? Jai dit : cest eux ou moi. Tu veux jouer avec le feu ?

Je tai bien entendue, Bernard, répondit-elle calmement en posant sa tasse. Et jai fait mon choix.

Où ? Pourquoi sont-ils encore là ?

Parce que cest leur maison. Ton choix à toi tattend dans lentrée.

Bernard cligna des yeux, se tourna et vit les bagages. Geneviève dentendre son pas se heurter au sac.

Quest-ce que cest ? se mit-il à crier.

Il revint, désormais effrayé, incrédule.

Tu tu as fait mes valises ? Tu me mets dehors ? Pour des chats ?!

Pas pour les chats, Bernard. Pour lultimatum. Une personne qui aime ne pose pas de conditions. Elle cherche des solutions. Toi, tu voulais mimposer ta loi, exercer une domination. Sur qui ? Une femme et deux animaux inoffensifs ? Ce nest pas de la force, cest de la faiblesse.

Tu es folle ! sécria-t-il en gesticulant. Une femme de quarante ans ! Qui voudrait de toi avec ces chats ? Je tai supportée, moi ! Dans une semaine tu reviendras me supplier ! Tu vas te retrouver seule !

Lappartement est à moi, jai un bon salaire, énuméra-t-elle, comptant sur ses doigts. Finis les corvées pour un homme adulte, finies les complications. Je ne vais pas sombrer. Je vais respirer enfin.

Ah vraiment ? Il bondit vers elle, mais Moustache se mit debout, dos arqué, grondant profondément. Bernard recula, déconcerté.

Va au diable ! cracha-t-il. Reste seule avec tes bestioles. Je trouverai une femme normale qui saura mapprécier ! Tu pourriras ici dans ta solitude !

Il séclipsa. Geneviève, impassible, lentendit farfouiller dans le couloir.

Où est mon ordinateur ?

Dans la sacoche, poche de côté.

Et mes papiers ?

En haut dans la valise, je nai rien oublié : même ta tasse préférée.

Ce calme le rendait furieux. Sil avait pu la voir pleurer, casser un verre, il se serait senti maître du jeu. Mais la glace de Geneviève tuait sa certitude.

Il marmonna encore un peu dans lentrée, peut-être rêvant quelle se précipite. Mais non.

La porte claqua. Cette fois pour de bon. Le bruit roula dans la cage descalier puis séteignit, suivi du vrombissement des roues sur le carrelage.

Geneviève resta immobile. Elle se scrutait, attendant la peur, la douleur, le remords. Mais ce fut une vague de soulagement, chaude et enveloppante. Comme si elle déposait enfin un lourd sac de pierres.

Moustache vint sappuyer contre sa main. Elle le gratta derrière loreille.

Alors, mon fidèle défenseur, lui dit-elle en souriant, on a chassé le mauvais esprit ?

Praline, rassurée, sauta sur ses genoux et sy pelotonna.

Son téléphone sonna une heure plus tard. Lécran affichait « Mon amour ». Geneviève grimaça, appuya sur “bloquer”, rebaptisa le contact en « Bernard Ancien » puis, finalement, leffaça.

Elle se rendit à la cuisine, se versa un verre de vin, vieux de Nouvel An, simprovisa une tartine de fromage. Elle se sentait étrangement apaisée. Elle savait que le lendemain serait complexe : Bernard appellerait peut-être, voudrait discuter, exiger ou se plaindre. Mais tout cela serait pour demain.

Ce soir, elle était chez elle. Dans sa maison. Où lon peut mettre la veste sur la chaise, où lon na pas peur de faire tomber une miette, où aucun chat ne serait jamais bousculé pour vouloir un peu de tendresse.

On sonna à la porte à nouveau. Geneviève se tendit, se détendit aussitôt le coup était bref, poli. Certainement pas Bernard.

Cétait tante Hélène sur le palier, tenant une assiette couverte.

Geneviève, une tarte à la compote toute chaude. Jai entendu ton mari traîner ses valises. Il part en déplacement ?

Geneviève observa le visage bienveillant de la voisine, le parfum de la tarte, puis regarda ses chats curieux dans le couloir.

Non, tante Hélène, sourit-elle en acceptant le plat. Il a déménagé. Définitivement. Venez prendre le thé, jai plein de temps et cest si calme ici maintenant.

La soirée fut douce. On but le thé, dégustant la tarte, les chats ronronnèrent, et pour la première fois en cinq ans, Geneviève se sentit pleinement heureuse. Elle comprit une vérité simple : la solitude, ce nest pas être seule avec ses chats. La vraie solitude, cest vivre avec celui qui se fiche de vous, et soublier chaque jour pour lui plaire.

Dailleurs, le lendemain, elle inscrivit ses compagnons à la toilette féline. Quils soient resplendissants ! Ils lavaient bien mérité après tout, ce sont eux qui lont aidée à se débarrasser de la poussière la plus tenace de sa vie.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

fifteen + 19 =

Mon mari m’a posé un ultimatum : « c’est moi ou tes chats », alors je l’ai aidé à faire ses valises
Le vieux sorcier m’a offert un peigne. Ce qui s’est passé ensuite a bouleversé toute ma vie.