Tu sais, je mappelle Adèle. Jai trente-cinq ans, et franchement, jai limpression de vivre un cauchemar que jai moi-même choisi. Il ny a pas de violence ni dalcool, non, mais cest comme si dès que jai épousé François, tout sest ligué contre moi.
Avant de croiser François il y a trois ans, ma vie roulait plutôt bien. Ce mot, « réussir », aujourdhui il me fait sourire tellement il me semble artificiel, mais à lépoque, cétait réel : je dirigeais un service chez Publicis à Paris, le boulot me laissait de belles rentrées dargent. Je pouvais louer une petite maison dans le Lubéron pour quinze jours sans jeter un œil au taux de leuro. La santé, cétait du béton, et javais une énergie folle.
Je vivais en solo dans un appart lumineux près du Canal Saint-Martin. Une déco zen, tout rangé selon mes humeurs un vrai cocon maîtrisé. Après mon premier mariage, qui sest éteint comme une plante oubliée, je métais jurée : ce sera le succès ou rien. Soit je brille, soit je reste seule.
Tout a changé le jour où jai rencontré François à un séminaire professionnel. Rien à voir avec mes collègues tirés à quatre épingles. Lui, ancien militaire, reconverti en chef d’une PME dans le transport. Il parlait peu, mais quand il parlait, on lécoutait. Il avait ce côté rassurant, solide la force tranquille. Après mon histoire avec mon ex, un poète hypersensible, et plusieurs années à mépanouir seule, cette virilité tranquille ma vraiment attirée. On avait tous deux des divorces derrière nous, ses enfants vivaient chez son ex-femme.
On était adultes, libres, et on se croyait sages. Tomber amoureuse de lui, ça a mis des couleurs pétillantes dans ma vie bien ordonnée.
On a fait un mariage tout simple, juste avec nos proches. Moi, tout en blanc, minimaliste, très « chic parisienne », je me disais : « Voilà, jai atteint un autre sommet. On est deux maintenant, on va être bien, forts ensemble. »
Et puis tout sest effondré, comme le suggère le titre du fameux film : tout partout, tout dun coup. Les soucis pro sont arrivés, largent sest volatilisé impossible den mettre de côté. Un procès sorti de nulle part, la santé qui part en vrille à force de stress, tout ce que je planifie échoue, jai limpression que le monde men veut.
Même pas une semaine après le mariage, mon meilleur client, fidèle depuis cinq ans, annule le contrat du jour au lendemain. « On restructure », quils mont sorti. Jai appris par la suite quun concurrent avait récupéré notre stratégie à prix cassé. Sur le coup, je me suis dit que c’était juste la malchance.
Trois mois plus tard, François me sort « un pépin de trésorerie », tu connais la chanson : un gros client qui ne paye pas à temps. « Tu peux rembourser le prêt de lappart, je te rends ça tout de suite », quil me demande. Jai remboursé. Le « tout de suite » a commencé à durer, et ma petite réserve sest mise à fondre.
Six mois. Et voilà quon mattaque en justice : une ancienne collègue que javais virée pour incompétence maccuse de discrimination. Un truc tiré par les cheveux, mais ça coûte en avocats, et pire, ça me grille auprès des collègues et des boss.
Un soir, ma copine Clémence me propose un verre de Bordeaux. On papote :
Adèle, tes à cran. Cest le procès qui te mine ?
Pas seulement. Cest la poisse. Tout ce que je touche se casse la figure. Même les géraniums du balcon sont morts.
Et François ? Il te soutient ?
Oui en parole. Il répète : « Tiens bon, tes forte ! Tout va sarranger. » Mais à côté, lui cest pas mieux. Un conflit avec son fournisseur hier, sa camionnette volée la semaine dernière.
Un an plus tard, cest la santé qui lâche : on mannonce des crises de panique. Le médecin me demande sil y a eu de grands bouleversements à la maison. Je nai pu que sourire tristement.
En prenant du recul sur François, jai réalisé que derrière le côté « roc », il y avait un entêtement pesant. Il ne négocie pas, cest hors de question pour lui, comme si cétait une faiblesse. Ses « petits soucis de liquidité » sont devenus la norme. Il vit dans un feu dartifice de problèmes financiers, une dette en chasse une autre, il éteint un incendie pour en allumer un nouveau. Ce nest pas un escroc, juste un éternel malchanceux qui donne bien le change. Et ce climat déchec permanent, ce stress latent, il a fini par nous engloutir tous les deux.
En quête de renouveau, jai proposé quon parte en vacances. Jai vendu quelques bijoux hérités de mon ancienne vie, tout était prêt sur mon compte en banque. Mais pile le jour où jallais réserver les billets, François rentre, le visage fermé :
Adèle, il me faut une avance, cest urgent. Sinon ils vont saisir mon entrepôt demain. Ce serait la fin.
Combien ?
Exactement ce quon a mis de côté pour le voyage. Je te rends la somme sous deux semaines, promis, tout est presque réglé.
Non, François, non. Cest trop cest mon dernier souffle dair.
Mais tes ma femme ! son ton est devenu sec, presque militaire. On est une équipe seulement quand tout va bien pour toi ? Tu crois que ça mamuse de demander ?
Je lui ai donné largent. Avec limpression de marracher un bout de moi-même. Ce nétait pas les vacances que je voulais, mais une dernière chance de reprendre la maîtrise de ma vie. Il les a pris, évidemment, et en deux semaines, rien nétait réglé.
Et me voilà assise dans mon appartement qui ressemble plus à un débarras avec ses affaires partout, lodeur de ses Gauloises traîne dans lair (alors quil avait juré darrêter !) à rêver de divorce comme on rêve dune bouée de sauvetage. Je me dis quen le quittant, la vie redeviendra magique : le boulot, la chance, la santé, la paix.
Mais jai peur.
Pas tellement parce que je laime lamour a été miné par cette acidité de la crise permanente. Ce qui me fait peur, cest cette question qui tourne en boucle dans ma tête les nuits blanches : « Et si ce nétait pas lui le problème ? Et si cétait MOI ? »
Mes idées toutes faites : « Je suis forte, je gère tout, je résous tout. » Lui, cest la difficulté que jai voulu relever. Pas construire un couple, mais le sauver, le remettre sur les rails grâce à mon énergie. Jai voulu transformer son chaos, le sortir du marasme, mais cest lui qui ma entraînée.
Du karma ? Jy crois pas trop.
Mais la dépendance affective, ça me parle. On finit par mesurer sa propre valeur à laune du bonheur quon arrive à redonner à lautre. On ne vit plus pour soi, juste pour ses problèmes. Et on prend ses échecs en pleine figure puisqu’on y a mis tout son espoir, toute sa force.
Des croyances fausses ? Oui, clairement. « La femme forte doit tout porter. » « Lamour, cest accepter lautre avec tous ses soucis » (accepter, oui. Porter tout sur ses épaules, non). « Tout est commun dans le couple » (la joie, ok. Mais les dettes, la poisse ?)
Divorcer, cest sûrement la bonne solution.
Mais il ny aura pas de miracle. Il va falloir reconstruire ma carrière, réparer mes nerfs, reconstituer mon épargne. Et surtout, comprendre pourquoi jai pris la charge de la vie dun autre au nom de lamour.
François dort à côté. Je le regarde. Un beau visage apaisé. Son cauchemar est dehors : les dettes, les tribunaux, les ennemis Il sy plaît presque. Le mien, cest à lintérieur : jai fini par me perdre. Et la clé pour sortir de cette prison, elle nest pas dans la poche de François. Elle est à moi. Et elle sappelle « choisir ». Choisir enfin de me retrouver.
Même si ça fait peur.






