Destins de Femmes. Marianne La grand-mère Anastasie est morte, et Marianne s’est sentie plus seule que jamais. Pour sa belle-mère, elle n’a jamais eu sa place dans la famille : trop maigre, travaille peu, et qui sait si une fille aussi fragile lui donnera un jour des petits-enfants. Marianne endurait tout, et quand la tristesse devenait trop lourde, elle courait se réfugier chez sa vieille grand-mère. Pour elle, Anastasie était la personne la plus précieuse au monde, ayant remplacé à la fois un père disparu et une mère morte de phtisie dix ans plus tôt. Nul ne sait ce qui a traversé l’esprit de Daniel en voyant cette orpheline. Beau garçon, robuste, bonne maison prospère – et pourtant, il tombe fou amoureux d’une fille pauvre sans racine. Sa mère, Adélaïde, n’avait pour elle que ce surnom : “la pauvresse”. Marianne faisait tout pour plaire à sa belle-mère. Elle tournait à la maison comme une toupie, acceptait sans broncher n’importe quelle tâche. Rien n’y faisait – elle n’était jamais la bienvenue. Quand Daniel était là, ça allait encore, mais dès qu’il quittait le village, la maison devenait invivable. “Tiens bon, Ma Petite Marianne,” murmurait sa grand-mère, “la patience finit toujours par payer.” Mais la vieille femme n’est plus là, les années passent, et Adélaïde déteste sa belle-fille de plus en plus. Ce n’était pas ce qu’elle avait prévu : son fils devait épouser la cadette d’une famille fortunée du pays – belle, bien portante, avec un solide héritage. Mais non, Daniel, avec son fichu caractère hérité de son père, n’acceptait jamais qu’on lui dicte sa vie. Il ne reculait devant rien pour défendre Marianne, qu’il aimait à la folie. Dès le premier jour, il avait été conquis par cette fille frêle au visage pâle et aux grands yeux bleus. Il aurait tout donné pour elle. Elle n’avait besoin de rien. Elle sentait que ce garçon honnête avait un cœur pur, et elle l’aimait tout autant. Pourtant, elle connaissait la réputation de sa future belle-mère – coléreuse et avare, mais elle accepta le mariage par amour. Installée dans la maison de Daniel, elle encaissait toutes les piques d’Adélaïde. Quand la douleur devenait trop forte, elle courait chez sa grand-mère pour trouver un peu de réconfort : elle s’asseyait à même le sol, posait sa tête sur les genoux de la vieille femme et pleurait doucement comme un chiot blessé. La grand-mère lui caressait tendrement les cheveux, murmurant une prière pour la protection de l’orpheline. Mais il n’y avait plus personne vers qui courir. La vieille est morte, paisiblement, dans son sommeil. Marianne a pleuré toutes les larmes de son corps. On dit que le temps guérit, mais ce n’est pas vrai. Dès que la douleur la serre, elle se souvient des mains douces de sa grand-mère et pleure encore plus fort. À la maison, la tension monte. Adélaïde s’en prend constamment à Marianne, cette soi-disant “fainéante” qui, au bout de trois ans de mariage, n’a toujours pas donné d’héritier à la famille. Pour Marianne, c’est un supplice. Elle sait bien qu’Adélaïde souffle à l’oreille de son fils que “sa femme est stérile”. Daniel fait semblant de n’en rien savoir, mais il ne peut pas empêcher les rumeurs de courir au village, où certains disent déjà que “la lignée de Daniel s’arrêtera avec lui”. Pourtant, quand il rentre, il oublie tout en découvrant sa douce épouse. Il serait prêt à la porter sur ses bras toute la journée. Peut-être que les prières de Marianne ont enfin été entendues, car elle tombe enceinte. Adélaïde est furieuse, bien sûr, mais Daniel est encore plus amoureux de sa femme. Mais la belle-mère ne désarme pas : Marianne n’a pas le droit de se reposer, même enceinte. “Fainéante, tu crois que sous prétexte d’attendre un enfant tu peux ne rien faire ?” Marianne, épuisée, prend son seau et file au puits, sous les regards désolés des vieilles voisines : “Adélaïde est devenue folle, même avec la pauvre fille enceinte !” Quand l’enfant naît enfin, ce n’est pas la joie espérée : le garçonnet est faible, il arrête de respirer par moments, devient tout bleu – tout le portrait de sa mère. “Forcément, regarde la mère, regarde l’enfant”, lance Adélaïde d’un air dégoûté. “Comment peux-tu dire ça, maman ? C’est votre petit-fils !” supplie Marianne en pleurant. “Ce n’est pas sûr qu’il grandisse jusqu’à l’héritage !”, ricane la vieille. Marianne craque et s’effondre en larmes. Adélaïde, elle, espère que le gosse ne survivra pas, et que Daniel trouvera enfin une “vraie” épouse. Daniel adore sa femme et son fils frêle. “Il est peut-être malade, pense-t-il, mais on leur montrera de quoi on est capables.” Arrive le baptême, l’enfant s’appelle Victorien. Mais il dépérit. Daniel doit partir travailler loin, et Adélaïde en profite pour faire de la vie de Marianne un enfer. Pas de répit, pas de repos. Le garçon s’étiole, la mère aussi. Un jour, la vieille sème dans l’esprit de Marianne que Daniel ne reviendra sans doute jamais, qu’il trouvera mieux ailleurs. Marianne sombre dans le désespoir. Epuisée, elle finit par tout quitter : voilant son enfant dans des châles, elle part sur les routes, la nuit, espérant trouver, quelque part, un peu de chaleur. Le lendemain matin, Adélaïde propage la rumeur : “Ma belle-fille a perdu la raison et s’est enfuie dans la nuit, emportant le cadavre de son enfant.” Personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Marianne marche dans la campagne enneigée, jusqu’à une nouvelle bourgade. Exténuée, elle s’effondre devant un puits, où une femme du pays, Ghislaine, la prend en pitié et l’emmène chez elle pour la soigner et s’occuper du bébé. Trois jours, Marianne délire, puis se réveille, paniquée de ne pas voir Victorien. La femme la rassure : “Je l’ai confié à ma mère dans la forêt pour préparer ses remèdes.” Elles parcourent les bois jusqu’à l’isba de la vieille Angèle, guérisseuse rejetée du village, accusée de sorcellerie il y a longtemps. La vieille soigne Victorien, guérit les maux cachés, explique à Marianne qu’elle est responsable de la maladie de son fils à force d’avoir traîné sur la tombe de sa grand-mère alors qu’elle était enceinte. Mais tout s’arrangera désormais. Après une semaine, Victorien retrouve la santé. Marianne reste chez Ghislaine, travaille, et commence une nouvelle vie, faite de respect et de chaleur. Pendant ce temps, Daniel rentre chez lui. Apprenant la disparition de sa femme et de son fils, il sombre dans une profonde mélancolie, refuse toute nouvelle prétendante amenée par sa mère. Adélaïde vieillit à regret, rongeant sa culpabilité de mère possessive et de belle-mère cruelle, avant de mourir à son tour, sans jamais révéler la vérité à son fils. Seul, désespéré, Daniel décide de mettre fin à ses jours. Au bord d’un marécage, une voix lui parvient : c’est Marianne, revenue d’entre les ombres. Il croit d’abord halluciner, puis la reconnaît, bien vivante, venue le sauver à temps. Larmes, retrouvailles, vie retrouvée. Daniel emporte sa famille dans le village de Marianne, laisse derrière lui son ancienne maison et son passé douloureux. La tombe d’Adélaïde s’efface peu à peu sous les herbes, et nul ne saura jamais si son âme a trouvé le repos, elle qui, par ses désirs et ses caprices, a détruit tant de bonheurs autour d’elle…

Destins de femmes. Mireille

Lorsque la vieille Marguerite sen est allée, un voile opaque de tristesse sest abattu sur lâme de Mireille. Depuis cette disparition, elle semblait ne plus flotter que sous un ciel gris, sans racines ni refuge. Sa belle-mère, Madame Odette, ne la jugeait point digne de leur maisonnée: trop maigre, peu vaillante au labeur, et qui sait si un tel moineau offrirait un jour des héritiers?

Mireille encaissait, silencieuse écorce fendue par la pluie, et les jours de grand désespoir, elle accourait vers lappartement exigu mais empli de réconfort de Marguerite. Marguerite, cétait sa lumière, la seule qui demeurait après le départ de son père et la longue agonie de sa mère, étouffée dune phtisie.
Le regard de David, son époux, sétait accroché à Mireille sans que nul ne comprît pourquoi, pas même le bon Dieu. Grand, charpenté, héritier dune maison prospère, et voilà quil séprenait dune jeune fille sans dot, fleur jeune et sauvage échappée du pavé de Lyon.

Odette, la mère de David, ne se privait pas de tourner en ridicule la «petite mendiante» quil avait ramenée. Pourtant, Mireille séchina à plaire : rapide comme le loup dans le logis, silencieuse parmi les casseroles, docile à la tâche, mais en vain! Quand David franchissait le pas de la porte pour ses affaires au bourg voisin, Mireille suffoquait et se sentait prête à fuir.

«Tiens bon, ma Mimie,» glissait Marguerite de ses doigts parcheminés dans les mèches blondes. «Tout finit par sarranger tu verras.»
Mais Marguerite ne fut bientôt plus quombre, et la roue des saisons filait, et la haine dOdette ne fit que grandir. À ses yeux, le mal était scellé le jour où David accueillit cette inconnue. Une autre promise, large dépaules, issue de famille opulente, attendait depuis des années: en unissant les deux lignées, la fortune durerait jusquaux arrières-petits-enfants. Lobstinée nature de David, héritée de son père, en avait décidé autrement il tranchait comme un coup de couteau, et restait le maître.

David aimait Mireille plus que sa propre mémoire. Il lavait vue, fragile brindille aux yeux dun bleu immense, au nez tordu vers le ciel comment résister? Mireille disait «oui» sans détour ni calcul. Elle avait lu dans le cœur de David la clarté dune âme belle. Elle était tombée amoureuse jusquau vertige.

Elle savait, oui, la mauvaise réputation de la mère, ses rumeurs de méchanceté et d’avarice. Mais David tenait bon, et Mireille accepta, croyant, naïve ou amoureuse à la folie que le bonheur ne serait pas impossible.

Elle s’installa dans la vieille maison de pierre. Subissait sans mot dire les piques dOdette. Quand les larmes montaient, elle se glissait chez Marguerite, se jetait à ses pieds, sa tête dans le giron de la vieille, et pleurait, un faible chiot sous lorage. Marguerite murmurait à loreille des prières à la Vierge, et la tristesse senvolait en volutes, faisant place à lenvie de continuer.

Mais Marguerite nétait plus, et il ny avait plus personne chez qui chercher chaleur. Marguerite sétait endormie, puis, comme un soupir, sétait évanouie.

Mireille pleura pleura toutes les larmes dune orpheline, perdue au monde.
Le temps, dit-on, adoucit les peines. Mais cest faux. Quand la douleur tordait son cœur, Mireille revoyait les mains aimées, et elle pleurait de nouveau.

La tension monta. Odette, la belle-mère, rongeait son ennui en harcelant Mireille: «Troisième année dans cette maison à rien faire, pas un seul petit-fils, rien pour lhéritage» Cela, pire que lenfer. Mireille savait ce que la mère glissait, à mots couverts, dans loreille de David: «Cette fille est maudite, nespère pas de descendance».
Sur la place du village, à la terrasse du café, les commères jetaient quil emporterait sa fortune avec lui dans la tombe.

David fronçait les sourcils et, sitôt de retour, oubliait toutes les mauvaises langues dans les bras de sa douce. Peut-être, dans sa détresse, Dieu avait-il entendu la supplique de Mireille; peut-être lamour opérait-il miracles. Bientôt, elle sentit la vie battre en elle.

Odette, furie, tourna plus encore. Mais David nen fut que plus tendre.
Odette, funèbre corneille, voletait, guettant la moindre paresse, sur Mireille: «Tu tassieds, fainéante? Un ventre qui grossit et te voilà inutile? Va donc chercher de leau, il ny a pas de domestiques ici!» Mireille encaissait les mots, saisissait les seaux, le joug, descendait à la fontaine. Les vieilles du quartier, par-dessus leur portail, secouaient la tête: «Odette na point de cœur Même enceinte, rien nest assez pour elle!»

Vint un garçon, mais chétif comme la cendre. Pas la force dentelée du père. Il virait parfois au bleu, cessait de respirer, semblant prêt à rejoindre les anges.
«Comme sa mère, faible, inutile» crachait Odette, dun œil méprisant. Mireille sanglotait: «Ce nest quun enfant, votre petit-fils »
«On fera mieux de préparer son linceul!» siffla Odette.

Mireille, au bord du gouffre, endurait. Odette, elle, attendait que la tragédie consacre ses ambitions: si lenfant mourait, David se remarierait à une «vraie», robuste et gaie.

David, en rentrant, berçait son fils, le nichait dans sa paume. Lenfant, sentant la force du père, esquissait des sourires fragiles.
«Même sil est malingre, on prouvera notre force» pensait David.

Le baptême arriva: on lappela Étienne. Mais la santé ne suivit pas; le petit restait pâle, spectre au travers de la maison.
Un jour, le labeur se fit impérieux. David partit sur la Saône, vers un marché lointain.

«Je serai long,» gronda-t-il en partant. «Fais grandir notre Étienne, ne tinquiète de rien. Personne.»

Dès laurore, Odette se déchaîna. Mireille, au lieu de border son fils, dut trimer, traînant leau, fendant le bois, soignant le maigre bétail pas une minute de répit. La nuit, lenfant pleurait, la mère veillait à sépuiser.
La vie brûlait Mireille de lintérieur, et lenfant dépérissait à son tour.

Lautomne jeta sur la campagne sa pluie de glace et ses brumes. Toujours point de nouvelles de David.

Odette distillait de cruels doutes: «Il ne reviendra pas, pourquoi le ferait-il? Il sest trouvé mieux ailleurs» Ces paroles, telles des corbeaux, hantaient lesprit de Mireille.

Un matin: «Abandonne-le, ton David, pense à sa peine! Cet enfant na aucune chance, tu vas tous nous précipiter dans le malheur Pars, Mireille, va ten.»
Mireille, hébétée, regardait Odette pouvait-on parler ainsi? Y avait-il un cœur sous ce manteau noir?

Comme entendant le désespoir de sa mère, lenfant se raidit, vira au bleu, et saffaissa.

«Sur le malheur, on bâtit pas le bonheur,» siffla Odette avant de quitter la pièce, laissant Mireille seule.

Deux semaines passèrent, la neige fondue blanchissait les champs. Mireille, exsangue, commença à répondre, parfois, aux piques dOdette mais à quoi bon? Elle nétait pas chez elle, pas auprès de son mari. Les paroles de la vieille senfonçaient dans sa poitrine: «Tu nes plus utile» Aucune nouvelle de David.

Un jour sans soleil, Mireille enveloppa Étienne dans ses foulards, mit une poignée daffaires dans un baluchon, et franchit la porte. Odette assista à la scène sans broncher, soulagée que son vœu soit exaucé.

Elle neut cure de la vérité: une lettre arrivée des hospices de Paris indiquait que David, blessé par des bandits, était vivant et se soignait. Pourquoi avertir Mireille? Mieux valait la laisser dans lerreur. Quand David reviendrait, on lui dirait que lenfant était mort et Mireille devenue folle, enfuie on ne sait où. Personne ne saurait ce qui sest vraiment passé.

Dès le lendemain, Odette colporta le récit dune Mireille folle quittant le village avec son enfant mort. On en parla un peu, puis le froid scella les bouches.

***
Mireille marcha longtemps, tremblante sous la lueur lunaire, longeant bois, traversant champs. Son cœur ne redoutait rien pour elle elle nétait plus une femme, seulement une mère. Pour Étienne, chaque battement de cœur comptait.

Aube blafarde, chemin de village découpé dans la brume. Les toits de chaume fumaient. Personne dehors, sauf une femme aux hanches généreuses, qui puisait de leau.

«Doù viens-tu?» la toisa-t-elle. Mireille, les joues rougies, répondit: «Je suis de passage, jai famille plus loin» Un mensonge.

La femme, Emeline de son prénom, nétait pas dupe. «Ici, même un chien a droit à un abri, surtout pas dans ce froid, et on ta mise dehors avec un bébé, toi?»

Mireille seffondra, pleurant à chaudes larmes.
«Relève-toi, viens avec moi,» ordonna Emeline, la hissant sans attendre.

Dans la maison, tout était chaleur, herbes séchant au-dessus du poêle, rideaux grossiers, pain frais.
Emeline débarrassa doucement Mireille de son manteau, prit lenfant, le défit des langes.
«Mon Dieu! Mais il est tout petit Baptisé?»
«Oui Étienne,» chuchota Mireille, puis tomba évanouie.

Lorsquelle rouvrit les yeux, elle était seule dans un lit inconnu. Son âme hurla: où était son fils? Mais à cet instant, Emeline rentra, neige aux bottes.

«Trois jours, ma pauvre Tu as déliré sans fin. Lenfant? Ma mère, elle vit dans la forêt, sen occupe pour le sauver. Viens, je vais ty mener.»

Elles senfoncèrent dans le bois, Emeline ouvrant la marche, racontant: «Dhabitude, je reste dans la forêt tout lhiver. Quelque chose ma poussé au village ce matin. Ton destin, sans doute, devait croiser le mien.»

Un chemin dissimulé émergea dans une clairière: une cabane, étrange, excentrique.
Une vieille femme, fine comme un fuseau, les accueillit.
«Entre, ma fille. Va voir ton enfant, mais fais silence, il dort».

Dans un berceau à bascule, Étienne respirait, le teint déjà plus vif.
«On me nomme Mamie Agathe ici,» confia la vieille. «Certains me prennent pour une sorcière. On ma rejetée, alors jai quitté le village. Je ne prétends rien dexceptionnel, mais si tu ne me crains pas, écoute-moi. Rares sont les maux qui échappent à ceux qui savent regarder la lumière. »

Mamie Agathe soupira. «On te disait pieuse, tu as tant prié, mais la source du mal est souvent proche Allais-tu dans les cimetières, enceinte? Si oui, tu as ramené lombre des morts elle sest accrochée à lenfant, le faisant suffoquer. Mais cela se guérit ici.»

Agathe posa ses mains sur le front de Mireille, et lapaisa dune douceur oubliée.
Une semaine passa. Étienne cicatrisa. Roux, rieur, il remuait les mains.
Mireille demeura chez Emeline, non comme un poids, mais comme une sœur.
Un jour, elle demanda: «Pourquoi la vieille Agathe vit-elle seule ainsi?»
Emeline raconta: Accusée jadis davoir causé la mort de plusieurs nourrissons (quon dit être morts naturellement, mais la peur trouvait des boucs émissaires), Agathe exigea quon lui bâtisse une cabane en bordure des bois, promettant dy guérir tous les enfants, mais séparée des adultes. Depuis, tous amenaient les petits malades au seuil. Si lenfant guérit, Agathe le dépose dehors; sinon la fatalité.»

Mireille, inquiète, interrogea: «Mais, comment soigne-t-elle?»
Emeline répondit: «Trop de savoir trouble le sommeil! Naie crainte, son remède na rien de diabolique.»

***
Dans le village de Mireille, lhiver passa comme un rêve. David passa la porte, le cœur battant, cherchant sa femme et son fils. Tout était vide. Odette, faussement en larmes, raconta son histoire: «Après la mort du petit, elle a perdu la raison. Jai tout tenté puis, elle est partie, on ne sait où»

David sombra dans le marasme, lhiver entier.
Au printemps, la vie appelait: terroir, travaux, lumière. Mais la plaie restait vive. Odette cherchait une nouvelle épouse pour son fils. David hurlait, refusait.

Les jours sécoulaient en flots fades. Deux hivers, deux étés. Dans la maison trop grande, David, froid comme lhiver, était devenu une ombre. Odette, rongée par le remords, finit par tomber malade et mourir sans confession.

David, seul, sans amour ni futur, décida, après le quarantième jour de deuil, den finir. Il préparerait un repas pour les voisins, puis partirait retrouver les siens au-delà des brumes.

***
Dans les ombres dune chaumière, la vieille Agathe fixa une présence vaporeuse dans le coin obscur. Une forme, peut-être une âme, pleurait.
«Que veux-tu? Pas de repentir après la mort sil ny en eut avant», cracha-t-elle.
«Il ne la verra jamais plus» souffla lombre.
«Ce nest pas à toi den décider. Il a tant souffert de toi vivante Montre-toi.»
La silhouette noire lenveloppa, des images dansèrent devant les yeux dAgathe: David, errant vers les marais profonds, traqué par des démons.

***
Pendant ce temps, Emeline proposa à Mireille: «Allons cueillir des airelles, Agathe en fera des potions pour soigner les enfants. »
Mireille sourit, contemplant Étienne. «Jirai demain. Veille sur lui, veux-tu?»
«Avec joie. Dieu ne ma pas donné denfant, mais vous êtes devenus ma famille »

***
Quarante jours passés, David posa sur la table galettes et blé cuit, invita ses voisins, puis senfuit vers la forêt. Sa vision nétait que brume: sa femme adorée, lenfant, sa mère, tout dansait dans la lumière pâle Il senfonça dans la tourbière, attendit que la terre glacée lengloutisse.

Mais un chant, doux, fragile, fusa à travers les arbres. Un filet blanc surgit, le visage de Mireille. David, les yeux brouillés, ne sut plus sil rêvait. «Marielle» balbutia-t-il.
«Oui, David, je suis vivante!» cria-t-elle.
Il tenta de se dégager. La boue le retenait, mais la voix de Mireille était trop forte. Elle brava la fange, lui tendit la main, tira son amour hors des bras glacés de la mort.

Ils se retrouvèrent, se pleurèrent, sembrassèrent.
David, fou de bonheur, ne voulut plus jamais les quitter. Ils vécurent chez Emeline, avec Étienne rieur.

La tombe dOdette disparut sous les herbes. Nul ne suscitait plus son souvenir, nul ne savait si son âme avait trouvé le repos.
Et Mireille, après tant de ténèbres, comprit quon peut, au cœur du rêve le plus étrange, retrouver la lumière.

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Destins de Femmes. Marianne La grand-mère Anastasie est morte, et Marianne s’est sentie plus seule que jamais. Pour sa belle-mère, elle n’a jamais eu sa place dans la famille : trop maigre, travaille peu, et qui sait si une fille aussi fragile lui donnera un jour des petits-enfants. Marianne endurait tout, et quand la tristesse devenait trop lourde, elle courait se réfugier chez sa vieille grand-mère. Pour elle, Anastasie était la personne la plus précieuse au monde, ayant remplacé à la fois un père disparu et une mère morte de phtisie dix ans plus tôt. Nul ne sait ce qui a traversé l’esprit de Daniel en voyant cette orpheline. Beau garçon, robuste, bonne maison prospère – et pourtant, il tombe fou amoureux d’une fille pauvre sans racine. Sa mère, Adélaïde, n’avait pour elle que ce surnom : “la pauvresse”. Marianne faisait tout pour plaire à sa belle-mère. Elle tournait à la maison comme une toupie, acceptait sans broncher n’importe quelle tâche. Rien n’y faisait – elle n’était jamais la bienvenue. Quand Daniel était là, ça allait encore, mais dès qu’il quittait le village, la maison devenait invivable. “Tiens bon, Ma Petite Marianne,” murmurait sa grand-mère, “la patience finit toujours par payer.” Mais la vieille femme n’est plus là, les années passent, et Adélaïde déteste sa belle-fille de plus en plus. Ce n’était pas ce qu’elle avait prévu : son fils devait épouser la cadette d’une famille fortunée du pays – belle, bien portante, avec un solide héritage. Mais non, Daniel, avec son fichu caractère hérité de son père, n’acceptait jamais qu’on lui dicte sa vie. Il ne reculait devant rien pour défendre Marianne, qu’il aimait à la folie. Dès le premier jour, il avait été conquis par cette fille frêle au visage pâle et aux grands yeux bleus. Il aurait tout donné pour elle. Elle n’avait besoin de rien. Elle sentait que ce garçon honnête avait un cœur pur, et elle l’aimait tout autant. Pourtant, elle connaissait la réputation de sa future belle-mère – coléreuse et avare, mais elle accepta le mariage par amour. Installée dans la maison de Daniel, elle encaissait toutes les piques d’Adélaïde. Quand la douleur devenait trop forte, elle courait chez sa grand-mère pour trouver un peu de réconfort : elle s’asseyait à même le sol, posait sa tête sur les genoux de la vieille femme et pleurait doucement comme un chiot blessé. La grand-mère lui caressait tendrement les cheveux, murmurant une prière pour la protection de l’orpheline. Mais il n’y avait plus personne vers qui courir. La vieille est morte, paisiblement, dans son sommeil. Marianne a pleuré toutes les larmes de son corps. On dit que le temps guérit, mais ce n’est pas vrai. Dès que la douleur la serre, elle se souvient des mains douces de sa grand-mère et pleure encore plus fort. À la maison, la tension monte. Adélaïde s’en prend constamment à Marianne, cette soi-disant “fainéante” qui, au bout de trois ans de mariage, n’a toujours pas donné d’héritier à la famille. Pour Marianne, c’est un supplice. Elle sait bien qu’Adélaïde souffle à l’oreille de son fils que “sa femme est stérile”. Daniel fait semblant de n’en rien savoir, mais il ne peut pas empêcher les rumeurs de courir au village, où certains disent déjà que “la lignée de Daniel s’arrêtera avec lui”. Pourtant, quand il rentre, il oublie tout en découvrant sa douce épouse. Il serait prêt à la porter sur ses bras toute la journée. Peut-être que les prières de Marianne ont enfin été entendues, car elle tombe enceinte. Adélaïde est furieuse, bien sûr, mais Daniel est encore plus amoureux de sa femme. Mais la belle-mère ne désarme pas : Marianne n’a pas le droit de se reposer, même enceinte. “Fainéante, tu crois que sous prétexte d’attendre un enfant tu peux ne rien faire ?” Marianne, épuisée, prend son seau et file au puits, sous les regards désolés des vieilles voisines : “Adélaïde est devenue folle, même avec la pauvre fille enceinte !” Quand l’enfant naît enfin, ce n’est pas la joie espérée : le garçonnet est faible, il arrête de respirer par moments, devient tout bleu – tout le portrait de sa mère. “Forcément, regarde la mère, regarde l’enfant”, lance Adélaïde d’un air dégoûté. “Comment peux-tu dire ça, maman ? C’est votre petit-fils !” supplie Marianne en pleurant. “Ce n’est pas sûr qu’il grandisse jusqu’à l’héritage !”, ricane la vieille. Marianne craque et s’effondre en larmes. Adélaïde, elle, espère que le gosse ne survivra pas, et que Daniel trouvera enfin une “vraie” épouse. Daniel adore sa femme et son fils frêle. “Il est peut-être malade, pense-t-il, mais on leur montrera de quoi on est capables.” Arrive le baptême, l’enfant s’appelle Victorien. Mais il dépérit. Daniel doit partir travailler loin, et Adélaïde en profite pour faire de la vie de Marianne un enfer. Pas de répit, pas de repos. Le garçon s’étiole, la mère aussi. Un jour, la vieille sème dans l’esprit de Marianne que Daniel ne reviendra sans doute jamais, qu’il trouvera mieux ailleurs. Marianne sombre dans le désespoir. Epuisée, elle finit par tout quitter : voilant son enfant dans des châles, elle part sur les routes, la nuit, espérant trouver, quelque part, un peu de chaleur. Le lendemain matin, Adélaïde propage la rumeur : “Ma belle-fille a perdu la raison et s’est enfuie dans la nuit, emportant le cadavre de son enfant.” Personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Marianne marche dans la campagne enneigée, jusqu’à une nouvelle bourgade. Exténuée, elle s’effondre devant un puits, où une femme du pays, Ghislaine, la prend en pitié et l’emmène chez elle pour la soigner et s’occuper du bébé. Trois jours, Marianne délire, puis se réveille, paniquée de ne pas voir Victorien. La femme la rassure : “Je l’ai confié à ma mère dans la forêt pour préparer ses remèdes.” Elles parcourent les bois jusqu’à l’isba de la vieille Angèle, guérisseuse rejetée du village, accusée de sorcellerie il y a longtemps. La vieille soigne Victorien, guérit les maux cachés, explique à Marianne qu’elle est responsable de la maladie de son fils à force d’avoir traîné sur la tombe de sa grand-mère alors qu’elle était enceinte. Mais tout s’arrangera désormais. Après une semaine, Victorien retrouve la santé. Marianne reste chez Ghislaine, travaille, et commence une nouvelle vie, faite de respect et de chaleur. Pendant ce temps, Daniel rentre chez lui. Apprenant la disparition de sa femme et de son fils, il sombre dans une profonde mélancolie, refuse toute nouvelle prétendante amenée par sa mère. Adélaïde vieillit à regret, rongeant sa culpabilité de mère possessive et de belle-mère cruelle, avant de mourir à son tour, sans jamais révéler la vérité à son fils. Seul, désespéré, Daniel décide de mettre fin à ses jours. Au bord d’un marécage, une voix lui parvient : c’est Marianne, revenue d’entre les ombres. Il croit d’abord halluciner, puis la reconnaît, bien vivante, venue le sauver à temps. Larmes, retrouvailles, vie retrouvée. Daniel emporte sa famille dans le village de Marianne, laisse derrière lui son ancienne maison et son passé douloureux. La tombe d’Adélaïde s’efface peu à peu sous les herbes, et nul ne saura jamais si son âme a trouvé le repos, elle qui, par ses désirs et ses caprices, a détruit tant de bonheurs autour d’elle…
Pas une belle-mère, mais une véritable fée du quotidien ! — Ma belle-mère vit chez nous ! Je dois …