Jai commis une erreur affreuse, juste avant Noël. Du moins, cest ce que je croyais au début. Javais tout préparé, convaincu dagir pour le mieux. Jai enfilé mes bottes hautes, solides comme celles dun soldat, puis ma lourde doudoune et mon bonnet en laine. Jai pris le volant de ma Citroën bien aimée et je me suis dirigé droit chez une femme qui, selon moi, ne méritait rien. Une profiteuse, une vraie rusée. Jétais bien décidé à mettre les choses au clair.
La femme sappelait Marthe Beaumont, imaginons. Elle navait quun seul fils, quelle avait eu tardivement, uniquement pour elle. Ils vécurent ensemble, rien quà deux, pendant trente ans. Marthe vivait pour son fils; elle travaillait dur, économisait chaque euro et lui avait finalement assuré une vie confortable. Mais voilà que son fils avait rencontré une jeune femme, Amélie, qui vivait dans une résidence universitaire, et qui, en plus, avait déjà un enfant !
Marthe, qui avait roulé sa bosse, flairait vite les intérêts cachés. Elle était persuadée que la fille, quelle appelait dédaigneusement « cette Amélie », voulait lui enlever son fils et semparer de son patrimoine. Cest ainsi quelle avait décidé de confronter la jeune femme, après avoir découvert son adresse.
Sur le trajet, Marthe acheta quelques pommes bien rouges, des poires bien mûres et un petit hochet pour le gamin. Quand même, pensait-elle, cest Noël. Il faut bien entamer la conversation sur une note cordiale. Après tout, nous ne sommes pas des bêtes sauvages !
Tout semblait sous contrôle. Marthe sonna à la porte, entra telle un ouragan dans la modeste pièce, ôta ses bottes et son manteau. Elle sapprêtait à déclamer son discours, mais soudain, son regard tomba sur lenfant qui jouait dans son parc.
Un petit garçon aux boucles blondes.
Il sappelait Paul, souffla timidement Amélie. Elle tremblait, visiblement, parce que Marthe pouvait vraiment en imposer, croyez-moi.
Marthe sapprocha du parc et donna son hochet à Paul. Tenez. Et soudain, le gamin éclata dun rire tellement lumineux que Marthe en resta pétrifiée sur place. Paul agrippa le hochet, gigota de joie sur la pointe des pieds en dansant presque, et ne quittait pas Marthe des yeux avec son regard dun bleu intense. Il riait, battait des mains, toute la pièce vibrait de son bonheur.
Bizarrement, Marthe semblait fasciner le petit Paul. Il se tendait vers elle, riait à gorge déployée, écartait les bras pour quelle le prenne. Marthe, sans réfléchir, le souleva doucement. Alors Paul lenlaça de toutes ses forces, toucha son visage de ses petites mains, tapota gentiment son front du hochet, et babillait des sons tendres.
Et Marthe, qui voulait pourtant rester ferme, commença à lui parler tout doucement, à bredouiller dune voix tendre toutes les douceurs quon réserve aux petits : « qui cest ce petit bonhomme-là ? Qui est mon petit Chouchou adoré ? Qui est le plus grand sucre dorge de toute la France ? » Elle devint ridicule, fondit littéralement. Son cœur semblait fondre, une chaleur immense lenvahissait.
Paul, tout contre elle, ne voulait plus la lâcher. Le bonheur, lamour véritable, cet enfant en était lincarnation même. Si les anges ont une odeur, alors elle doit ressembler à celle dun bébé comme Paul.
Marthe ne voulait plus redonner Paul à sa mère. À cet instant, elle aurait tout donné pour lui. Elle était tombée amoureuse, dun coup. Dun seul.
Les larmes chaudes roulaient le long de ses joues ridées…
La suite fut presque évidente. Marthe exigea que son fils épouse Amélie. Finalement, il accepta parce quil aimait Amélie et Paul. En usant de promesses et de bienveillance, Marthe les convainquit de venir habiter dans sa grande maison familiale.
Mais, au lieu de simmiscer dans leur vie, Marthe concentra toute son attention sur Paul. Eux vivaient paisiblement, avec Marthe absorbée par son petit-fils. Une complicité sétait créée : ils ne pouvaient plus se passer lun de lautre. Ils saimaient, follement.
Voilà comment un homme, pensant commettre une terrible erreur, a reçu le plus beau cadeau de Noël, contre toute attente. Peut-être que lerreur aurait été de ne pas entrer dans cette vie nouvelle. Noël délivre souvent des surprises qui nous changent à jamais La leçon que jen retiens : parfois, le cœur découvre sa vérité là où lon sy attend le moins, et lamour peut frapper quand on croit avoir tout prévu.







