Manipulation ou émancipation ? Quand Aline décide de tester son mari paresseux avec un faux test de grossesse : une comédie douce-amère sur la famille, l’amour et la (re)conquête de soi à Paris

À tentendre, un torchon ferait aussi un excellent mari : il reste sage dans un coin, il nencombre pas la place et il est bien utile à la maison, non ? sexclama Irène, plantant son regard perçant sur sa copine.

Amandine avala de travers son thé.

Oh Irène, tu exagères ! Paul traverse une période difficile, cest tout Elle baissa les yeux. Avant le mariage, il sest tué à la tâche Il est épuisé, il a juste besoin de temps.

Du temps ? ricana Irène. Amandine, réveille-toi ! Ça fait six mois quil « récupère ». Tu pourrais te permettre une telle pause, toi ? Bien sûr que non ! Parce que tu assumes tes responsabilités envers ce grand gaillard. Mais lui, il rechigne à faire ne serait-ce quun pas dans ce sens. Il est même incapable de subvenir à ses propres besoins ! Si jamais, par malheur, tu devais, toi aussi, tomber malade demain, il ferait quoi ? Rien, tu peux en être sûre !

Tu te trompes, il nest pas comme ça balbutia Amandine, bien que quelque chose lavertisse du contraire. Et puis je ne peux pas partir, pas à un moment pareil. On est une famille, tout de même

Une famille ? Quest-ce quil a fait, depuis que vous êtes ensemble, ce mari idéal ? Il técrase sous son poids et tu continues de porter tout à bout de bras !

Amandine détourna les yeux. Dehors, Paris baignait dans la grisaille et la pluie, le trottoir luisait, les gouttes frappaient les vitres, tout aussi morne que son humeur. Cette pluie effaçait la poussière, tout comme la routine faisait disparaître les derniers élans damour. Quand ils sétaient mariés, ils économisaient pour leur appartement. Maintenant, elle en était à demander une avance à ses parents pour acheter à Paul un nouveau manteau pour lhiver.

Et tu proposes quoi, alors ? demanda-t-elle dune voix éteinte, refusant de croiser le regard de sa vieille amie. De le virer ?

Ce ne serait pas du luxe ! lâcha Irène avec une moue. Mais si tu nes pas prête donne-lui au moins un coup de pied aux fesses. Un vrai électrochoc. Pas une résolution dacheter un appartement au bout de dix ans, mais quelque chose qui loblige à se lever sur le champ ! Irène réfléchit. Tu nas quà lui dire que tu es enceinte.

Amandine écarquilla les yeux, choquée.

Tu plaisantes jespère ! On ne rigole pas avec ce genre de choses, cest malsain !

Vivoter aux crochets de sa femme, cest mieux peut-être ? répliqua Irène du tac au tac. Après tout, vous êtes mariés, et je sais que tu veux des enfants. Cest le moment de voir si ton homme tient la route. Sil est digne de toi, cette nouvelle le poussera à décrocher un travail. Sinon tire-en les conséquences tant quil en est encore temps.

Amandine rentra chez elle le cœur lourd. Elle oscillait entre la culpabilité et la sensation amère que sa vie partie à la dérive. Le mensonge la répugnait ; lauthenticité avait, pour elle, toujours été primordiale. Mais Paul était-il, lui, vraiment honnête avec elle ?

Trois ans plus tôt, à leur première rencontre, Paul nétait pas le même.

Amandine était issue dune famille aisée, habituée à un certain confort de vie. Paul, lui, avait grandi sans relations ni fortune, mais dans son regard doux, elle avait trouvé limpression dêtre enfin protégée. À la moindre angine, il accourait avec des soupes et des médicaments. Quand elle était triste, il filait chercher son chocolat préféré.

Ils partageaient deux rêves : acheter un appartement et célébrer un mariage magnifique. Depuis son enfance, Amandine simaginait choisir sa robe, lancer des colombes, organiser une réception en plein Paris et, deux jours plus tard, partir avec Paul en week-end romantique dans un petit hôtel troglodyte en Provence.

Amandine nétait pas difficile et se serait contentée de moins. Mais Paul comprenait tant son envie de plaire à sa famille, peu enthousiaste à lidée dune célébration modeste. Il avait voulu prouver à tous quil la méritait. Il a multiplié les boulots, même la nuit, pour quelle se sente comme une princesse.

Il faut être juste : Amandine non plus ne se reposait pas sur ses lauriers. Elle gagnait autant que lui, et ils économisaient ensemble.

On aura tout ce quil faut, tu verras, murmurait-il en sendormant debout. Je ferai limpossible pour nous.

Il lavait fait. Le mariage avait été somptueux. Puis tout sest déréglé.

Dabord, il y eut ce « grand break » quil passa quasiment devant lordinateur. Amandine rentrait épuisée du travail, obligeée de cuisiner et faire la vaisselle tandis que Paul se détendait.

Tu aurais au moins pu décongeler le poulet, Paul, jten avais parlé

Oh ma chérie, désolé ! Jai oublié ! Je suis tellement fatigué, tout ce tracas du mariage ma lessivé, jai la tête à lenvers

Amandine sefforçait de ne pas lui en tenir rigueur. Lépuisement, ça arrive. Elle pensait quun jour, il prendrait le relais pour la soutenir à son tour. Cétait sa vision du couple.

Mais après les vacances, sont venus les « jours de repos », puis larrêt maladie. Un matin, Paul lui annonça quil avait été licencié.

Pas de panique, je vais retrouver un poste. Laisse-moi juste souffler, deux minutes, histoire de me reprendre.

Elle na pas protesté. Paul sest alors reposé un mois, puis deux, puis trois Les économies fondaient. Lappartement devenait un rêve inaccessible, et celui quelle admirait seffaçait derrière un ordinateur. Il arrivait quil fasse une lessive ou prépare deux pâtes mais guère plus.

En rentrant ce soir-là, elle le retrouva à la même place, manette à la main, entouré de canettes vides de Red Bull. Il ne leva même pas la tête.

Paul, je suis rentrée, annonça Amandine à voix haute.

Hm, ouais Attends deux secondes Faut que je finisse ce niveau. On commande des pizzas ce soir ?

Amandine serra les lèvres. Il disait cela si naturellement, comme si largent tombait tout seul, et quil était certain quelle courberait léchine, encore, pour lui faire plaisir.

Les paroles dIrène lui revinrent en mémoire. La pitié quelle ressentait pour son mari sévanouit, laissant place à une froide détermination. Il lui fallait une réponse maintenant : devait-elle encore sévertuer à sauver celui qui avait renoncé à se sauver lui-même ? Ou nétait-il quun poids mort ?

Paul, peux-tu décrocher une seconde ? Jai quelque chose de vraiment important à te dire.

Quoi donc ? grogna-t-il, retirant une oreillette.

Paul je suis enceinte.

Dans le regard de son mari, elle lut lincrédulité, la stupeur, puis une joie enfantine. Il jeta la manette et la souleva dans les airs.

Tes sérieuse ? Tu es enceinte ? senflamma-t-il, rayonnant.

Il la fit tournoyer jusquà frôler le lustre. Amandine sentit sa gorge se serrer. Elle avait craint des plaintes ou de la panique, mais là, Paul jubilait. Il la couvrait de baisers, lui murmurait quil serait le meilleur papa du monde. Elle eut presque limpression de retrouver celui dont elle était tombée amoureuse.

Dès demain, je commence à chercher un travail. Fini la fainéantise ! Maintenant, vous êtes deux à dépendre de moi. On va sen sortir, ten fais pas.

Amandine éclata en sanglots. Paul crut à des larmes de bonheur, mais cétait le soulagement et la honte.

La semaine qui suivit ressemblait à une seconde lune de miel. Il se levait avant elle, lui préparait des petits déjeuners (une omelette brûlée, certes, mais cétait lintention qui comptait), puis filait fissa, chemise blanche et CV sous le bras. Le soir venu, il actualisait son profil LinkedIn, postulait à distance, refaisait son CV. Tout semblait rentrer dans lordre.

Mais au bout de sept jours, lentrain de Paul retomba et elle voulut le stimuler encore. Ils se mirent à faire les frais prévisionnels du bébé : poussette, lit, layette Largent était déjà indispensable pour lalimentation, les vitamines, des vêtements adaptés. Théoriquement.

Le lendemain, tout sécroula.

Quand Amandine rentra, Paul était attablé devant la feuille des comptes, les yeux fixés sur des chiffres intransigeants.

Salut ! commença-t-elle sur un ton faussement gai. Il paraît que tu avais un entretien aujourdhui. Alors ?

Je ny suis pas allé.

Pourquoi ?

Amandine, assieds-toi. Faut quon se parle sérieusement.

Elle sentit son estomac se contracter.

Jai bien réfléchi. Les couches, les médecins, les fringues, la crèche, lécole On ny arrivera jamais. Il faut anticiper. On na pas les moyens.

Comment ça, « pas les moyens » ? Tu as promis de bosser. Je travaille, moi, et il y aura mon congé maternité

Tu rêves ! semporta Paul. En ce moment avec la crise, cest bouché de partout ! Je ne vais pas courber léchine pour un smic dans un entrepôt à ce rythme, on dépenserait davantage en médocs ! Un enfant, on va finir surendettés. Pourquoi se précipiter ? On est jeunes, Amandine ! Profitons de la vie avant !

Son château sécroula. Ce nétait quun gamin, qui se cherchait des excuses pour ne rien faire.

Bon et donc ? Tu proposes quoi ?

Y a dautres solutions, tu as encore le temps, non ? On pourrait envisager

À cet instant, quelque chose se brisa chez Amandine. Lillusion senvola.

Tu veux que je Laissons tomber, je nai même pas la force den parler. Juste parce que tu refuses de travailler ?

Tu déformes tout ! Je propose juste den reparler plus tard, quand on aura une situation et acheté notre appart.

Quel appartement ? On a tout cramé dans ton « repos ». Et tu nas pas lintention de gagner un rond. Quand, Paul ? Jamais ?

Arrête de me harceler ! Je pense à nous, à ta santé. Et si un problème arrivait ? Tu en aurais vite assez sil ne te reste même plus pour des chaussettes ! Je suis réaliste, pas comme toi !

Amandine se leva. Elle avait mal, elle était vide. Son amour, volatilisé. Il ne lui restait que du mépris.

Tu as raison, souffla-t-elle. Toi, tu nes pas prêt Pas prêt à être un homme. On nest jamais mieux servi que par soi-même, hein ?

Elle tourna les talons sans lui laisser le temps de répondre. Valise ouverte, elle fourra ses affaires à la hâte. Paul geignait dabord, tentant ensuite de larrêter, en vain.

Sur le palier, elle se retourna :

Tu sais quoi ? Il ny a pas de bébé. Je tai menti.

Quoi ?

Je ne suis pas enceinte. Je voulais juste tester tes réactions, te donner une dernière chance. Je croyais que, pour une famille, tu ferais des efforts. Mais tu ferais tout, sauf sortir de ton fauteuil.

Mais tes Tu tes moquée de moi comme Tes une manipulatrice !

Qui manipule qui, Paul ? Adieu. Le loyer est payé jusquà la fin du mois. Après, cest ton problème.

Elle quitta lappartement sous ses insultes dhomme blessé. La porte claqua, la coupant pour de bon de ses cris, de lodeur de linge sale et de cette mare stagnante où elle sétait noyée si longtemps.

Cinq ans plus tard

Une fois libérée de Paul, Amandine découvrit qu’économiser avec son seul salaire nétait pas si compliqué. Elle avait désormais son propre appartement à Boulogne-Billancourt, certes encore sous crédit, mais à elle. Et surtout, un immense chat roux de race Maine Coon, prénommé Minou.

Minou frotta sa tête contre ses jambes en miaulant. Amandine sourit, le caressa doucement.

Alors, mon gros, tu mas attendue ?

Elle rejoignit sa cuisine. Sa cuisine à elle. Ce crédit immobilier grignotait certes son budget, mais il lui apportait la satisfaction dinvestir dans lavenir pas dans un amour à sens unique.

Quant à Paul, il avait disparu de son horizon. Daprès des amis communs, il était revenue loger chez ses parents à Versailles, puis sétait recasé avec une divorcée, mais cela navait pas duré. Ce qui lui était complètement égal.

Son téléphone vibra dans son sac.

Jarrive dici une heure. Jai pris les places de théâtre, comme tu voulais.

Cétait un message dOlivier. Ils étaient ensemble depuis un an. Olivier ne promettait pas la lune, mais il pouvait, sans prévenir, lui dégoter des places pour une pièce, ou bien bricoler le lave-linge sans fanfaronner.

Amandine nétait pas encore prête à emménager avec lui. Elle appréciait ce stade où chacun gardait une part de liberté. Lindépendance était devenue précieuse pour elle. Peut-être quun jour Lavenir restait ouvert, mais une chose était sûre : plus jamais elle ne courberait léchine pour quelquun dautre.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

fifteen + 18 =

Manipulation ou émancipation ? Quand Aline décide de tester son mari paresseux avec un faux test de grossesse : une comédie douce-amère sur la famille, l’amour et la (re)conquête de soi à Paris
Une amie a découvert le carnet de son mari où il notait toutes ses dépenses pour les médicaments et autres achats. Voilà qui en dit long sur l’amour…