Antonia, où vas-tu ? Et qui va préparer le dîner maintenant ? — Qu’est-ce que c’est ? Où vas-tu ? Et qui va cuisiner pour nous ? — demanda le mari, inquiet, en voyant ce que faisait Antonia après la dispute avec sa belle-mère…

Eh bien, où vas-tu ? Et qui va nous cuisiner maintenant ?
Quest-ce que tu fais ? Où tu vas ? Et qui va nous préparer à manger ? s’exclama son mari, affolé, en voyant ce que Antoinette saffairait à faire après la dispute avec sa belle-mère

Antoinette jeta un œil par la fenêtre. Une grisaille de mars, même si le printemps venait à peine de pointer le bout de son nez. Dans son petit coin perdu du nord de la France, on aurait dit que le soleil avait oublié leur ville on ne le voyait que pour les élections et encore ! Les gens, du coup, avaient souvent le sourire en panne et lhumeur pas franchement printanière non plus.

Antoinette se rendait compte quelle souriait rarement, et sa ride du lion, bien marquée sur le front, lui offrait quelques années bonus.

Maman ! Je sors me balader ! lança sa fille, Géraldine.

Daccord, vas-y répondit Antoinette.

Daccord ? Mais tu vas me donner des sous, au moins !

Maintenant, même flâner ça coûte cher ? soupira-t-elle.

Mais tu réfléchis trop ! sagaça Géraldine. Mes amies mattendent, on na pas la journée ! Et pourquoi tu me files si peu ?

Eh bien, c’est pour une glace.

Quelle radine tu fais, maman pesta la jeune, passant le pas de la porte sans attendre la fin du chapitre.

Antoinette secoua la tête, nostalgique de lépoque où Géraldine était encore toute douce, avant que l’adolescence vienne repeindre son caractère à la bombe.

Antoinette, jai faim ! Ça vient ? beugla son mari, Marcel, depuis le salon.

Serre-toi dit-elle mécaniquement, posant lassiette sur la table.

Tu peux pas me lapporter ici ? Allez, fais un effort

Antoinette faillit lâcher sa casserole. Il pousse le bouchon

Chez nous, on mange dans la cuisine, Marcel. Tu veux manger ? Mange. Tu veux pas ? Tant pis dit-elle, sinstallant seule à table.

Quinze minutes plus tard, Marcel débarqua dans la cuisine.

Cest froid, franchement beurk.

Eh bien, tu navais quà venir plus tôt.

Je tavais demandé ! Même pas un brin dattention Tu sais bien que je regarde le match ! maugréa-t-il en mastiquant le poulet. Il est pas terrible, ton poulet

Antoinette leva les yeux au ciel. Marcel, avec son foot, cétait une autre personne. Entre les paris sportifs, les albums de vignettes, les abonnements télé il était devenu accro alors quadolescent, il pensait que Zidane était un chanteur.

Sans sasseoir, Marcel attrapa une canette pour se remonter, une poignée de chips « pour les nerfs » puis fila devant la télé. Et Antoinette se retrouva seule à jongler avec la vaisselle.

Cuisiner pour rien. Personne ne savoure.

Épuisée par sa journée de travail elle était infirmière-chef à lhôpital. Les patients débarquaient avec leurs bobos, leurs états dâme. Voilà sa routine : stress là-bas, et à la maison, adieu douceur, bonjour corvées. Lessives, repassage, ménage.

Ya dautres canettes ? Marcel fouillait le frigo, inquiet. Pourquoi yen a plus ?

Tu les as toutes descendues ! Et je dois ten racheter ? Un peu de décence, Marcel ! craqua Antoinette.

Toujours à chipoter marmonna-t-il, en claquant le frigo et filant refaire son stock avant la prochaine mi-temps.

Antoinette séclipsa pour dormir : demain, la journée promettait du remue-ménage. Impossible de fermer lœil, tout de même. Elle s’inquiétait pour Géraldine où était-elle, avec qui ? La nuit tombait, toujours pas de retour. Elle appelait, la fille râlait.

Tu mhumilies devant mes copines ! Arrête de mappeler ! pestait Géraldine au bout du fil. Antoinette abandonna, se réconfortant en se rappelant quelle venait davoir dix-huit ans. Elle ne voulait ni bosser ni étudier. Bac en poche, la demoiselle avait décidé de « prendre du temps pour elle ».

Après avoir somnolé quelques minutes, Antoinette fut réveillée par les cris de triomphe de Marcel. Un but sûrement. Ensuite, ils débriefèrent le match avec le voisin, venu à limproviste et resté squatter la soirée. Le voisin ramena sa copine, et cest tout le trio qui senflamma pour les prolongations. Et au beau milieu de la nuit, Géraldine rentra, fit fracas dans la cuisine, tapa du pied, direction sa chambre. Le silence se fit, Antoinette crut enfin tenir le sommeil mais le chat, Maurice, se mit à miauler, affamé.

Dans cette maison, quelquun dautre peut nourrir le chat, à part moi ?! explosa-t-elle, migraineuse et lessivée, sortant de la chambre. Elle voulait quon lentende mais Géraldine, casque vissé sur la tête, lui fit un vague signe. Marcel, lui, ronflait devant le match, une canette à la main.

« Fatiguée quelle fatigue, jai de tout ça ! » songea-t-elle.

Le lendemain, la belle-mère lappela pour la réveiller.

Antoinette, ma chérie, tu te souviens que cest le moment de planter les légumes ? On devrait passer au village faire un brin de nettoyage.

Oui, oui soupira Antoinette.

On y va demain alors ?

Son seul jour de repos, elle le passa à jardiner sous la haute surveillance de sa belle-mère.

Pas comme ça ! La balayette, on la tient différemment ! criait-elle depuis son banc.

Jai presque cinquante ans, Madame Thérèse, je sais balayer osa Antoinette.

Marcel

Où il est ton Marcel ? Pourquoi il ta pas accompagnée ? Pourquoi trois heures de car et la seule chose quon entend, cest Marcel, Marcel ?

Il se fatigue.

Et moi, tu crois que je suis un automate ?

Antoinette regretta de ne pas avoir ravaler sa réponse. Madame Thérèse aimait donner des leçons et parlait de justice, mais jamais pour Antoinette. Toute sa vie, Thérèse avait vénéré son fils, et Antoinette nétait quune invitée tolérée sous son toit.

Sur le trajet du retour, elles firent carrosse à distance dans le bus. Le lendemain, Thérèse informa son fils de la bravoure ou pas de sa belle-fille.

Comment tas pu parler comme ça à ma mère ?! fulmina Marcel. Si ce nétait pas elle

Quoi donc ? bras croisés, rétorqua Antoinette. Elle comprit quelle avait vraiment dépassé sa propre dose de patience.

Tu serais restée à travailler au centre de santé ! gronda-t-il, rappelant que Thérèse lui avait dégoté ce poste à lhôpital départemental. Le salaire était meilleur, mais ses nerfs, eux, étaient partis avec la première paie. Plusieurs fois, elle avait regretté cette mutation. Mais quest-ce que tu fabriques là ? sarrêta Marcel, la voyant faire.

Ce quAntoinette prépara ensuite, Marcel naurait jamais deviné !

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