Le chien, en voyant ses anciens maîtres, baissa la tête sans bouger dun poil.
Tout a commencé en décembre, lorsque la neige recouvrait déjà les trottoirs et les jardins de notre quartier en banlieue parisienne. Rex, un grand berger allemand au museau grisonnant, est apparu soudainement près de la deuxième entrée de limmeuble, comme sil était sorti tout droit du brouillard hivernal.
Encore ce chien qui gémit sous les fenêtres ! lança Jean, agacé, en tirant les rideaux. Tu nentends pas, Madeleine ?
Jentends bien, Jean, répondit-elle dun ton fatigué.
Comment ne pas entendre ? Ces plaintes glaçaient jusquaux os.
La jeune famille du 23, Thomas et Camille, avait emménagé en septembre. Avec leur chien, Rex. Fidèle comme une montre suisse, il attendait chaque soir devant la porte, sautant de joie, léchant les mains de ses maîtres.
Mais dès les premières gelées, tout a changé.
On a décidé, cest fini. Le chien dans un T1, cest lenfer. Il y a des poils partout, cette odeur, et les voisins se plaignent quil aboie. Si ça te tente, prends-le. Il a un pédigrée, il y a tous les papiers, disait Camille à sa copine au téléphone, sur le palier.
Mais visiblement, la copine a refusé.
Madeleine sen est doutée, quand elle a vu Rex passer sa quatrième nuit de suite à dormir dans lentrée entre deux étages, frissonnant sur le béton glacé.
Et alors ? Jean ne voulait rien entendre. On a déjà bien assez de soucis.
À quarante-cinq ans, son mari, depuis son infarctus de lan passé, sétait refermé, devenu nerveux, et souvent colérique, même contre elle.
Ce nest pas un chien dextérieur, chuchota Madeleine. Il a sa famille, au 23.
Alors quils le prennent chez eux ! Sinon, faut appeler la fourrière.
Facile à dire. Mais comment expliquer à un chien quil a été jeté dehors ? Que ceux quil aimait venaient de trahir sa confiance ?
Au matin, Madeleine céda. Elle descendit dans lentrée avec un morceau de saucisson et de la baguette. Rex leva sa lourde tête, la regarda avec reconnaissance. Il ne se jeta pas sur la nourriture, il la prit doucement, avec délicatesse.
Et le soir, elle fit un geste insensé.
Mais quest-ce que tu fais ?! Jean était furieux, bloquant le seuil. Tu ramènes ce chien ici ?
Rex, tassé dans un coin du vestibule, comprit quil était la source de la dispute. Oreilles baissées, queue entre les pattes il semblait sexcuser dexister.
Juste pour une nuit, Jean. Il va geler dehors.
Une nuit ?! il suffoquait presque de colère. Et demain, ce sera encore « une nuit » ? Et la suivante ? Tes tombée sur la tête ! On dépense déjà nos derniers euros pour les médicaments, et toi tu ramènes une bouche de plus !
Madeleine ne répondit pas, caressant la tête tremblante du chien. Que lui dire ? Il navait pas tort. Financièrement, ils tiraient la langue. Avec leurs petites retraites dinvalidité et de veuvage, ce nétait pas brillant.
Qui va acheter les croquettes ? pestait Jean. Et le véto, tu le payes comment ? On ne sen sort déjà pas !
Jean… Sa voix était douce mais ferme. Ce chien est vieux. Dehors, il va mourir.
Tant pis ! Tous les jours des chiens crèvent dehors ! Tu veux les sauver tous ?
Rex tressaillit au cri et essaya de disparaître encore plus. Madeleine saccroupit à côté de lui, lentoura de ses bras. Son poil était épais, emmêlé. Depuis combien de temps personne ne sétait-il occupé de lui ?
Pas tous, murmura-t-elle. Juste celui-là.
Cinq jours, la tension monta dans le petit appartement. Jean claquait les portes, pestait pour chaque brin de poil sur le tapis, exigeait quon se débarrasse du « squatteur ».
Rex, comme sil pressentait sa précarité, mangeait peu, nentrait presque pas dans les pièces, lançant toujours des regards désolés.
Puis, le dimanche, les anciens propriétaires revinrent.
On frappa fort à la porte.
Non mais pour qui vous vous prenez ? Camille débarqua sur le palier, manteau en fourrure, Thomas dans une doudoune hors de prix. Vous nous avez volé notre chien ! Cest du vol !
Du vol ? balbutia Madeleine. Il dormait dans lentrée…
Cest notre chien ! coupa Thomas. On a tous les papiers, passeport. Vous naviez pas le droit de le prendre !
En entendant leurs voix, Rex sortit de la cuisine. Son regard hésitait, entre joie et crainte.
Rex, viens à la maison ! ordonna Camille.
Le chien sapprocha, huma sa main. Mais il resta près de Madeleine.
Mais cest pas possible, grogna Thomas. Rex, viens ici ! Illico !
Le chien baissa la tête, sans bouger.
Désolée, dit timidement Madeleine. Mais il dormait dans le froid, dans lentrée, tout seul. Jai…
Ce nest pas à vous dy penser ! Ce nest pas votre problème ! sénerva Camille. Où il dort, ça ne vous regarde pas !
Sur le béton dans le froid ? osa la retraitée.
Même sur le balcon si on veut ! Cest notre chien, on en fait ce quon veut !
Que se passe-t-il ici ? Dans le vestibule apparut Jean, journal à la main. Il rentrait de son service de nuit comme gardien à la résidence secondaire tout près.
Votre femme a volé notre chien ! cria Camille. Rendez-le tout de suite, ou on appelle la police !
Madeleine sentit la panique la gagner. Un procès pour ça, ils nen avaient pas besoin
Madeleine, rends-leur le chien. On ne veut pas de problèmes. soupira Jean.
Mais en croisant le regard de Rex, quelque chose changea dans ses yeux. Le chien restait derrière Madeleine, le regard suppliant.
Montrez vos papiers, demanda soudain Jean.
Quoi ? bredouillèrent les autres.
Les papiers du chien. Le pédigrée. Vous dites que vous les avez.
Thomas et Camille se regardèrent.
On les a oubliés à la maison.
Alors revenez avec. On en reparlera, trancha Jean.
Vous rigolez ? sécria Thomas. Cest notre chien !
Alors pourquoi il dort dans lentrée frigorifié ?
Ce ne sont pas vos affaires !
Ça le devient quand on fait souffrir une bête sous mon toit, Jean fit un pas vers eux, la voix dure.
On ne fait de mal à personne ! protesta Camille, les yeux écarquillés sous le maquillage. Vous allez vraiment bien ?
Virer un vieux chien dehors en hiver, cest pas le faire souffrir selon vous ? Jean savança encore. Madeleine ne lavait pas revu si déterminé depuis bien longtemps.
On ne la pas mis dehors ! Juste temporairement. On fait des travaux…
Quels travaux ? Vous avez emménagé il y a trois mois ! Quels travaux ?
Les jeunes hésitèrent. Ils étaient mal à laise.
Cest notre vie privée, commença Camille en tremblant.
Faire souffrir une bête, cest privé ? Jean haussa le ton. Vous savez quoi ? Emmenez-le tout de suite ! Prenez-le !
Madeleine nen crut pas ses oreilles. Son mari voulait lui-même se débarrasser du chien, non ?
Jean, enfin…
Tais-toi ! linterrompit-il sans quitter les jeunes des yeux. Vous le prenez ou non ?
Évidemment quon le reprend ! Camille tenta de reprendre la main. Rex, viens tout de suite !
Le chien leva la tête, regarda ses anciens maîtres… puis sallongea sur le sol du vestibule. On aurait dit : « je ne bouge pas dici ».
Rex ! gronda Thomas. Debout !
Rex ne réagit pas.
Quest-ce que vous lui avez fait ? Camille commençait à pleurnicher. Vous lavez monté contre nous !
Non, répondit calmement Madeleine. Cest lui qui décide.
Décide ? Ce nest quun chien !
Un chien qui ne vous reconnaît plus, coupa sévèrement Jean. Vous savez pourquoi ? Parce que les chiens noublient pas la trahison.
Que savez-vous de nous ? se cabra Camille. On la aimé, nourri !
Et puis jeté dehors, comme un vulgaire déchet ! Jean était hors de lui. Choisissez ! Soit vous repartez avec le chien et vous vous en occupez
correctement, soit vous partez pour de bon !
On na pas à vous écouter ! soffusqua Thomas.
Si, parce que jappelle la police sinon. Jean sortit son portable. Pour maltraitance animale, cest puni par la loi !
Vous bluffez !
Essayez de voir.
Rex, étendu par terre, haletait nerveusement. Madeleine et Jean se tenaient, incrédules devant cette scène. Était-ce bien son Jean, lui qui voulait jeter le chien encore ce matin ?
On va réfléchir, lâcha Thomas, la mâchoire crispée.
Dépêchez-vous, fit Jean. Vous avez jusquà demain soir. Après, Rex reste ici.
Vous navez pas ce droit !
Et vous, vous naviez pas le droit de le foutre dehors ! tonna Jean, faisant trembler les murs.
Des têtes curieuses apparaissaient derrière les portes des voisins.
Que se passe-t-il ? sinquiéta Madame Martin, du cinquième.
Ces gens laissaient leur chien dormir dehors dans lentrée, expliqua Jean, en désignant le couple.
Ah oui, je lai bien vu ! Pauvre bête ! ajouta Monsieur Dufour du palier dà côté.
Bientôt, tout limmeuble fut au courant. Madame Lefèvre du quatrième, la famille Bernard du rez-de-chaussée Tous condamnèrent dune voix les jeunes propriétaires.
Honte à vous ! On adopte une bête, on en prend soin ! gronda Monsieur Dufour.
Même mon hamster a une meilleure vie ! ajouta Madame Lefèvre.
Acculés par les regards indignés, Camille fondit en larmes, Thomas lançait des éclairs du regard.
Bon ! hurla Jean. Décidez-vous : soit vous partez avec le chien et vous vous en occupez, soit vous le laissez ici et vous ne revenez plus !
On ira en justice ! sanglota Camille.
Allez-y ! coupa Jean. Mais faudra expliquer au juge comment votre chien a survécu deux mois dans lentrée !
Les voisins réagirent avec enthousiasme. Madeleine nen revenait pas de la transformation de son époux.
Très bien ! sécria Thomas, excédé. Gardez-le ! On nen veut plus de toute façon !
Et ils tournèrent les talons, claquant la porte si fort que les vitres en tremblèrent.
Rex leva la tête, regarda la porte et gémit doucement.
Peu à peu, les voisins disparurent. Il ne restait plus que Jean, Madeleine et le chien, qui était officiellement à eux désormais.
Rex se leva, sapprocha timidement de Jean et poussa son museau dans sa main.
Alors, vieux gars Jean saccroupit et gratta Rex derrière les oreilles. Tu restes avec nous, hein ?
La queue se mit à battre, timidement dabord, puis franchement. Il resterait.
Jean Madeleine hésita, émue. Tu étais contre
Jétais. Mais plus maintenant, fit-il, se relevant, sessuyant les mains sur son pantalon. Madeleine, jai compris quelque chose en voyant comment ils lont traité.
Quoi donc ?
Il resta silencieux longtemps, puis sinstalla dans le fauteuil. Rex vint aussitôt se coucher près de lui.
Jai compris quon était presque comme eux, toi et moi. On vit côte à côte, mais chacun dans son coin. Moi avec mes douleurs, toi avec les soucis du quotidien, comme deux étrangers.
Le cœur de Madeleine se serra.
Jai eu peur, Madeleine. Et si quelquun nous jetait, nous aussi, un jour ? Comme des inutiles ? Il caressait la tête du chien. Ça ma fait peur, Madeleine. Vraiment peur.
Elle vint sasseoir sur laccoudoir du fauteuil.
Alors on le garde ? souffla-t-elle.
On le garde, Jean sourit enfin, pour la première fois depuis des mois. On sera une vraie famille maintenant, pas vrai, Rex ?
Le chien lui lécha la joue et posa sa tête sur ses genoux.
Une semaine plus tard, tout le quartier sétonnait : Jean du deuxième sortait le chien chaque matin, lair plus jeune de dix ans, un vrai sourire aux lèvres.
Et les jeunes propriétaires ? On raconte quils ont déménagé discrètement dans un autre quartier. Honte, sans doute, davoir eu à affronter tant de regards.
Triste pour eux. Rex, lui, aurait sûrement su pardonner.







