De son retour du chantier, mon mari n’est pas revenu seul : il portait dans ses bras un petit garçon…

Mon amie, il faut que je te raconte ce qui sest passé chez moi, cest digne dun roman

Tout a commencé ce jeudi-là, quand Camille attendait son mari Pierre, qui devait rentrer après trois mois passés sur un chantier à Brest. Elle venait tout juste de sortir une tourte au poisson du four, lodeur flottait partout dans la maison ! Exactement comme Pierre aime. Sur la gazinière, il y avait une grande marmite de pot-au-feu, et il ne restait plus quà finir de faire le compote. Une broutille, elle sen occuperait quand Pierre serait là.

Elle a recouvert la tourte dun torchon blanc et sest approchée de la fenêtre. Leur petite maison était nichée dans une rue paisible à Rennes, en face de larrêt du bus qui ramenait son mari à la maison.

Trois mois sans voir Pierre tu imagines ? Ils sappelaient chaque soir, mais vivre dans un pavillon, toute seule, cest bien plus exigeant que dans un appartement. Pierre avait vendu son appart avant leur mariage pour quils puissent sinstaller dans une vraie maison, histoire de rêver un peu plus grand. Il avait essayé de monter une petite entreprise avec largent, mais ça navait pas marché, du coup il était parti bosser sur des chantiers dans le grand Ouest. Camille rêvait du jour où il reviendrait pour de bon, mais tant que les travaux appelaient, il devait repartir tous les trois mois.

Bon, Pierre ramenait un bon salaire, mais ces longues périodes seule, ce nétait pas simple du tout pour Camille, surtout quils navaient pas denfants Pierre disait toujours que ce nétait pas encore le moment :
Si je dois repartir sur un chantier, comment tu vas ten sortir seule avec un bébé ? On attendra que je sois rentré pour de bon, ensuite on verra pour avoir des enfants.

Cétait rationnel, oui, mais il y avait toujours de nouvelles dépenses qui surgissaient : là, récemment, le toit avait commencé à fuir. Quand il pleuvait, Camille devait mettre une bassine dans la chambre damis pour recueillir leau qui gouttait du plafond. Pierre était au courant et lui avait promis de soccuper du toit dès son retour et ça, ça allait leur coûter cher, elle le savait bien.

Ce quelle voulait, cétait retrouver son mari, le même rituel à chaque retour : elle prenait un jour off au boulot, lui préparait des plats quil adorait et guettait son arrivée par la fenêtre comme une gamine.

Là, ce soir-là, ça y est : elle la vu ! Le bus est arrivé, Pierre est descendu avec son énorme sac de voyage. Mais, surprise, il nétait pas seul. Dans ses bras, un petit garçon sans doute deux ou trois ans à peine ! Un petit blond aux yeux ronds et timides. Camille, pétrifiée, les a vus traverser la rue. Son cœur battait à tout rompre.

Pierre a franchi le seuil de la maison, déposé sa valise au sol et posé le petit garçon à côté de lui. Lenfant sest agrippé à la jambe de Pierre et dévisageait Camille du coin de lœil, suçant son doigt en silence, complètement perdu. Camille est restée plantée dans le couloir, incapable de faire un geste.

Alors, ma Camille, tu ne fais pas un bisou à ton mari que tattendait tant ? a lancé Pierre, les bras tendus.

Mais il ny avait aucune joie dans ses yeux, tu sais, son visage fermé. Camille la enlacé, mais son angoisse était telle quelle a à peine répondu à son baiser.
Pierre, cest qui ce petit garçon ? Il se passe quoi, là ?
Pierre a soupiré longuement, sest penché vers le gamin :
Louis, viens, je vais te montrer ta chambre On va enlever tes chaussures et tu vas jouer un peu dans la chambre.

Il la installé sur le lit, lui a mis entre les mains une maquette davion à laquelle il tenait beaucoup Camille a tout de suite compris que la situation était sérieuse. Il a fermé la porte derrière lui puis il a murmuré :
Tu me fais à manger, sil te plaît ?

Camille a chauffé le pot-au-feu, servi une part de tourte, puis sest assise en face, attendant la suite. Pierre nosait pas croiser son regard.
Dun coup, il a lâché :
Cest mon fils. Ce gamin, cest mon fils !

Le choc Camille narrivait plus à respirer. Elle espérait quil plaisantait, mais la détresse sur son visage ne trompait pas.

Tu vois, Camille Trois mois, cest long pour un homme Là-bas, jai jai eu une histoire avec la cuisinière du chantier. Ça na pas duré, mais elle est tombée enceinte.
Et moi, tu me disais quon attendrait pour un enfant, mais tu as eu un fils ailleurs !? a crié Camille, la voix brisée.

Pierre a plaidé sa cause, embarrassé :
Elle ne ma rien dit, Camille Elle a accouché, puis un jour elle est venue me voir avec le petit. Il me ressemble, tu trouves pas ?
Mais Camille nen pouvait plus. Elle navait vu chez ce gamin quun rappel cruel : la trahison de son mari.

Elle a demandé, la voix blanche :
Mais pourquoi tu las amené ici ? Et sa mère ?
Pierre, pâle :
Eh bien Elle nest plus là. Elle a eu un accident, une histoire terrible un chien la attaquée en rentrant un soir. Y a rien eu à faire. Officiellement, je suis le père sur létat civil, donc… Personne dautre pour soccuper de Louis.

Et maintenant ? Quest-ce que tu veux faire ?
Je sais pas, Camille cest toi qui vois. Si tu veux, je pars avec lui. Mais je taime, toi, plus que tout. Je te supplie Pardonne-moi, ça narrivera plus jamais. Mais si tu décides quon reste ensemble, faudra accepter Louis.

Camille voyait quil regrettait, quil en crevait, mais elle, elle ne savait plus quoi penser. Dun côté, perdre Pierre lui semblait impossible, dun autre Comment accepter lenfant dune autre ?

Elle a quitté la maison, sest mise à errer sous la pluie. Tout se bousculait. À un moment, elle sest retrouvée sur le pont au-dessus de la Vilaine, pensant à tout ce quelle venait de vivre. Mais au fond, Camille savait quelle nimaginait pas sa vie sans Pierre. Il faudrait quelle shabitue à ce petit.

Elle nest rentrée quau milieu de la nuit. Pierre dormait dans leur chambre, Louis sur le fauteuil convertible, sous la veilleuse. Camille sest approchée pour observer le gamin : mince, pâle, mal à laise et il dormait, secoué tout entier. Il lui faisait de la peine, mais la tendresse ne venait pas. Ça viendrait, peut-être

Louis avait deux ans. Discret, presque silencieux. Camille se forçait à ne rien laisser paraître, mais Louis devinait tout et restait collé à Pierre, qui faisait juste le minimum avec lui douche, repas, jouets comme un père distant. La première semaine, Camille na pas adressé la parole ni à Pierre, ni au gamin. Elle errait comme une ombre et Pierre, voyant quelle ne le chassait pas, a repris ses habitudes : toit à réparer, petit bricolage petit à petit, sans même sen apercevoir, Camille lui a pardonné. Enfin, presque Louis, elle ne voulait pas sen occuper.

Quand le moment est venu pour Pierre de repartir, Camille a senti langoisse monter. Que comptait-il faire du petit ? Il a haussé les sourcils :
Je ne vais pas lemmener sur le chantier, on est bien daccord Il restera ici. Je lui ai trouvé une place dans une crèche, tout est prêt. Le matin tu le déposes, le soir tu le récupères, tu lui donnes à manger, et voilà. Il est autonome, Louis, il tembêtera pas.

Louis, de ses grands yeux clairs, écoutait tout depuis lentrebâillement de la porte. Camille a détourné la tête quest-ce quil pouvait bien comprendre, à deux ans ?

Beaucoup plus quelle ne croyait, en fait. Après le départ de Pierre, Louis sest complètement refermé. Chaque matin, il shabillait tout seul, et Camille l’accompagnait à la crèche, sans un mot. Le soir, pareil elle le récupérait, lui servait à manger, et il filait dans sa chambre.

Puis un soir, Louis a à peine touché à son assiette, murmuré jai pas faim, et sest réfugié dans sa chambre, allongé, les yeux fermés. Camille a remarqué que son visage était brûlant de fièvre. Elle sest approchée, inquiète, a déposé la main sur son front : il était en feu. Prise de panique, elle a appelé le SAMU. La fièvre montait, il murmurait :

Jai mal, là, et là Depuis deux jours. Hier à la crèche, jai vomi.

Il était tout flasque, à demi inconscient. Camille la précipité dans lambulance, tentant de rassurer tout le monde.

À lhôpital, elle a expliqué, gênée :
Cest le fils de mon mari Je suis en train dentamer une adoption, bientôt je serai officiellement sa mère.

Et tu sais quoi ? Alors quelle disait ça, Camille a compris que cétait ce quelle voulait vraiment. Cette nuit-là, serrant la main brûlante de Louis, elle a senti son coeur fondre. À lhôpital, pendant deux semaines, elle est devenue la plus attentive des mamans, à mesurer la température et harceler les infirmières. Louis la regardait avec des yeux qui en disaient long il se sentait enfin aimé.

Il la appelée Maman le jour où Pierre est rentré. À ce moment-là, Camille avait déjà lancé la procédure dadoption. Ce petit, ce nétait plus seulement lenfant de Pierre, cétait son fils à elle, du fond du coeur.

Un an et demi plus tard, tu naurais pas reconnu Louis : un vrai gamin épanoui, collé à Camille, presque indifférent à Pierre ce qui finalement arrangeait bien ce dernier.

Et puis, catastrophe. Pierre part travailler à Nantes Un jour, Camille apprend quun accident de car a eu lieu, que les ouvriers sont portés disparus sous la neige Pierre en faisait partie. Elle a été effondrée. Heureusement quelle avait Louis, il était tout pour elle.

Un an plus tard, Pierre est officiellement déclaré disparu, et ils commencent à faire leur deuil, jusquà ce que Pierre réapparaisse.

Un soir de printemps, Camille rentre à la maison avec Louis trempé jusquaux os. Elle le sèche, puis file dans la cuisine pour faire chauffer du thé. Et là, qui voit-elle à table ? Pierre, tranquille, en train de se resservir un morceau de far breton.

Te fais pas peur, Camille, je suis vivant, lance-t-il avec un clin dœil.

Camille, livide :
Où étais-tu passé pendant tout ce temps ?
Jétais avec une amie, Sophie, une collègue du chantier. Elle ma proposé de partir avec elle sur la Côte dAzur acheter une maison, et puis ben jai appris laccident, jai décidé de rester avec elle. Finalement, cétait écrit !

Tes vraiment un salaud Et pourquoi tu débarques maintenant ?
Parce que je veux divorcer. Sophie veut quon se marie, mais elle ne peut pas avoir denfants. Elle voudrait adopter Louis.

Quoi !? Louis ne tintéressait pas jusquà maintenant, et dun coup tu veux me le prendre ? Jamais !

Camille sest levée, hors delle, saisissant une fourchette sur la table. Pierre a reculé.

Tapproche pas, tu ne prendras jamais Louis. Il est à moi, légalement, sentimentalement, cest MON fils. Il nest pas une babiole dont vous pouvez disposer comme ça. Si vous y tenez tant que ça, allez acheter un chien !

Pierre, réalisant quil navait aucune chance, a quitté la maison, marmonnant dans sa barbe et la bouche encore pleine :

Tu veux le garder, garde-le ! Mais sache que personne ne voudra jamais dune femme avec un gamin sur les bras.

Jen ai rien à faire de me remarier, Pierre. À vrai dire, je nai jamais été aussi heureuse quavec Louis. File, maintenant, et ne reviens plus.

Et cest comme ça que Camille et Louis sont restés ensemble, et franchement, je crois navoir jamais vu ma copine aussi épanouie et comblée de sa vie.

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Jeanne, troublée, tourmentait entre ses doigts un feuillet : l’ordonnance pour un test ADN destiné à Julie.