«Maman, il faut vraiment quon nous donne la grande chambre!» sécria Mireille dès quelle franchit le seuil, sans même un bonjour. Son visage était rouge de colère, et elle serrait les clés de lappartement comme un bouclier.
Je restai figé, la tasse de thé encore chaude dans les mains. Cétait vendredi soir, je comptais passer la soirée tranquille après une semaine de travail épuisante clairement, ce ne serait pas le cas. André était affalé sur le canapé, les yeux rivés sur son téléphone, comme sil nentendait pas les paroles de sa sœur.
«Mireille, on en a déjà parlé,» répliquaije aussi calme que possible, bien que mon sang bouillonnait. «André et moi habitons cette pièce parce que nous payons le loyer. Vous, vous et Victor, vivez ici gratuitement depuis six mois.»
«Gratuitement?!» hurla ma bellesœur. «Mais on est de la famille! Tu crois que parce que jai acheté lappartement, je peux nous commander?»
Tout a commencé il y a huit mois, quand jai enfin pu acquérir un troispièces à Paris. Des années déconomies, de vacances sacrifiées, de heures supplémentaires tout cela pour décrocher ces précieux mètres carrés dans un quartier résidentiel. André était aux anges, promettant que nous allions enfin vivre confortablement. Nous avons emménagé, nous sommes installés, et pendant les deux premiers mois, nous étions vraiment heureux.
Puis est venue «la situation temporaire». Mireille et son mari Victor ont perdu leur location lorsque les propriétaires ont décidé de vendre. Bien sûr, ils ne se sont pas pressés de chercher un nouveau logement. Après tout, «le frère bien-aimé» possède un troispièces.
«Ils resteront ici quelques semaines jusquà ce quils trouvent quelque chose,» tenta de me convaincre André. «On ne peut pas mettre notre sœur à la porte.»
Ce qui devait être quelques semaines sest transformé en un mois, puis deux. Mireille et Victor ont pris la petite chambre et ne semblaient pas pressés de partir. Leurs exigences nont fait que croître.
«Maman a raison,» poursuivit Mireille, sinstallant dans un fauteuil comme la maîtresse des lieux. «Nous sommes deux, vous êtes deux, mais nous avons plus de meubles, la petite chambre devient insupportable. Logiquement, vous devriez échanger les pièces. De plus, Victor ronfle, il faudrait une bonne isolation, et le mur de la grande chambre est plus épais.»
Je regardai André, qui continuait à feindre lintérêt pour son écran. Dès quil fallait prendre position, il devenait invisible.
«Mireille, je vais acheter des bouchons doreille à Victor,» dis-je en me retenant de perdre mon sangfroid. «Mais nous ne changeons pas de chambre. Cest notre appartement, nous pouvons choisir où dormir.»
«Ton appartement!» cria ma bellesœur. «Tu te crois reine parce que tu as acheté le bien! Et nous, on est la famille dAndré, ça ne compte pas?»
«Je ne me plains de rien,» rétorquaije, sentant la pulsation dans mes tempes. «Lappartement a été acheté avec mon argent, enregistré à mon nom, et je paie le crédit. Vous vivez ici sans payer depuis six mois, et je nai jamais demandé un centime, même pour les charges.»
«Ha!» lança Mireille, les mains en lair. «Tu entends, André? Ta femme nous harcèle pour les charges! Maman avait raison, elle ne te voit que comme un distributeur de fric et dappartement!»
André leva enfin les yeux de son téléphone. Jespérais quil me défendrait, mais il resta muet.
«Ne nous battons pas,» marmonna-t-il. «Peutêtre que cest vraiment logique Après tout, la petite chambre est exiguë pour eux deux.»
Je nen croyais pas mes oreilles. Lhomme qui avait juré de me soutenir prenait le parti de sa sœur contre mon propre logement!
«André, tu es sérieux?» ma voix trembla.
«Allez, ne sois pas si dure Je dis simplement quon peut envisager dautres solutions. Cest la famille, après tout.»
Famille. Ce mot était devenu une malédiction ces six derniers mois. La famille exigeait concessions, patience, argent, espace, temps. Et en retour, elle ne donnait que reproches, exigences et nouvelles demandes.
«Exactement!» sexclama Mireille. «Famille! Et toi, Marine, tu ne comprends rien. Maman disait toujours quAndré aurait dû épouser une fille plus simple, sans tes ambitions ni tes appartements.»
Ambitions. Cest ainsi quelle qualifiait mes années durs travaux, mes économies, mes renoncements aux plaisirs simples pour le rêve dune maison. «Simple», selon elle, signifie une femme qui se contente de servir les proches de son mari sans jamais sopposer.
«Tu sais quoi, Mireille,» dis-je en renversant ma tasse, le thé se répandant sur la table. «Je ne comprends plus ce type de «famille». Une famille qui ne fait que prendre et réclamer, qui ne respecte pas le travail et la propriété dautrui. Et tu sais quoi? Je ne veux plus laccepter.»
«Oh, tu toffusques!» sécria Mireille. «André, tu vois? Ta femme veut nous mettre à la porte! Maman sera choquée!»
Ma bellemère, Madame Dupont, avait toujours jugé que je nétais pas assez bonne pour son fils : trop indépendante, trop ambitieuse, trop tout. Quand jai acheté lappartement, son mécontentement na fait que grandir. «Une bonne épouse attend que son mari lui procure un toit,» disaitelle. Le fait que son fils, à 32 ans, navait pas déconomies et vivait avec moi dans un logement loué ne la dérangeait pas.
«Quelle soit choquée,» rétorquaije, fixant Mireille droit dans les yeux. «Et oui, je vous demande de





