Paul, est-ce que ta petite sœur Élodie est encore passée ? demanda Chantal en ouvrant le réfrigérateur à moitié vide. Chaque fois quelle vient, il ne reste rien à manger !
Oui, elle est venue, répondis-je, un brin gêné. Elle se plaignait encore de ne pas avoir dargent. Je ne pouvais tout de même pas la laisser repartir les mains vides, cest ma sœur après tout.
Tu lui as donné de largent aussi ?
Deux ou trois centaines deuros avouai-je avec un malaise. Élodie ma dit que Julien avait encore des soucis au boulot, et quils narrivaient même plus à payer le loyer.
Ah, vraiment Je ne comprendrai jamais pourquoi elle sest mariée à 20 ans ? Ta mère aurait pu la raisonner !
Tu sais bien comment est Élodie, soupirai-je. Quand elle a une idée en tête, rien ne peut la stopper. Mais ne tinquiète pas, elle va bien finir par sy faire, à la vie dadulte.
Chantal lâcha un profond soupir. Lindépendance, cest bien, mais jusquici, Élodie na jamais vécu quaux crochets de la famille.
***
Julien lui, nétait pas bien vieux non plus. Il commençait à peine à gagner sa vie, et ne se bousculait pas vraiment pour couvrir sa femme de cadeaux. Élodie, de son côté, refusait lidée même de travailler, persuadée que cétait au mari de tout assumer
Ma mère, Françoise, soutenait toujours sa fille. Elle voyait bien quÉlodie manquait dargent, alors elle laidait dès quelle pouvait, et me poussait aussi à le faire.
Elle est jeune, elle doit être jolie et semblait heureuse, disait maman. Elle na pas encore trouvé de travail qui lui plaise, et Julien est plutôt près de ses sous. Il faut bien quon laide
Je faisais ce que je pouvais, mais Chantal ne supportait plus que notre argent parte en permanence pour Élodie alors que nous-mêmes, locataires, nous économisions sou à sou pour acheter enfin notre appartement.
***
Un soir, Chantal est rentrée et a trouvé Françoise et Élodie assises au salon, en pleine discussion avec moi. Dès quelle est entrée, la conversation sest arrêtée net. Il était facile de deviner quelles attendaient encore quelque chose.
Je peux savoir ce que vous préparez ? coupa Chantal. Jimagine que cest encore une histoire dargent.
Mais pas du tout ! sexclama ma mère en riant. Ce sont des affaires de famille, cela ne te regarde pas.
Chantal haussa les épaules et partit vers la cuisine préparer le dîner. Cinq minutes à peine plus tard, Élodie franchit la porte, ouvrit sans gêne le frigo et sexclama :
Mais, il ny a plus rien ! Chantal, tu nas pas fait de courses ?
Si, mais mon salaire arrive dans deux jours, jai juste pris lessentiel. Si tu as faim je peux réchauffer un peu de potage.
Non, ce nest pas pour moi ça. Moi, je ne dépense jamais dargent pour la bouffe à la maison je préfère commander japonais, italien, sortir avec Julien dans les cafés
Tu dis pourtant que vous navez jamais dargent pour ça.
Quand on na pas, on demande à maman ou à Paul. Cest normal, non ? La famille, cest fait pour sentraider.
Peu après, Françoise et Élodie sen allèrent. Chantal me sauta dessus:
Quest-ce quelles voulaient ?
Maman veut vendre la petite maison à La Baule et ma demandé de rendre un service. Elle veut donner tout largent à Élodie, pour quelle démarre dans la vie.
Et ça ne te dérange pas que tout aille à ta sœur ? Moi, en tant quépouse, je trouve ça injuste. Ce nest pas comme ça quÉlodie progressera dans la vie.
Tu nas pas à ten mêler, Chantal, répondis-je fermement. Cette maison appartient à maman, elle fait ce quelle veut.
Je quittai la pièce, préférant couper court à la discussion. Jétais fier de pouvoir soutenir Élodie, fier de mon côté généreux et prêt au sacrifice.
***
Quelques semaines plus tard, la maison fut vendue. Je savais pertinemment ce quÉlodie allait faire de largent : shopping, restos, parfumeries, gadgets Le plaisir immédiat, rien de plus.
Et, sans surprise, quand tout fut dépensé, Élodie se tourna vers ma mère :
Maman, il me reste plus rien ! Je voulais passer mon permis, acheter une petite voiture ! Il ny a rien dautre à vendre ? Tu vois bien, il y en a qui paient carrément un appart à leurs enfants Pourquoi sommes-nous si pauvres ?
Maman en resta muette. Elle pensait bien que sa fille prendrait le temps de réfléchir avec cette somme Elle tenta de la raisonner :
On na plus rien, Élodie. Jespérais que tu ferais attention, que tu mettrais de côté. Tu as étudié la comptabilité, essaie de bosser dans une entreprise.
Moi, comptable ?! Passer mes journées devant un écran à bousiller mes yeux ? Non. Cest à Julien et à vous de me prendre en charge. Jai vingt ans, cest un peu tôt pour mabandonner !
Calme-toi, murmura Françoise. On va demander à Paul. Si on dit que cest pour un projet sérieux, il aura du mal à refuser. De toute façon, ils mettent tout leur argent de côté, il doit bien leur en rester.
Je te signale quand même que Chantal nest pas facile à berner Elle râle déjà quand il manque des yaourts ! Heureusement, Paul, lui, est toujours prêt à aider.
Allons-y alors ! conclut ma mère, sûre delle. Ils ne pourront rien nous refuser.
Une heure après, les voici devant la porte de notre deux-pièces. En ouvrant, je devine sur le visage de Chantal que la visite ne présage rien de bon.
Paul, on a un vrai souci ! sécria Françoise à peine entrée dans le salon. Il ny a que toi qui peux nous tirer daffaire.
Chantal se raidit. « Elles vont demander de largent, cest sûr » pensa-t-elle sûrement.
Que se passe-t-il donc ?
Élodie a besoin dune voiture, mais largent de la maison est déjà parti, admit Françoise, un sourire gêné aux lèvres. On espérait que tu pourrais nous aider.
Pardon ? Chantal bondit. Déjà tout dépensé ? Mais cétait une belle somme Tu pourrais faire attention, Élodie !
Tu ne crois quand même pas que je vais me priver comme une petite vieille ? Moi je veux profiter de la vie, mhabiller, sortir, aller chez le coiffeur. Je ne compte pas passer ma jeunesse à faire des économies !
Et tu as pensé à travailler, tout simplement ? ironisa Chantal. Ça téviterait de quémander sans arrêt.
Je sentis la dispute conduire au drame. Je tentai de calmer le jeu :
Écoutez, discutons calmement. On na évidemment pas les moyens pour une voiture, mais je peux aider un peu.
Bravo, mon fils ! rayonna maman. Je savais que tu finirais par comprendre.
On demande mon avis à moi ? explosa Chantal. Pas question de donner un sou ! Elle a un mari, quelle se débrouille avec lui. Ça suffit comme ça.
Je lançai un regard suppliant à ma femme.
Mais enfin, Chantal ! Maman nous demande seulement un prêt, elle remboursera.
Bien sûr, je rendrai tout ! renchérit Françoise, piquée. Tu me prends pour une voleuse ? On aide Élodie un peu, et après je vous rends tout.
Chantal soupira, mal à laise, tiraillée entre la culpabilité et lidée de voir nos maigres économies disparaître pour de bon.
Désolée, on ne peut vraiment pas. On économise pour acheter notre appartement, cest plus important quune voiture.
On sen va alors grogna Élodie. Voilà, tu vois, maman ? Les gens ne pensent quà eux, nos problèmes ne les touchent pas.
Élodie tourna brutalement les talons, suivie de ma mère qui, agacée, glissa à mon oreille :
Paul, on va reparler de tout ça. Tu trouves pas que ta femme prend un peu trop les devants ?
Quand la porte se referma derrière elles, jexplosai sur Chantal.
Comment peux-tu faire ça ?! Tu te rends compte, maman va penser quon ne veut pas aider la famille ! Quon préfère largent à tout
On nous a jamais tendu la main quand on en avait besoin ! répliqua-t-elle. Je ne veux plus entendre parler dÉlodie.
Quelques jours plus tard, nous nous sommes réconciliés, du moins Chantal le croyait. Mais javais fait mon choix. En cachette, jai pris une partie de notre épargne logée dans notre boîte à la chambre, et je lai portée à ma mère.
Françoise, en voyant lenveloppe, me félicita aussitôt :
Tu es un bon fils ! Pas dinquiétude, dabord tu aides ta sœur, puis elle taidera un jour à son tour. Et surtout, ne dis rien à Chantal. Vous êtes jeunes, vous vous referez.
***
Un après-midi, Chantal pianotait sur son téléphone et tomba par hasard sur des photos dÉlodie au volant dune petite Twingo flambant neuve, tout sourire.
Paul, tu savais quÉlodie sest finalement acheté une voiture ? Ils ont gagné au loto, ou quoi ? Franchement, ta sœur tombe toujours sur ses pattes !
Oui, je sais bredouillai-je sans oser la regarder. On sest cotisés, la famille, pour laider.
Comment ça, « on » ? Tu veux dire que tu as pris dans LE compte ?! Et tu ne mas rien dit ?
Je restai silencieux. Chantal se précipita dans la chambre, fouilla la commode, puis poussa un cri de rage : largent nétait plus là.
Tu as osé, Paul ?! Tu as donné tout ce quon avait mis de côté à ta sœur ?! Tu as perdu la tête ?
Pour la première fois, je sentis la colère me monter à la tête.
Je fais ce que je veux, cest moi le mari ici ! On pourra refaire des économies, mais Élodie a besoin de cette voiture MAINTENANT. Et si tu continues à parler ainsi de ma famille, je réfléchis sérieusement à notre couple !
Eh bien parfait ! Moi aussi, je veux bien réfléchir. À vrai dire, cest décidé : tu nes déjà plus mon mari. Je pars chez ma mère, et tu me rends la moitié de ce quil reste, sinon ça finira au tribunal !
Chantal rassembla quelques affaires, espérant sans doute, au fond delle, une réaction, un « pardon ». Mais moi, glacé devant le journal télévisé, restai de marbre.
Cest tout ? Je pars vraiment, Paul, murmura-t-elle à la porte.
Vas-y. Si tu ne changes pas, ne reviens pas.
À peine un mois plus tard, Chantal déposait la demande de divorce. Difficile de bâtir une vie avec quelquun qui vous considère comme quantité négligeable. Et largent, elle na pas laissé filer : menaces à lappui, jai dû lui rendre sa part. Ensuite, elle a raconté lhistoire à ses amies. Elle disait en riant : « Il faut parfois quitter un mari à cause de laudace des autres ! »
La vie ma appris, à mes dépens, quon ne construit rien de solide sur lingratitude et le sacrifice à sens unique. On croit aider sa famille, mais à forcer les choses, on peut tout perdre : fierté, avenir et surtout, ceux qui vous aiment vraiment.







