Les beaux-parents débarquent
Tu crois être la reine ici ? Tu imagines quavec ton ventre arrondi, tout test permis ? Je te vois venir, tu nes là que pour une adresse et largent.
Allez, Marie, on sen va, grogna le beau-père en poussant la porte. Leur parler ne sert à rien. Ils ramperont quand ils seront dans le besoin.
Le retard dure déjà depuis une semaine. Le test de grossesse traîne dans son sac à main depuis deux jours, mais elle nose pas louvrir.
Elle sait : si deux lignes apparaissent, leur fragile équilibre, construit après deux ans de silence et dabsence totale de contact avec lautre camp, pourrait sécrouler dun instant à lautre.
Élodie, passe-moi la clé Allen, elle est restée quelque part dans lentrée, lança son mari.
Élodie jette un œil dans le couloir. Julien est assis par terre, des gouttes de sueur sur le front, les cheveux en bataille.
En le regardant, Élodie repense à leur premier appartement en location, celui qu’ils avaient partagé cinq ans plus tôt.
À lépoque, Julien ignorait tout des tâches ménagères, sétonnait même que le riz ne saute pas tout seul dans la casserole.
Tiens, dit-elle en lui tendant loutil. Hier tu as réparé les WC, aujourdhui tu montes la commode. Ta mère ferait une syncope si elle savait que tu fais tout ça toi-même !
Julien esquisse un sourire en coin.
Daprès elle, je devrais rester assis à attendre quon me serve un verre deau. Et toi, à len croire, tu as fait de moi ton esclave domestique.
Jai juste fait de toi un homme adulte, rétorque Élodie, appuyée contre lencadrement de la porte. Tu le vis comment, toi ? Ce nest pas trop lourd dêtre devenu cassé ?
Non, Élodie. Je respire mieux depuis quon arrête despérer leur approbation.
Un silence sinstalle, puis elle demande, la voix hésitante :
Julien, et si Si tout changeait ? Sil y avait un enfant ?
Le marteau suspend son geste. Julien relève la tête.
Ma mère sera au courant tout de suite, murmure-t-il. Tu sais comment ça marche, son réseau la mettra au parfum instantanément.
Cest bien ce qui me fait peur. On commence à peine à vivre. Ton père, il y a deux ans Jai encore la chair de poule quand la sonnette retentit sans prévenir.
Il a dépassé les bornes à lépoque. Il sest mal exprimé, peut-être. Mais ils sont restés coincés dans leurs principes dun autre âge.
Lui, il pense quun homme ne doit jamais toucher un torchon ni faire la vaisselle.
Julien, il ma menacée, souffle Élodie en secouant la tête. Il ma regardée dans les yeux et ma dit que si je ne remettais pas tout en place et que je continuais à thumilier, il trouverait un moyen de me faire dégager.
Et ta mère à côté opinait, essuyant ses fausses larmes. Pour eux, je taurais ruiné la vie, tu comprends !
Julien se lève, pose ses outils et sapproche delle.
Élodie, je ne laisserai plus jamais ça arriver. Je nai pas réagi correctement, je me suis laissé surprendre. Mais c’est terminé, je te le promets.
Elle ne lâchera pas, Julien. Tu sais très bien que ta mère ne nous laissera pas, ni nous, ni notre enfant, en paix ?
Elle verra son petit-fils ou sa petite-fille comme sa propriété. On ne pourra même pas lélever nous-mêmes, elle ne nous en donnera pas la possibilité.
Je ne sais plus quoi faire. La seule option, cest de fuir le plus loin possible.
Son mari reste silencieux. Après tout, elle a raison. Ce sera comme ça.
***
Deux semaines passent et leurs craintes se confirment la grossesse est à la fois attendue et source dangoisse.
Élodie se veut prudente : elle demande à Julien de ne rien dire à sa mère, choisit même une clinique privée à lautre bout de Paris, espérant que les longues tentacules de Gisèle Dubois ny arriveront pas.
Mais rien ny fait. Samedi matin, alors quÉlodie vient à peine de verser le thé dans la théière, la sonnette retentit.
Puis, des coups puissants contre la porte. Élodie a la gorge serrée. Elle regarde Julien, qui se lève lentement.
Nouvre pas, murmure-t-elle sans un bruit.
Julien ! Ouvre, je sais que vous êtes là ! hurle déjà la voix de Gisèle derrière la porte. Vous navez plus aucune honte, laisser votre mère sur le palier !
Julien soupire, redresse son t-shirt et va ouvrir. Élodie, tétanisée, reste en cuisine. Elle voudrait disparaître.
Gisèle entre comme une tornade, toujours chaussée et en manteau, se précipitant dans le salon.
Derrière elle, souffle court, savance le père de Julien, Bernard Dubois, plus discret, retirant néanmoins ses chaussures.
Élodie, luttant contre lenvie de se signer, se glisse nerveusement dans le couloir.
Eh bien bonjour, très chère belle-fille, ricane Gisèle. Et combien de temps pensais-tu cacher une nouvelle pareille à moi, la mère de famille ?
Quelle nouvelle ? Élodie prend un air surpris.
Mais comment a-t-elle déjà su ?
Ne fais pas linnocente ! Hier, une amie ma appelée pour me féliciter parce que je vais être grand-mère.
Vous avez perdu la tête ? Pour Élodie, on peut excuser, elle est complètement incompétente. Mais toi, Julien ! De toi, je ne laurais jamais cru !
Tas préféré courir chez des cliniques privées ? On ne méchappe pas. Jai sacrifié ma vie pour que mes enfants aient ce quil y a de mieux, et toi, tu vas surveiller la santé de mon petit-fils je ne sais où ?!
Maman, ça suffit, tente Julien en sinterposant. On saura décider nous-mêmes où et comment être suivis. On peut décider de notre vie, non ?
Tais-toi, Julien ! tonne Bernard. On ne ta pas donné la parole. Regarde-toi ! Regarde ce que tu es devenu ! Cest elle qui ta transformé en serpillière.
Et voilà quelle se sert de lenfant pour nous éloigner !
Je ne me cache derrière personne, répond Élodie bien fort. Je veux simplement la paix. Vous nappelez plus depuis deux ans. Quest-ce qui a changé ?
Maman, pars, dit calmement Julien.
Comment ? Gisèle sinterrompt, saisie.
Sors. Et emmène papa. Vous entrez chez nous, vous insultez ma femme. Vous lavez déjà menacée, vous continuez aujourdhui
Je ne veux plus vous voir ici. Pardon, mais Ne revenez plus.
Nous voulons seulement ton bien ! crie Gisèle. Regarde ta vie ! Tu fais le ménage, cest toi qui fais les courses !
Elle t’a transformé en larbin, pour que tu sois bien à sa botte ! Cest ça, être un homme ? Tu nes plus le chef ici, juste le domestique !
Cest ce quon appelle le partage, maman. Et ce mot test inconnu, car tu nas jamais vu papa faire autrement.
Tu veux que tout le monde se prosterne devant toi ? Regarde ta fille, Nadège ! Même sa maladie, elle la planifie selon tes désirs !
Bernard savance et lève la main.
Comment tu parles à ta mère, garnement ? Tas tout oublié, qui te nourrissait quand tu étais à la fac ?
Je nai rien oublié. Mais je vous ai assez rendu. Je ne vous aide plus depuis deux ans, mais avant, combien de fois vous ai-je dépannés financièrement ?
Soudain, Gisèle seffondre presque sur le pouf, se met à geindre :
Oh mon cœur Julien, mes cachets Tu me fais faire un malaise Élodie, regarde ce que tu provoques !
Tu vas me tuer ! Ce sera ta faute si je meurs !
Élodie croise calmement les bras. Après toutes ces années, elle connaît désormais par cœur ce genre de théâtre.
Madame Dubois, vous avez le teint rosé, une respiration stable et un pouls très normal doù je suis. De professionnel à professionnel, ce spectacle na plus aucun effet.
Dun coup, Gisèle se tait. Elle se lève, ajuste son manteau, et fusille Élodie du regard.
Très bien, cette fois, faites à votre manière. Mais ne venez pas pleurer ! Je ferai en sorte quaucun hôpital parisien ne veuille de toi.
Je trouverai le moyen de récupérer lenfant, car une telle mère, cest un danger public !
On sen va, Marie, marmonne Bernard en poussant la porte. Inutile de discuter, ils reviendront quand ils seront désespérés.
Les beaux-parents partent. Julien passe la soirée à préparer des tisanes à la camomille pour calmer les tremblements dÉlodie.
***
Dès la dispute passée, les problèmes commencent. Leur médecin traitant devient désagréable avec Élodie à chaque consultation, la reçoit froidement, presque méprisante.
De retour dun énième rendez-vous, Élodie rentre en larmes à la maison.
Elle ne bluffe pas, Julien. Elle me fait déjà vivre un enfer ! Qu’a-t-elle raconté à la docteure Anne Vallée pour quelle me traite comme ça ?
On ne va pas rester ici à subir, répond Julien en prenant ses mains. Jai une idée.
Tu te souviens quon ma proposé une mutation dans la filiale de Lyon ? Javais refusé parce que tu ne voulais pas lâcher ton boulot.
Élodie relève ses yeux mouillés.
Lyon ? Julien, cest loin.
Justement ! On aura un logement de fonction, de nouveaux médecins.
Et surtout, ta mère ne pourra pas nous atteindre ! Quelle soccupe de Nadège !
Élodie, cinq ans jai essayé dêtre le bon fils. Jai fermé les yeux, je me suis tu quand mon père ta hurlé dessus, quand ma mère ta traitée dincapable. Ça suffit.
Je ne suis plus seulement fils, maintenant je suis père. Je dois protéger notre famille.
Elle essuie ses larmes, hoche la tête en tremblant, se blottit tout contre lui.
Le déménagement prend un mois. Élodie démissionne de la clinique, Julien obtient sa mutation.
Personne nest au courant de leur destination sauf deux amis très proches, qui savent tenir leur langue.
***
Le calme ne dure que quelques jours après leur départ : Élodie et Julien reçoivent aussitôt des appels de la famille.
Évidemment, sa mère se montre la plus insistante :
Julien, quest-ce que tu fais ? Où es-tu passé ? Je découvre votre déménagement par une voisine !
Je suis venue, une vieille dame ma ouvert et dit que vous nhabitez plus ici !
Où es-tu ? Donne-moi ton adresse immédiatement !
Son père téléphone aussi :
Je vais te faire passer un sale quart dheure quand je te verrai ! Tu as failli tuer ta mère, je lai sauvée de justesse avant que les secours arrivent !
Alors, tu es devenu complètement soumis ? Tu ne lâches plus ta femme dune semelle ? Je ne veux plus jamais te voir !
Cela ne sarrête pas là, dautres relancent aussi. Par précaution, Julien change de numéro, et en prend un nouveau pour Élodie aussi. Enfin, ils retrouvent la paix.
Neuf mois plus tard, ils accueillent un petit garçon, prénommé Anatole un prénom que Gisèle Dubois a toujours détesté.







