«Veiller sur les parents, c’est le devoir de la fille, pas du fils !» — ont affirmé les proches — La maman va de plus en plus mal. Elle ne tient plus sur ses jambes, hier elle est tombée deux fois en allant aux toilettes. Je n’y arrive plus seul, tu connais mon dos. Bref, on en a discuté : on va la déménager chez toi. Léa s’est assise lentement sur le tabouret, le cœur lourd. — Chez nous ? Papa, tu as vu notre appartement ? On n’a qu’une chambre. On y vit à trois avec mon mari et notre enfant. Je la mets où ? — Arrête un peu. Ton mari dormira sur le canapé-lit dans la cuisine, ta mère prendra le canapé du salon. De toute façon, tu restes à la maison pour surveiller le petit, un de plus ou de moins, quelle différence ? Et puis, on n’a pas besoin de dépenses supplémentaires en ce moment ! Dans la famille de Léa, la hiérarchie était toujours très claire. Tout en haut, il y avait Michel — le fils tant attendu, «l’héritier», pour lequel les parents étaient prêts à tout. Léa n’était que «l’essai», le brouillon. Elle se souvenait très bien de ses dix ans : une boîte de chocolats et des barrettes bon marché. Une semaine après, Michel, pour ses six ans, recevait un immense train électrique qui prenait la moitié du salon. — Maman, pourquoi Michel a le train et moi juste des chocolats ? avait-elle demandé. — Parce que Michel est un garçon et plus jeune. Toi, tu es l’aînée, tu dois déjà savoir partager ! Et ne sois pas jalouse de ton frère. Va l’aider à monter les rails, sinon il va pleurer. Et tout était comme ça. Quand il avait fallu partager les chambres, Léa avait été reléguée au salon, sur un canapé inconfortable parce que «Michel a besoin de tranquillité pour travailler». Quand Léa rêvait de danse et avait décroché une audition, son père avait tranché : — Pas d’argent. Michel a besoin d’un prof d’anglais. Il faut lui assurer un bon départ, il va tout réussir, lui ! Michel, au final, n’a été nulle part. Il séchait l’anglais, cumulait les mauvaises notes, mais portait toujours les baskets les plus à la mode et le dernier téléphone. Léa, elle, révisait ses cours dans l’obscurité, le bruit de la télé allumée tard dans la nuit. En entrant gratuitement dans une grande école, ses parents n’avaient pas organisé de fête. — Tant mieux pour toi, prends tes affaires, tu pars en cité U. Pas question de louer quoi que ce soit, il faut épargner pour Michel… — Mais en résidence, c’est difficile, on est quatre par chambre… — Tu ne mourras pas pour autant ! Pense à ton frère ! Tu veux qu’il soit balayeur toute sa vie ? Cinq ans de cité U, serveuse la nuit pour s’acheter des bottes d’hiver. Michel, lui, changeait de voiture à chaque semestre. Toutes, payées par les économies destinées à la retraite du père. *** — Léa, tu m’écoutes ? Demain à 14h, on amène maman. Prépare tout. Draps propres, soupe légère. — Je n’accueillerai personne, a dit Léa, calmement. — Qu’est-ce que tu dis ? Répète ? — Je ne prendrai pas maman. J’ai un enfant de deux ans, il a besoin de toute mon attention. Un mari qui travaille jour et nuit, et aucune place ni énergie pour m’occuper d’une malade alitée. Vous avez un fils, votre chéri : emmenez-la chez lui. — Il se marie ! Tu réalises ce que tu fais ? Tu trahis la famille ! Michel s’est endetté à cause de ce mariage, on a tout donné. Il n’a pas le temps pour ça ! — Encore des dettes ? Je te rappelle comment il a fracassé la voiture du voisin en conduisant ivre ? Là aussi, vous avez tout payé. Et quand je me suis mariée, j’ai demandé seulement une petite aide pour un prêt immobilier, mais «Michel devait se refaire une santé»… — Ce n’est pas pareil ! Là, c’était la galère ! — La galère, c’est dans vos têtes, papa. Michel est en pleine forme, il a un appartement acheté par vous. Il peut se payer une aide pour maman, s’il est si réussi ! — Tu n’es qu’une ingrate ! On t’a élevé, nourrie ! Grâce à nous tu as eu ton diplôme. Tu nous dois tout ! Va chercher ta mère, j’ai dit ! — Vous avez juste tenté de vous fabriquer une domestique. Mais vous vous êtes trompés. J’y vais, il faut que je nourrisse le petit. Demain, on sera chez le pédiatre puis chez ma belle-mère. N’essayez pas de venir. Clac. Léa raccrocha et essuya ses larmes. *** Une heure plus tard, ça tambourinait à la porte. Pas la sonnette, mais des coups. — Léa ! Ouvre ! Je sais bien que t’es là ! Ouvre tout de suite ! Elle resta derrière la porte, sans enlever la chaîne. — Qu’est-ce que tu veux, Michel ? — Tu dérailles ou quoi ? Papa pleure, maman sur ses médocs. Tu ne peux pas libérer un bout de canapé ? — Pourquoi tu ne libères pas une de tes grandes chambres ? Mets maman dans l’une, et ta fiancée saura bien s’en occuper. — Mais t’es folle ? Angélique est mannequin ! Elle ne va pas soigner une vieille comme ça ! Sa crème coûte plus cher que ta poussette. Elle ne doit pas vivre dans de telles conditions. On a une fête de 200 personnes et un voyage de noces aux Seychelles ! Tu veux gâcher ma vie ? — Ton voyage coûte autant qu’une année de femme de ménage. Annule et paye une aide pour maman. Qu’est-ce qui bloque ? — C’est ton sale caractère ! Les parents t’ont tout donné, et tu… — Tout donné, Michel ? Un vélo d’occasion à mes 16 ans alors qu’on t’a offert une moto ? Ou la résidence miteuse contre ton loft en cuir ? T’as déjà travaillé pour autre chose qu’un paquet de clopes ? — Mais comment tu oses ! J’ai ma boîte à faire tourner ! Je vais gagner gros bientôt. Pas question d’avoir un poids mort à la maison ! — Avec l’argent du garage et de la maison de campagne que papa a vendus, ceux-là même destinés aux soins de maman ? Pause. Puis : — C’était leur choix. Ils croient en moi. Toi t’es juste jalouse. Bref, demain maman sera là, que ça te plaise ou non. On la déposera devant chez toi si tu n’ouvres pas. Pigé ? — Essayez, répondit Léa, calme. J’appellerai les flics et les services sociaux. On verra pour ta boîte et la réputation de ta précieuse Angélique. Michel hurlait et cognait. Léa mit des dessins animés à son fils et alla s’asseoir, genoux repliés dans la chambre. Elle raconta tout à son mari, qui la soutint à fond. *** Le lendemain, le téléphone n’arrêtait pas. Tante Valérie, la sœur de la mère, accusa : — Léa, tu n’as pas honte ? Ta mère t’a portée ! L’abandonner seule, tu te rends compte ? Le parrain aussi : — Sois humaine, Michel doit faire sa vie. Tu n’as pas de cœur ? Ce sont les filles qui s’occupent des parents, pas les garçons ! Tous les proches qui avaient vu Léa traitée en second plan prenaient maintenant la défense du «petit prince». Léa répondit puis coupa tout. Elle partit au parc à l’autre bout de la ville avec son fils. Téléphone à la maison. Son mari prévint : — Demain, je prends mon après-midi. Si ton père ou ton frère débarquent, je m’en occupe. Qu’ils sachent qu’on te protège ! Ni père, ni frère ne vinrent. Léa put souffler. *** Arriva le jour où Michel devait enterrer sa vie de garçon. Léa cuisina en attendant son mari. Quand la sonnette retentit, elle frémit — ça recommence ? Elle ouvrit : c’était Angélique, la fiancée de Michel, jogging, mascara coulé. Léa la connaissait à peine — Michel l’avait juste amenée une fois pour frimer. Elle ouvrit. — Je peux entrer ? demanda Angélique. — Qu’est-ce qui se passe ? Michel t’envoie voir la situation ? Viens, j’ai des pommes de terre à la poêle. — Non, fit Angélique. Je l’ai quitté. Léa, stupéfaite — Pourquoi ? — J’ai entendu son père au téléphone. Ta mère fait exprès la malade pour te mettre la pression ; c’est calculé. Ton père n’en peut plus, il a prévu de ne jamais la reprendre ! Tout ça pour libérer l’appart et loger les copains de Michel pour la fête… Et ton père, il a déjà une autre femme ailleurs. Angélique sanglota. — Je croyais qu’il était juste un peu gâté, mais gentil. Il a même tapé le chat de sa mère hier. Bref, j’ai pris mes affaires. Il n’y aura pas de mariage. Sur la cuisine, Léa consola celle qui aurait pu être sa belle-sœur. Finalement, Angélique avait plus d’humanité que Michel. *** Sans l’argent d’Angélique (qui payait une grande partie du mariage), Michel tomba dans la mouise. Les créanciers commencèrent à réclamer. Les parents finirent par voir la réalité : Michel n’a pas voulu prendre maman, mais a volé les papiers de leur appart pour tenter de le hypothéquer et rembourser ses dettes. Découverte, crise d’hypertension pour le père. Bien entendu, ils ont supplié Léa, sans succès. Qu’ils se débrouillent eux-mêmes. Après tout, c’est eux qui ont élevé un tel fils…

Maman, cest de pire en pire, elle ne tient plus sur ses jambes. Hier, elle est tombée deux fois, rien quen voulant aller aux toilettes.

Moi, seul, je ny arrive pas, tu sais très bien que jai mon dos.

Bref, on en a discuté avec tout le monde : on a décidé, on va linstaller chez toi.

Élodie sest affaissée sur le tabouret de la cuisine comme une crêpe quon aurait ratée. Son cœur a glissé directement dans son estomac.

Chez nous ? Papa, tas déjà vu notre appartement ? On a une seule pièce, jy vis avec mon mari et la petite. Je la couche où, moi, maman ?

Arrête de raconter des histoires. Ton mari peut dormir sur un matelas dans la cuisine, et ta mère, elle prendra le canapé.

De toute façon, tes à la maison pour toccuper de la petite, alors avec une de plus, franchement, cest quoi la différence ?

Nous, on ne peut franchement pas se permettre de frais supplémentaires en ce moment !

Dans la famille dÉlodie, la pyramide était claire : tout en haut, il y avait Baptiste, le fils rêvé, celui pour qui on aurait déplacé la tour Eiffel à la main sil lavait demandé.

Élodie, elle, cétait le brouillon, comme disait sa mère, Françoise.

Elle sen souvenait très bien, dailleurs, de ses dix ans. Une boîte de chocolats et des barrettes de pacotille pour cadeau.

Une semaine plus tard, pour les six ans de Baptiste, on lui offrait un train électrique géant qui colonisait tout le salon.

Dis, maman, pourquoi Baptiste a un train et moi juste des chocolats ? avait demandé la petite Élodie.

Baptiste, cest un garçon, et puis il est plus jeune, avait tranché Françoise. Et puis, tu es laînée, tu dois déjà apprendre à partager.

Et puis tavise pas dêtre jalouse de ton frère, file plutôt laider à monter son circuit, sinon il va bouder.

Tout était comme ça.

Quand il a fallu répartir les chambres, Élodie a été exilée dans la pièce-passoire du salon, sur une banquette cassée, parce que Baptiste a besoin de son coin tranquille pour travailler.

Élodie rêvait de danse, elle avait été admise dans un club, mais son père a tranché sans appel :

Pas dargent. Baptiste a besoin de cours danglais. Lui, il a du potentiel, il ira loin, faut juste lui donner un bon départ !

Baptiste nest jamais allé à aucun cours, a séché langlais, a navigué entre 11 et 7 de moyenne, mais il avait toujours les baskets les plus tendance et liPhone neuf.

Élodie, elle, étudiait à la lumière du frigo, entre deux émissions de télé que ses parents regardaient jusquà minuit.

Quand elle fut reçue en prépa à Henri-IV, pas un dîner de fête.

Bon, ben bravo, a marmonné son père. Tu fais ta valise, linternat tattend.

Pas question de payer un studio, tu crois quoi ? On doit économiser pour Baptiste. Avec ses notes, il naura jamais de bourse…

Mais linternat, cest trois lits superposés par chambre, a tenté Élodie.

Tu nen mourras pas ! a coupé sec sa mère. Un peu de compassion, pense à ton frère ! Tu veux quil passe sa vie gardien dimmeuble, cest ça ?

Cinq ans à vivre à linternat, à servir des cafés la nuit pour sacheter des bottes dhiver.

Baptiste, lui, changeait de Citroën tous les ans, pour ne pas avoir la honte devant ses copains.

Chaque phare éraflé, chaque excès de vitesse, on puisait dans lépargne-retraite au cas où.

***

Élodie, tu mentends ? La voix de son père saturait le combiné. Demain, à quatorze heures, on amène ta mère.

Prépare tout. Mets des draps propres, fais-lui de la soupe dégraissée.

Je ne prendrai personne, dit tranquillement Élodie. Sa voix était claire.

Quest-ce que tu as dit ? bredouilla son père. Répète !

Jai dit que je ne prendrai pas maman. Jai une fille de deux ans qui me sollicite toute la journée.

Un mari qui travaille en double pour quon naille pas manger chez les Restos du cœur. Je nai ni la place, ni les forces pour gérer une personne dépendante.

Vous avez Baptiste, votre chouchou. Emmenez-la chez lui.

Mais cest impossible ! explosa son père. Il se marie, Baptiste ! Tu sais ce que tu fais ? Tu trahis ta famille !

Baptiste est endetté jusquau cou pour le mariage, on lui a tout donné, tout ! Il est épuisé, il ne peut pas gérer ça !

Endetté ? sesclaffa Élodie. Encore ? Tas déjà oublié quand il a explosé la grille de la voisine en conduisant torché ? Vous aviez craché toutes vos économies pour éviter le procès à lépoque.

Et le jour où je me suis mariée, et que jai demandé une aide pour la caution de notre premier appart, vous aviez dit que Baptiste devait se refaire une santé après ses difficultés.

Ce nest pas pareil ! Cette fois, cétait grave !

Ce qui est grave, papa, cest délever un garçon de trente ans comme un enfant roi. Il a un F3, que vous lui avez payé. Sil est si brillant, quil engage une aide à domicile pour maman !

Petite ingrate, cracha-t-il. On ta élevée, tas fait des études grâce à nous ! Tu nous dois tout ! Tas pas de honte ? Ramène ta mère, cest un ordre !

Vous vouliez une bonne à tout faire, vous avez raté votre coup. Désolée. Là, je dois nourrir ma fille.

Demain, on ne sera pas là. On va consulter le pédiatre puis chez la belle-mère. Nessayez pas de venir.

Élodie coupa la communication, essuya les larmes rageuses sur son visage.

***

Une heure plus tard, quelquun tambourina à la porte pas sonné, non ! Cogné, façon CRS. Élodie serra dans ses bras sa fille qui sétait réveillée en pleurs.

Élodie, ouvre ! Je sais que tes là ! rugissait Baptiste. Ouvre, tout de suite !

Elle sapprocha, la chaîne bien accrochée.

Quest-ce que tu veux, Baptiste ?

Non mais tu te fous de nous ? Papa est à bout, maman sous calmants. Tu pourrais pas libérer le canapé, franchement ?

Baptiste, pourquoi tu libères pas une de tes deux grandes chambres ? Mets maman dans lune, Laure pourra soccuper delle.

Elle va bientôt être ta femme, elle peut bien montrer quelle aime sa belle-mère.

Mais tes folle ? sétouffa Baptiste. Laure, cest une influenceuse, elle va pas nettoyer des vieux pots ! Elle a des produits de beauté qui coûtent le prix de ta poussette, tu saisis ?

On a deux cents invités, on part en lune de miel à lîle Maurice ! Tu veux me gâcher la vie ?

Deux billets pour lîle Maurice, cest le salaire annuel dune assistante de vie annule tes vacances, embauche quelquun. Voilà tout.

Cest toi le problème ! Tu as toujours été égoïste et méchante. Les parents ont tout fait pour toi et tu…

Ils mont tout donné ? Un vieux vélo doccasion à seize ans pendant que toi tavais une moto ?

Un internat infesté de punaises pendant que toi tavais ton studio en cuir et bois ?

Tas un jour de ta vie payé autre chose que ton tabac ?

Comment oses-tu ! Je monte ma boîte, moi ! Jai trop de projets, je vais faire fortune ! Jinvestis dans mon avenir, pas dans une charge pareille !

Élodie eut un sourire ironique.

Tu veux dire largent du garage et de la maison de campagne que papa a vendus ? Celui qui aurait dû servir à soigner maman ?

Baptiste marqua un temps avant de répliquer :

Cétait leur choix, ils croient en moi ! Et toi… tu fais juste ta jalouse.

Bref, demain, maman sera là. Que tu le veuilles ou non. Papa la dépose en taxi devant chez toi, si tu nouvres pas tant pis.

Essayez murmura Élodie. Jappelle la police et les services sociaux. On verra si une plainte pour abandon de personne fragile améliore ta réputation et celle de ta précieuse Laure.

Baptiste beugla, frappa la porte, mais Élodie retourna dans le salon.

Elle lança Peppa Pig à sa fille pour masquer le bruit, et se laissa tomber assise par terre.

Évidemment, elle raconta tout à son mari, qui la soutint à 200%.

***

Le lendemain, le téléphone sonnait en boucle. Tante Jeanne, la sœur de maman, laccusait à demi-mots :

Élodie, mais comment tu peux, cest ta mère, elle ta portée ! Jaurais jamais cru ça de toi ! Laisser une mère malade, toute seule, quelle honte !

Le parrain aussi lappela :

Élodie, sois raisonnable, Baptiste a besoin de construire sa vie. Tu nas pas de cœur ? Cest toujours aux filles de prendre soin des parents en France, cest comme ça !

Tous, ceux qui samusaient depuis des années à enterrer Élodie dans le décor, prenaient passionnément le parti du petit prince.

Au début, Élodie essayait de répondre, puis elle cessa de décrocher. Pour prendre un peu dair, elle emmena sa fille à travers Paris jusquau parc Montsouris, laissant le portable à la maison.

Son mari lui assura :

Tinquiète, demain je suis de repos. Sils mettent un pied ici, je moccupe personnellement de ton père et de Baptiste. Ils verront quon ne técrase pas.

Mais ni ce jour-là, ni le lendemain, il ny eut personne. Élodie reprit presque goût à la vie.

***

Le jour du fameux enterrement de vie de garçon de Baptiste, Élodie préparait le dîner, attendait son mari.

On sonna à la porte. Son cœur bondit. Ça recommence ?

Nouvelle sonnerie. Elle jeta un œil par le judas : Laure, fiancée de Baptiste, vêtue dun vieux jogging et les yeux baveux de mascara.

Élodie navait vu Laure que deux ou trois fois Baptiste lavait traînée pour présenter la famille, histoire dimpressionner.

Elle ouvrit.

Je peux entrer ? demanda Laure dun ton las.

Élodie sécarta.

Quest-ce qui se passe ? Baptiste tenvoie espionner ? Viens à la cuisine, je fais des pommes de terre sautées.

Non, répondit Laure. Je lai quitté.

Élodie sarrêta net, la bouilloire à la main.

Quoi ? Pourquoi ?

Devine Hier, jai tout entendu. Ta mère fait exprès daggraver ses bobos pour que tu cèdes et la prennes chez toi.

Tout a été monté avec ton père qui nen peut plus de sa femme malade. Le plan cest : ta mère chez toi une semaine (grand max), histoire de libérer leur appart pour loger les amis de Baptiste au mariage.

Ton père ? Il ne compte même pas reprendre ta mère après ! Jai trouvé ça infecte.

Élodie en était bouche bée.

Alors, maman nest pas au bord du cercueil ?

Elle est malade, Élodie, cest vrai, mais pas à ce point. Les histoires de médecin en mode fin de vie, cest du flan.

Le but cest que tu héberges ta mère, eux ils louent lappart en Airbnb, et ton père sinstalle chez sa maîtresse il en a une depuis des années, il te la jamais dit, hein ?

Laure renifla.

Jai cru que Baptiste nétait quun gosse gâté, mais en fait cest pire. Hier, il a même botté le chat de ta mère parce que ça trainait sous ses pieds.

Bref, jai pris mes affaires, je me casse. Le mariage, terminé.

Longtemps, Laure sanglota sur la cuisine dÉlodie. Quand son mari rentra, il la laissa consoler la belle-sœur déchue. En fait, Laure avait bien plus de cœur que son ex-futur mari.

***

Privé de la dot familiale de Laure (et Dieu sait si sa famille mettait la main à la poche pour la noce !), Baptiste tomba dans un abîme financier.

Les créanciers, qui lui avaient prêté de quoi acheter les petites attentions du mariage, ont vite demandé la note.

Les parents ont eu la révélation. Non seulement Baptiste refusa dhéberger maman, mais il vola aussi les papiers de la maison familiale pour la mettre en hypothèque et rembourser ses dettes.

Quand cela éclata, le père dÉlodie fit une crise dhypertension et termina, ironiquement, à lhôpital.

Naturellement, on supplia Élodie de laide, mais elle ne répondit pas.

Quils se débrouillent. Après tout, on récolte ce quon sèmePendant des mois, le téléphone resta muet chez Élodie. Plus de demandes, plus de reproches, plus de tapage sur la porte. Cétait comme si soudain, sa famille avait disparu de la surface de la Terre ou plutôt, comme si on lavait enfin laissée respirer, exister, choisir.

Lhiver vint. Élodie inscrivit sa fille à la danse, offrit un vrai gâteau pour ses trois ans, fit des photos où tout le monde souriait pour de bon. Son mari, les jours de repos, passait des heures à tirer la luge au parc, Élodie riait fort, le nez rougi, le cœur un peu moins lourd. Laure devint une amie, venant partager des conseils beauté pour rire, ou une pizza quand la petite dormait.

Un soir, sur le répondeur, une voix familière résonna. Hésitante. Usée.

Cest maman Je voulais Jaurais aimé avoir de tes nouvelles.

Rien dautre. Pas de reproche. Pas dordre. Juste ces mots, suspendus.

Élodie na pas rappelé ce jour-là, ni le suivant. Mais, parfois, en préparant le thé, elle songeait à ses choix. À ceux quelle tenait par la main, maintenant la sienne, chaude, ferme, offerte à sa fille.

Un dimanche, elles croisèrent par hasardthey eurent le même réflexe, retenir leur souffle. Françoise était diminuée mais pas infirme, tirant un cabas à roulettes cabossé.

Bonjour, maman, dit Élodie, doucement.

Un silence, puis, des yeux clairs noyés :

Bonjour, Élodie Tu as bonne mine.

Élodie hésita, puis, dun geste, rapprocha la petite.

Voici ta petite-fille, dit-elle.

Il ny eut pas deffusions, juste une brève caresse sur la joue de lenfant et ce chuchotement presque imperceptible :

Tu as bien fait de penser à toi, Élodie.

Elles se séparèrent sur ce souffle tiède. Ce nétait pas une réconciliation, ni un pardon juste une brèche, minuscule, dans la forteresse des rancunes.

Élodie rentra chez elle, le cœur léger. Pour la première fois, elle se permit despérer que sa vie, enfin, lui appartenait. Et dans la cuisine, pendant que la soupe mijotait, elle se jura de ne plus jamais céder sa place sur le canapé.

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«Veiller sur les parents, c’est le devoir de la fille, pas du fils !» — ont affirmé les proches — La maman va de plus en plus mal. Elle ne tient plus sur ses jambes, hier elle est tombée deux fois en allant aux toilettes. Je n’y arrive plus seul, tu connais mon dos. Bref, on en a discuté : on va la déménager chez toi. Léa s’est assise lentement sur le tabouret, le cœur lourd. — Chez nous ? Papa, tu as vu notre appartement ? On n’a qu’une chambre. On y vit à trois avec mon mari et notre enfant. Je la mets où ? — Arrête un peu. Ton mari dormira sur le canapé-lit dans la cuisine, ta mère prendra le canapé du salon. De toute façon, tu restes à la maison pour surveiller le petit, un de plus ou de moins, quelle différence ? Et puis, on n’a pas besoin de dépenses supplémentaires en ce moment ! Dans la famille de Léa, la hiérarchie était toujours très claire. Tout en haut, il y avait Michel — le fils tant attendu, «l’héritier», pour lequel les parents étaient prêts à tout. Léa n’était que «l’essai», le brouillon. Elle se souvenait très bien de ses dix ans : une boîte de chocolats et des barrettes bon marché. Une semaine après, Michel, pour ses six ans, recevait un immense train électrique qui prenait la moitié du salon. — Maman, pourquoi Michel a le train et moi juste des chocolats ? avait-elle demandé. — Parce que Michel est un garçon et plus jeune. Toi, tu es l’aînée, tu dois déjà savoir partager ! Et ne sois pas jalouse de ton frère. Va l’aider à monter les rails, sinon il va pleurer. Et tout était comme ça. Quand il avait fallu partager les chambres, Léa avait été reléguée au salon, sur un canapé inconfortable parce que «Michel a besoin de tranquillité pour travailler». Quand Léa rêvait de danse et avait décroché une audition, son père avait tranché : — Pas d’argent. Michel a besoin d’un prof d’anglais. Il faut lui assurer un bon départ, il va tout réussir, lui ! Michel, au final, n’a été nulle part. Il séchait l’anglais, cumulait les mauvaises notes, mais portait toujours les baskets les plus à la mode et le dernier téléphone. Léa, elle, révisait ses cours dans l’obscurité, le bruit de la télé allumée tard dans la nuit. En entrant gratuitement dans une grande école, ses parents n’avaient pas organisé de fête. — Tant mieux pour toi, prends tes affaires, tu pars en cité U. Pas question de louer quoi que ce soit, il faut épargner pour Michel… — Mais en résidence, c’est difficile, on est quatre par chambre… — Tu ne mourras pas pour autant ! Pense à ton frère ! Tu veux qu’il soit balayeur toute sa vie ? Cinq ans de cité U, serveuse la nuit pour s’acheter des bottes d’hiver. Michel, lui, changeait de voiture à chaque semestre. Toutes, payées par les économies destinées à la retraite du père. *** — Léa, tu m’écoutes ? Demain à 14h, on amène maman. Prépare tout. Draps propres, soupe légère. — Je n’accueillerai personne, a dit Léa, calmement. — Qu’est-ce que tu dis ? Répète ? — Je ne prendrai pas maman. J’ai un enfant de deux ans, il a besoin de toute mon attention. Un mari qui travaille jour et nuit, et aucune place ni énergie pour m’occuper d’une malade alitée. Vous avez un fils, votre chéri : emmenez-la chez lui. — Il se marie ! Tu réalises ce que tu fais ? Tu trahis la famille ! Michel s’est endetté à cause de ce mariage, on a tout donné. Il n’a pas le temps pour ça ! — Encore des dettes ? Je te rappelle comment il a fracassé la voiture du voisin en conduisant ivre ? Là aussi, vous avez tout payé. Et quand je me suis mariée, j’ai demandé seulement une petite aide pour un prêt immobilier, mais «Michel devait se refaire une santé»… — Ce n’est pas pareil ! Là, c’était la galère ! — La galère, c’est dans vos têtes, papa. Michel est en pleine forme, il a un appartement acheté par vous. Il peut se payer une aide pour maman, s’il est si réussi ! — Tu n’es qu’une ingrate ! On t’a élevé, nourrie ! Grâce à nous tu as eu ton diplôme. Tu nous dois tout ! Va chercher ta mère, j’ai dit ! — Vous avez juste tenté de vous fabriquer une domestique. Mais vous vous êtes trompés. J’y vais, il faut que je nourrisse le petit. Demain, on sera chez le pédiatre puis chez ma belle-mère. N’essayez pas de venir. Clac. Léa raccrocha et essuya ses larmes. *** Une heure plus tard, ça tambourinait à la porte. Pas la sonnette, mais des coups. — Léa ! Ouvre ! Je sais bien que t’es là ! Ouvre tout de suite ! Elle resta derrière la porte, sans enlever la chaîne. — Qu’est-ce que tu veux, Michel ? — Tu dérailles ou quoi ? Papa pleure, maman sur ses médocs. Tu ne peux pas libérer un bout de canapé ? — Pourquoi tu ne libères pas une de tes grandes chambres ? Mets maman dans l’une, et ta fiancée saura bien s’en occuper. — Mais t’es folle ? Angélique est mannequin ! Elle ne va pas soigner une vieille comme ça ! Sa crème coûte plus cher que ta poussette. Elle ne doit pas vivre dans de telles conditions. On a une fête de 200 personnes et un voyage de noces aux Seychelles ! Tu veux gâcher ma vie ? — Ton voyage coûte autant qu’une année de femme de ménage. Annule et paye une aide pour maman. Qu’est-ce qui bloque ? — C’est ton sale caractère ! Les parents t’ont tout donné, et tu… — Tout donné, Michel ? Un vélo d’occasion à mes 16 ans alors qu’on t’a offert une moto ? Ou la résidence miteuse contre ton loft en cuir ? T’as déjà travaillé pour autre chose qu’un paquet de clopes ? — Mais comment tu oses ! J’ai ma boîte à faire tourner ! Je vais gagner gros bientôt. Pas question d’avoir un poids mort à la maison ! — Avec l’argent du garage et de la maison de campagne que papa a vendus, ceux-là même destinés aux soins de maman ? Pause. Puis : — C’était leur choix. Ils croient en moi. Toi t’es juste jalouse. Bref, demain maman sera là, que ça te plaise ou non. On la déposera devant chez toi si tu n’ouvres pas. Pigé ? — Essayez, répondit Léa, calme. J’appellerai les flics et les services sociaux. On verra pour ta boîte et la réputation de ta précieuse Angélique. Michel hurlait et cognait. Léa mit des dessins animés à son fils et alla s’asseoir, genoux repliés dans la chambre. Elle raconta tout à son mari, qui la soutint à fond. *** Le lendemain, le téléphone n’arrêtait pas. Tante Valérie, la sœur de la mère, accusa : — Léa, tu n’as pas honte ? Ta mère t’a portée ! L’abandonner seule, tu te rends compte ? Le parrain aussi : — Sois humaine, Michel doit faire sa vie. Tu n’as pas de cœur ? Ce sont les filles qui s’occupent des parents, pas les garçons ! Tous les proches qui avaient vu Léa traitée en second plan prenaient maintenant la défense du «petit prince». Léa répondit puis coupa tout. Elle partit au parc à l’autre bout de la ville avec son fils. Téléphone à la maison. Son mari prévint : — Demain, je prends mon après-midi. Si ton père ou ton frère débarquent, je m’en occupe. Qu’ils sachent qu’on te protège ! Ni père, ni frère ne vinrent. Léa put souffler. *** Arriva le jour où Michel devait enterrer sa vie de garçon. Léa cuisina en attendant son mari. Quand la sonnette retentit, elle frémit — ça recommence ? Elle ouvrit : c’était Angélique, la fiancée de Michel, jogging, mascara coulé. Léa la connaissait à peine — Michel l’avait juste amenée une fois pour frimer. Elle ouvrit. — Je peux entrer ? demanda Angélique. — Qu’est-ce qui se passe ? Michel t’envoie voir la situation ? Viens, j’ai des pommes de terre à la poêle. — Non, fit Angélique. Je l’ai quitté. Léa, stupéfaite — Pourquoi ? — J’ai entendu son père au téléphone. Ta mère fait exprès la malade pour te mettre la pression ; c’est calculé. Ton père n’en peut plus, il a prévu de ne jamais la reprendre ! Tout ça pour libérer l’appart et loger les copains de Michel pour la fête… Et ton père, il a déjà une autre femme ailleurs. Angélique sanglota. — Je croyais qu’il était juste un peu gâté, mais gentil. Il a même tapé le chat de sa mère hier. Bref, j’ai pris mes affaires. Il n’y aura pas de mariage. Sur la cuisine, Léa consola celle qui aurait pu être sa belle-sœur. Finalement, Angélique avait plus d’humanité que Michel. *** Sans l’argent d’Angélique (qui payait une grande partie du mariage), Michel tomba dans la mouise. Les créanciers commencèrent à réclamer. Les parents finirent par voir la réalité : Michel n’a pas voulu prendre maman, mais a volé les papiers de leur appart pour tenter de le hypothéquer et rembourser ses dettes. Découverte, crise d’hypertension pour le père. Bien entendu, ils ont supplié Léa, sans succès. Qu’ils se débrouillent eux-mêmes. Après tout, c’est eux qui ont élevé un tel fils…
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