Une mère à bout : entre deux jobs, un fils adolescent en crise et un ex-mari absent – comment Oksana a enfin remis de l’ordre dans sa maison et appris à se faire respecter

J’avais dû lui donner une leçon

Pourquoi devrais-je taider ? Pour que tu perdes encore plus de temps avec ton travail stupide ?

Tu las choisi, cette vie-là.

Papa dit que tu ne sais juste pas savourer linstant présent.

Ton père ne paie pas le loyer, ni ton goûter ! éclata Marguerite. Profiter du moment, cest bien plus facile quand on ne doit rien payer !

Lève-toi tout de suite et range ce capharnaüm derrière toi !

Gaétan bondit, son téléphone jeté sur le lit.

Va te faire voir ! Je te déteste !

Marguerite pénétra dans la chambre de son fils sans frapper. Elle portait déjà son chemisier de bureau, impeccablement repassé la veille, mais ses yeux trahissaient des nuits bien trop courtes ses paupières veinées dun éclat rouge.

Cinq minutes, Gaëlle. Debout.

Le garçon ne broncha même pas.

Jentends, marmonna-t-il sans décrocher de son jeu.

Tu dis « jentends » depuis une demi-heure. Le petit-déjeuner est prêt. Pose le téléphone sur la commode. Tu vas encore être en retard à lécole.

Tu ménerves avec ton école ! sécria soudain Gaétan en rejetant la couette dun geste brusque. Pourquoi tu viens toujours me prendre la tête ? Je sais très bien quand je dois me lever.

Marguerite resta figée sur le pas de la porte. Chaque crise était comme un coup de poignard.

Elle enchaînait deux emplois, préparait le soir des rapports pour une petite société afin quil ait de bonnes baskets, ce téléphone tant désiré, internet.

Et depuis huit ans, elle assumait tout, seule, sans un centime de pension de ce quon appelle un père.

Comment peux-tu me parler comme ça ? avança Marguerite dans la pièce. Je suis ta mère. Je te demande juste de te lever à lheure, de manger un peu.

Mère Gaétan esquissa un rictus moqueur. Tu ne sais que hurler. Jai hâte de me casser, tu sais ! Tu mas saoulée !

Et tu vas aller où ? Chez ton père ? Marguerite sentit la colère amère bouillonner en elle. Hier encore, il na pas décroché quand jai demandé pour tes cours danglais.

Il na même pas de travail, Gaëlle. Il va te nourrir avec quoi ?

Lui au moins, il ne me prend pas la tête pour chaque mauvaise note ! Lui, cest quelquun de bien. Toi Tes quune vieille sorcière !

Gaétan la bouscula dune épaule et sortit en trombe, la porte dentrée claqua une minute plus tard.

Marguerite regarda lhorloge dans quarante minutes, elle devait être au bureau et ce soir, taper un autre rapport en rentrant.

Tout son temps était minuté, juste pour réussir à joindre les deux bouts à la fin du mois.

Le portable vibra un message de son ex-mari, Pascal :

« Je passe voir Gaétan à quinze heures. Pas un sou pour linstant, je te redis ça la semaine prochaine. »

Il va passer, oui fulmina Marguerite. Comme on va au zoo !

***

À quinze heures, Pascal était effectivement passé Marguerite lapprit dun échange avec son fils. Gaétan débordait dexcitation.

Maman, papa est là ! On fait une partie à la console ! Il a dit que lécole, cétait nul, lessentiel cest davoir du charisme ! Grâce à ça, on peut tout obtenir.

Gaëlle, pose la manette et fais tes devoirs ! Marguerite peinait à ne pas hurler sur son fils. Dis à ton père de partir.

Cest toi qui gâches tout ! éructa Gaétan. Tes jalouse parce quavec papa, ça se passe mieux. Tes comme une vieille prof dans son placard !

Il raccrocha. Marguerite serra les dents. Calme-toi, ce nest quun adolescent qui se rebelle Ce soir, elle tenterait à nouveau de discuter.

Sa journée avait été dure. Tout ce quelle voulait, cétait rentrer.

Dans lappartement, le désordre régnait : papiers de bonbons partout sur le tapis du salon, canapé défoncé, montagnes de vaisselle sale dans lévier.

Pascal avait filé. Son fils sétait retranché dans sa chambre.

Marguerite frappa silence. Elle entra sans invitation.

Gaétan, tu ranges la cuisine sil te plaît, demanda-t-elle.

Jen ai pas envie.

Allez, Gaëlle, fais un effort ! Je suis rentrée du travail, je suis épuisée. Donne-moi un coup de main.

Le garçon se leva dun bond. Dans ses yeux brûlait une colère si démesurée que Marguerite en eut un frisson.

Où était passé cet enfant doux qui, il y a encore deux ans, sendormait sur son épaule en écoutant ses histoires ?

Désormais, elle ne voyait quun adolescent blessant, qui la prenait pour un ennemi.

Je te hais ! hurla Gaétan. Tu sais que commander ! Range, fais des devoirs, rapporte Tu mas trop gonflé ! Vivement que je parte loin de toi !

Et tu irais où, hein, Gaëlle ? Marguerite sappuya contre lencadrement. Chez ton père ? Tu te souviens quil na même pas de lit pour toi ?

Il vit dans une chambre de bonne où le papier peint seffrite.

Là-bas, au moins, personne ne memmerde ! Gaétan empoigna un coussin et le lança violemment contre le mur. Lui, il me comprend !

Toi tu fais la machine, et tu veux que je devienne ton esclave !

Jai pas besoin de tes baskets ni de tes cours danglais ! Je veux juste vivre !

« Juste vivre », cest quoi ? Rester sur ton téléphone toute la journée ? Marguerite sapprocha. Tu comprends que sans mon boulot, demain, il ny aura ni électricité ni rien à manger ici. Ton téléphone, tu pourras plus le charger !

Gaétan ségosilla.

Je préfère crever de faim que rester avec toi ! Tes méchante ! Toujours méchante !

Marguerite sentit quelque chose casser en elle. Plus envie de discuter, de se justifier, ni de supplier la raison. Elle était juste à bout.

Huit ans de lutte sans fin, sans jour de repos. Simplement pour entendre à la fin quelle était « méchante »

Très bien, dit-elle doucement. Si tu veux tellement aller chez ton père, appelle-le. Maintenant.

Gaétan resta figé.

Je vais lappeler, bredouilla-t-il en saisissant son portable.

Appelle, mets le haut-parleur. Sil accepte de théberger ne serait-ce quune semaine, je te prépare ta valise.

Gaétan, le regard de défi, composa rapidement le numéro.

Marguerite comptait les battements de son cœur. Longs signaux, puis des bruits, du brouhaha, une voix un peu avinée.

Allô Qui cest ?

Papa, cest moi, Gaëlle ! le garçon semporta, trébuchant sur ses mots. Papa, je veux venir chez toi.

Maman me prend trop la tête, elle crie tout le temps, les devoirs Je peux venir ? Maintenant, ou demain ?

Gaëtan Pascal eut un hoquet. Tu tombes mal, là Jai des potes à la maison. Tu comprends ? Des affaires dhommes.

Papa, sil te plaît ! la voix de Gaétan tressaillit. Elle a dit que si tu acceptes, elle maide à faire la valise. Jaiderai à la maison, promis !

Écoute, fiston Pascal devint sec. Tu diras à ta mère de pas me gonfler.

Jai pas dthunes pour tacheter à manger. Tauras pas de lit. Je rénove. Tu comprends ? Travaux chez moi.

Allez, salut ! On se reparle pour ton anniv.

Bip. Gaétan se retourna brusquement, senfouit sous la couette, recroquevillé.

Va-ten, souffla-t-il du fond du lit.

Nous navons pas terminé, Marguerite sassit tout près. Huit ans que je me bats pour toi. Je prends des missions en plus pour que tu aies un futur.

Et tu me traites de méchante parce que je veux que tu travailles à lécole ?

Le plus facile, cest de jouer les gentils comme ton père. Venir une fois par mois, tautoriser la console, promettre monts et merveilles puis disparaître.

Ce nest pas de la bonté, Gaétan. Cest de la lâcheté et de lindifférence. Il nen a rien à faire de toi.

Cest pas vrai ! cria Gaétan.

Si, cest vrai. Il est temps de voir les choses en face. À partir daujourdhui, les règles changent. Si tu veux pas vivre sous mon toit en respectant mes règles, tu feras sans moi. Je reprends le téléphone.

Quoi ?! Tas pas le droit ! Gaétan jaillit de sous sa couverture.

Si, jai tout à fait le droit. Cest moi qui lai payé, je paie labonnement. Tu veux un gadget ? Tu ten offres un en travaillant à la maison, avec de bons bulletins, en aidant.

Plus rien ne te sera donné gratuitement. Je ne suis pas une machine, Gaëlle. Je veux être respectée chez moi !

Marguerite tendit la main. Gaétan hésita longuement, puis finit par déposer son smartphone dans la sienne.

Viens dîner, dit-elle en se levant. Ensuite, on vérifiera les maths. Et si jentends encore un mot déplacé, demain tu iras à lécole avec tes vieilles baskets. Les neuves, je les rends à la boutique, compris ?

***

Deux jours passèrent. Gaétan accomplissait, morose, les tâches que sa mère lui laissait avant le travail. Il faisait la tête, mais linsolence avait disparu.

Marguerite voyait comme tout cela lui coûtait, mais elle tenait bon. Si elle flanchait, elle le perdrait à jamais.

Le vendredi soir, on sonna à la porte.

Ouvre-moi ! Margot, je sais que tes là ! la voix de Pascal résonnait dans tout limmeuble. Je veux voir Gaëtan !

Marguerite sentit un frisson glacé lui parcourir la nuque. Regardant par le judas, elle vit son ex, titubant, la veste ouverte, les traits bouffis.

Pars, Pascal. Tu nes pas en état de voir ton fils.

Tu ne me fais pas la loi ! Il donna un violent coup de pied dans la porte. Mon fils voulait venir ! Tu lemprisonnes ! Ouvre, quon parle !

Gaétan sortit de sa chambre.

Maman, cest papa ? chuchota-t-il.

Oui, Gaëlle. Voilà ton « merveilleux » papa qui vient te chercher. Tu veux lui ouvrir ?

Les coups se succédaient. Pascal hurlait des injures, laccusant davoir monté leur fils contre lui.

Les voisins commencèrent à sortir sur le palier.

Margot, avance un billet ! supplia soudain Pascal. Je suis dans la panade, tu comprends ? Passe-moi un peu dargent, je te rembourse demain, je te jure ! Fils, dis-lui !

Gaétan sapprocha de la porte. Il écouta cette voix rauque, plaintive et coléreuse, et son visage exprimait tout : de leffroi à un profond dégoût.

Papa, pars, dit Gaétan dune voix étonnamment assurée.

Gaëtan ? Cest toi ? Allez, donne un billet de cent ou deux. Ta mère sen rendra pas compte, elle planque des économies ! Aide-moi, tes un homme, non ?

Gaétan tourna les yeux vers Marguerite.

Maman, appelle la police murmura-t-il. Sil te plaît. Il va casser la porte et jai honte devant les voisins.

Marguerite hocha la tête, attrapa son téléphone et appela. Le temps dexpliquer la situation à lopérateur, Pascal continuait de fulminer derrière la porte, oscillant entre menaces et promesses. Il hurlait quil récupérerait son fils par la justice, que Marguerite le paierait.

Les policiers arrivèrent vite une quinzaine de minutes plus tard, bruits de rangers, consignes sèches, cliquetis de menottes. Les cris de Pascal sestompèrent, puis disparurent avec le battant de la porte dentrée.

Gaétan sapprocha soudain de sa mère, enfouit son visage contre son ventre. Le petit garçon reniflait bruyamment, retenant des sanglots :

Maman, jarrêterai, je te promets Je veux plus aller chez lui

Marguerite caressa tendrement sa tête.

Tout ira bien, mon chéri. Je ne ten veux pas.

***
Depuis, les rapports avec son fils se rétablissent, lentement mais surement. Gaétan fait encore sa crise, prouve quil devient grand, mais sans la violence davant.

Marguerite essaie de beaucoup parler avec lui, de laider à distinguer le bien du mal.

Quant à Pascal, il a disparu du paysage. Après quinze jours en cellule, plus aucun signe. Et Gaétan, lui, nen demande plus vraimentUn soir de fin dhiver, alors que Marguerite saffairait à ranger la cuisine, elle sentit deux bras lenlacer maladroitement. Surprise, elle découvrit Gaétan, son visage apaisé, les joues rosies par la gêne.

Maman Tu veux bien venir voir mon dessin ?

Elle essuya ses mains au torchon, le suivit dans la chambre. Un carnet était ouvert sur le bureau, un paysage de nuit où deux ombres traversaient main dans la main une avenue baignée de réverbères dorés. Au-dessus, une inscription maladroite avait été crayonnée : « Nous deux, toujours ensemble ».

Marguerite sentit une chaleur nouvelle sinstaller dans sa poitrine. Toujours ensemble. Même cabossés, fatigués, au bout du rouleau.

Gaétan savança, cherchant ses mots.

Jsais bien que tes fatiguée mais je voudrais quon fasse, je sais pas, un gâteau un soir, ou un jeu Enfin, des trucs ensemble.

Pour la première fois depuis des mois, Marguerite sourit sans se forcer un vrai sourire, large, un peu tremblant.

Je voudrais aussi, Gaëtan. Beaucoup.

Ce soir-là, ils préparèrent un gâteau au yaourt. Gloussant dans leur petite cuisine, jetant la farine partout, goûtant la pâte du bout des doigts, brisant, pour un instant, tout ce qui au-dehors les accablait.

Marguerite regarda son fils, les mains enfarinées mais le rire sincère, et elle comprit quil ny avait pas dautre victoire à attendre que celle-ci : rester debout, ensemble, et saccorder enfin le droit dêtre heureux à leur façon.

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Une amie ne fête pas le Nouvel An, et je la comprends. Je lui explique pourquoi.