Jai compris que mon ex-mari me trompait le jour où il a commencé à balayer la rue devant notre maison, comme si cétait soudain devenu urgent dans cette petite rue bordée de platanes de la banlieue lyonnaise. Cest étrange, surréaliste même, mais cest ainsi que tout sest révélé dans ce rêve un peu flou, où la logique vacille et où les gestes prennent un sens caché.
Il sappelait Benoît Lavergne, un électricien paisible qui bricolait toute la journée dans notre petit atelier du garage, entouré doutils et de fils dénudés, recevant parfois des clients en pantoufles. Jamais il navait été un homme pour le ménage. Non pas par machisme, mais parce que lidée de balayer, dastiquer ou de ranger lui était détestable, voire étrangère, comme si le balai était un objet venu dun autre monde. Lorsquil avait un moment de libre, il saffalait devant les matchs de foot à la télé, buvait une Kronenbourg avec ses copains ou allumait le barbecue dans le jardin. Il était si placide, si peu soupçonneux, étranger aux orages et aux fêtes trop bruyantes.
Notre rue, la rue du Tilleul, était faite de graviers et de troènes poussiéreuses, toujours tapissée de feuilles mortes en spirale, de poussière beige et de boue après la pluie. Balayer, cétait presque une cérémonie quotidienne. Généralement, cétait moi, Sophie Dubois, qui men chargeais à laube, profitant de la cuisson du café et des tartines pendant que lair sentait la rosée. Jusquau matin où la maison dà côté accueillit une nouvelle locataire. Rien de remarquable : cette petite maison beige semblait destinée à abriter des étrangers de passage, les habitants changeaient comme les saisons.
Quelques semaines après larrivée de la nouvelle voisine, nommée Céline Moreau, Benoît a commencé à me dire des phrases bizarres, surgies comme dans un rêve où chaque parole flotte un instant avant datterrir :
« Tu sais, laisse, je vais balayer aujourdhui. »
Cétait doux, presque attentionné. Je me réjouissais davoir ce temps libéré pour astiquer la salle de bain, laver la vaisselle, ranger les draps. Je ne lobservais pas, pourquoi laurais-je fait?
Mais il sest mis à balayer tous les jours, exactement à la même heure. Sept heures. Pas six. Pas huit. Jamais il navait eu de rituels aussi précis, hormis pour ses horaires de travail. La régularité est devenue un motif onirique, irréel. Un matin, par une intuition flottante, jai regardé par la fenêtre.
Je lai vu là, figé comme une statue avec son balai, parlant sans balayer. Il souriait. En face, Céline, la voisine, riait doucement. « Hasard », ai-je songé. Le lendemain, la scène sest rejouée, identique. Le surlendemain aussi. À chaque passage de balai, il semblait que les feuilles mortes se transformaient en prétextes à leurs rencontres, comme si la rue était une scène de théâtre.
Peu à peu, jai vu les coïncidences sépaissir comme un brouillard. Ce nétait plus seulement le matin. Un samedi, il a annoncé en enfilant son blouson : « Je rejoins les copains pour boire une pression au café du coin. » Rien de plus ordinaire. Mais à peine la porte franchie, jai senti la bizarrerie grésiller dans lair, alors je me suis penchée à la fenêtre. Jai vu Céline sortir pile au même instant, lançant à voix haute :
« Oh ! Bonsoir, voisin ! Belle soirée ! »
Il lui a répondu dun ton naturel, comme dans un rêve où chaque geste s’emboîte lun dans lautre. Elle a ajouté :
« Quelle coïncidence, jy vais aussi ! »
Et tous deux se sont éloignés ensemble, engloutis par les brumes bleues du crépuscule.
Le week-end suivant, il a dit quil partait jouer au foot. Chose rare, presque absurde. Il est sorti, puis Céline la suivi, discutant bruyamment au téléphone et marchant dans sa direction. Tout cela ressemblait à un ballet silencieux, où les uns répliquaient aux autres dans la langue des songes.
Je navais aucune preuve palpable. Pas de messages, pas de photos, rien. Seulement ce rythme, ces minuteries, ces étranges coïncidences qui nen étaient plus.
Un matin, jai posé la vérité sur la table comme une pièce de monnaie oubliée :
« Je sais que tu es avec Céline. »
Il ma regardée, stupéfait, lair perdu dans un labyrinthe. Il a nié, puis a vu que je savais déjà, que je les avais vus, chaque matin, chaque soir. Il a baissé les yeux et a dit, la voix à peine audible :
« Oui. Avec elle. Je suis amoureux. »
Jai crié, je lui ai ordonné de partir sur-le-champ. Nous navions ni enfants ni biens à partager, il ny avait rien à négocier. La suite avait un goût dironie étrange : Benoît est allé sinstaller chez Céline, juste de lautre côté de la haie.
Ils ne sont pas restés longtemps. Deux mois, tout au plus. Puis ils sont partis, sans bruit, quittant Villeurbanne aussi soudainement quils y étaient venus. Personne na jamais su ce qui sétait passé. Plus de nouvelles, plus de traces. Les voisins avaient leur lot de ragots, la famille aussi, mais tout cela résonnait, pour moi, comme des murmures lointains dans un rêve daprès-midi dont on ne veut plus se souvenir.






