Journal de Léa
Vous êtes devenus fous ! Pierre, mon frère, nen démordait pas. Vous avez transformé lappartement où nous avons grandi en véritable déchetterie. On a honte devant tout limmeuble !
Lappartement appartient en indivision, ai-je souligné. Jai ma part ici. Pierre aussi.
Et on ne vous laissera pas transformer notre bien en foyer dinfection. Soit vous attrapez tout de suite les sacs-poubelles, et on sy met, soit…
Soit quoi ? Mon père, Gérard, plissa les yeux. Vous allez nous jeter dehors ? Vous nen avez pas le droit !
On passera par le juge, trancha Pierre. Et vous finirez dans une chambre de neuf mètres carrés. Là-bas, on vous rappellera les règles dhygiène.
Déjà sur le palier, javais pressé un mouchoir parfumé contre mon nez. Une odeur forte, rance et stagnante séchappait de derrière la porte quarante-huit.
Pierre, debout près de moi, tirait son col de veste avec dégoût. Il frappa dun coup sec, la sonnette était recouverte dune couche épaisse de crasse et ne fonctionnait plus.
Tu crois quils vont ouvrir ? marmonna-t-il.
Ils nont pas le choix, je réajustai mon sac. La voisine du dessous a encore téléphoné hier soir. Elle jure que les cafards venus de chez nous envahissent tout létage.
La porte sentrouvrit et le visage de ma mère, Monique, apparut dans lembrasure. Ses cheveux, visiblement inconnus du peigne depuis des semaines, pendaient en mèches grasses, et une tâche de quelque chose dhuileux sétalait sur sa robe de chambre défraîchie.
Quest-ce que vous fichez ici ? grommela-t-elle dune voix rauque, sans même saluer. Encore une inspection ?
Maman, laisse-nous entrer, dit Pierre, tentant douvrir la porte plus franchement. On nest pas là pour contrôler, on veut discuter.
À peine entrée, jai failli trébucher sur une montagne de vieux journaux jetés en vrac dans lentrée. Par-dessus, trônait une pantoufle usée et un emballage vide de lait.
La surface de la commode sous le miroir avait totalement disparu sous un amoncellement de tickets, reçus, croûtons de pain rassis et une épaisse poussière grisâtre.
Mon Dieu, jai soufflé, en jetant un regard circulaire. Maman… il est où, papa ?
Dans le salon, répondit-elle en séloignant vers la cuisine où lévier semblait regorger dassiettes sales, telles une montagne. Il regarde la télé. Pourquoi cette mine, comme si tu nétais pas déjà venue ?
Justement, fit Pierre en entrant dans le séjour.
Papa seyait affaissé dans un vieux fauteuil, cerné de boîtes de pizzas surgelées vides, papiers déchirés et coque de graines de tournesol. La télévision reflétait ses lueurs dans la vitrine poussiéreuse, derrière laquelle traînait un service détérioré par la toile daraignée.
Bonjour, papa, lança Pierre près de la fenêtre, tentant décarter les rideaux.
Touche pas ! grogna mon père sans regarder. Ça fait trop de lumière. Restez silencieux ou allez voir ailleurs.
Dans la cuisine, jai soulevé dune main tremblante un coin du torchon posé sur la table. Dessous, quelque chose de petit et roux grouillait. Jai aussitôt reculé, nauséeuse.
Maman, cest plus possible, je me suis tournée, à bout, vers elle. Vous ne pouvez pas vivre ainsi, cest inhumain !
Madame Dubois, ta voisine, ma dit quelle écrirait à la Mairie sanitaire. Vous risquez dêtre expulsés ou submergés damendes !
Regarde-moi la proprette ! Maman, les mains agitées, manqua de faire tomber une étagère collante. Vous nous avez gâché la vie, vous deux. Quand vous étiez petits, je passais mes jours à ramasser vos bêtises. Tu te rappelles, Léa ? Toujours de la bouillie par terre, de la pâte à modeler sur le tapis… Jai lâché prise, cétait toujours à recommencer. Je my suis faite.
Mais maman, nous avons la trentaine ! je me suis exclamée. Cela fait quinze ans quon nhabite plus ici ! Chez nous, cest impeccable, exactement parce que nous ne supportons plus la saleté depuis notre enfance ici. De qui est-ce la faute maintenant ? Nous ne sommes plus là !
Les habitudes restent, lança mon père du salon. Ne texcuse pas, Monique. Nous, ça nous va. On est bien. Et la voisine, quelle balaie déjà devant sa porte
Pierre entra, grimaca et déclara :
On a décidé avec Léa. Demain, vous allez à la clinique.
Maman se figea, une vieille tasse crasseuse à la main.
Une clinique ? Mais nous sommes en parfaite santé !
Non maman. Des gens sains ne dorment pas dans des ordures. On vous a pris un rendez-vous avec un gériatre et un psychiatre. Cest peut-être une dépression, ou… le syndrome de Diogène.
Ça peut commencer comme Alzheimer. On a peur pour vous, on espère juste que cest soignable.
Vous pensez quon est fous ? soupira papa en se redressant. Son pantalon pendait, son débardeur était troué. Vous placer vos propres parents en asile !
Ce nest pas un asile, cest un contrôle, dis-je en mapprochant. Papa, regarde autour de toi. Cest invivable, tu ne trouves pas ?
Pour nous, tout va bien, trancha maman. Si vous arrêtez dinsister, on ira à vos examens, si ça peut vous calmer.
On sest arrêtés là.
***
La semaine suivante, Pierre et moi avons emmené nos parents chez les meilleurs spécialistes de Bordeaux.
Pourvu que ce soit une dépression, murmurait Pierre épuisé dans la salle dattente. Tu sais, fatigue, apathie Ça se soigne au moins, non ? Un peu de psychothérapie, des antidépresseurs
Peut-être un dérèglement hormonal, ajoutai-je, mais sils sont simplement comme ça, je ne sais pas comment gérer.
On a fini dans le cabinet du psychiatre, tous ensemble. La docteure, une dame âgée, a longuement étudié les analyses, les résultats dIRM, les tests divers. Nos parents, eux, arboraient une indifférence consternante.
Alors, docteure ? Jai penché vers elle, inquiète. Y a-t-il une anomalie ?
Elle posa ses lunettes, examina chacun de nous tour à tour.
Jai fait tous les tests, commença-t-elle calmement. Circulation cérébrale, début de démence, thyroïde, dépression clinique Rien à signaler.
Vos parents sont parfaitement orientés, leur mémoire est excellente, la logique intacte pour leur âge.
Et donc ? Pierre fronça les sourcils.
Un soupir.
Cela veut dire médicalement quils sont en parfaite santé. Aucun diagnostic psychiatrique.
Mais ils vivent dans une décharge ! explosai-je. On ne peut pas respirer chez eux !
Ecoutez, la docteure a lancé un regard furtif vers maman. Il existe une chose qui sappelle la négligence ménagère. Vos parents sen moquent, tout simplement. Par paresse.
Ils se sentent bien dans ce désordre. Ils ne voient pas lintérêt de faire mieux. Cest un problème dhabitudes, déducation, de choix personnel, pas de médecine.
Le silence a régné. Ma mère affichait soudain un rictus triomphal.
Vous avez entendu ? Elle pointa un doigt accusateur vers nous. On est sains ! Le médecin la dit ! Vous nous avez pris pour des idiots.
Jai senti les larmes monter. Je croyais encore à la maladie
***
On les a ramenés chez eux. Après une semaine, lappartement était pire quavant. Des épluchures de pommes de terre sentassaient sur la table de la cuisine, même pas jetées dans la poubelle. Les cafards sy régalaient.
Ça y est, cest fini vos analyses ? Mon père saffala lourdement dans son fauteuil. Laissez-nous tranquilles. Fermez la porte en partant.
Non papa, Pierre releva la voix. Le calme, cest terminé. On espérait que vous soyez malades et donc à aider. Mais vous êtes seulement… des cochons nés, alors cette fois le ton va changer.
Tu parles comme à un étranger, à ton père ! hurla maman en sapprochant de Pierre.
Voilà : soit vous rangez, soit je dépose une requête au tribunal. Les huissiers vous mettront dehors, on fera le ménage et on fermera à clé.
Ma mère partit dans une crise de hurlements.
Ingrats ! On vous a élevés ! Jai donné ma vie, et vous me forcez à passer le balai !
Arrête maman ! Je fis un pas vers elle. On était des enfants corrects. Cest ta paresse qui parle.
Tu as toujours cherché des coupables. Nous, puis le boulot, maintenant lâge. Tu en as rien à faire de nous, de toi, de cet appartement. Tu aimes vivre dans cette saleté !
Oui ! Jaime ça ! Elle abattit sa main sur la table encombrée, soulevant un nuage de poussière. Et tu feras quoi ?
Tu vas venir frotter tous les jours ? Bien sûr que non. Vous allez crier, puis vous partirez. Et moi, je vivrai comme je veux !
Elle attrapa une croûte racornie et la mordit ostentatoirement.
Partez ! Je ne veux plus vous voir. Et vos psychiatres, invitez-les chez vous !
Pierre me lança un regard plein de peine et damertume. Javais envie de disparaître.
Viens Léa, souffla-t-il. Ici, il ny a plus rien à sauver. La docteure avait raison. Ça ne se soigne pas.
Et nous sommes sortis. Derrière nous, la voix de papa exigeait que le son de la télé soit monté. Rires de maman à nos oreilles.
***
On na pas remis les pieds chez eux pendant presque deux mois. Puis, un lundi, jai reçu un SMS de Madame Dubois :
« Léa, ça y est. Ils sont là. »
Jai craqué et suis venue. Depuis la cage descalier, jobservais des hommes en combinaison et masques entrer dans lappartement. Les voisins étaient tous dehors.
Ce nétait plus possible ! protestait une femme de létage. À cause de leurs relents, lair était irrespirable jusque dans nos cuisines !
Papa et maman sont sortis escortés, les bras tenus.
Cest du scandale ! hurlait maman, se débattant. Jai un certificat, je suis saine ! Vous navez pas le droit à mes affaires !
Les agents entamaient leur besogne, sortant des sacs-poubelle noirs énormes, remplissant tout le palier.
La responsable s’adressa à mon père dun ton ferme :
Comment avez-vous pu laisser votre logement dans un tel état ? Cest une question de salubrité publique, il y a des rongeurs partout !
Maman mapercevant, cria :
Léa ! Dis-leur ! Dis que tu ne nous as pas aidés ! Dis que toi et Pierre nous avez abandonnés !
Je nai même pas répondu. Je suis repartie. Les voisins réclamaient leur expulsion, je men moquais. Quils fassent ce quils veulent.
***
Mes parents ont supplié de venir chez moi. Dans la soirée, maman ma appelée, disant quils navaient nulle part où aller, le temps que les agents terminent le nettoyage chimique.
Jai refusé. Pierre aussi. À présent seuls demeuraient envers eux notre dégoût et une immense tristesse.




