Vous rendez notre appartement invivable ! — Mais vous êtes devenus fous ! — répliqua Denis sans reculer. — Vous avez transformé l’appartement où nous avons grandi en décharge ! Vous nous faites honte devant tout l’immeuble. — L’appartement est en copropriété à quatre — fit remarquer Léra. — J’ai ma part ici. Et Denis aussi. On ne vous laissera pas transformer notre bien commun en nid à microbes. Soit vous prenez des sacs-poubelle et vous vous y mettez tout de suite, soit… — Soit quoi ? — Ivan plissa les yeux. — Vous allez nous virer ? Vous n’en avez pas le droit ! — On vous fera expulser par décision de justice — trancha Denis. — Et, si besoin, vous finirez dans un F3 exigu. Là-bas, on vous expliquera vite les règles de l’hygiène. Dès la cage d’escalier, Léra appliqua contre son nez un mouchoir parfumé. Odeur épaisse, vieille, acide, qui suintait de la porte numéro 48. Son frère Denis, à ses côtés, tirait sur le col de sa parka d’un air dégoûté. Il frappa — la sonnette, recouverte de crasse, ne fonctionnait plus depuis longtemps. — Tu crois qu’ils ouvriront ? — grogna Denis. — Ils n’ont pas le choix — répondit Léra en ajustant son sac. — La voisine du dessous a déjà appelé trois fois hier. Elle a dit que des armées de cafards débarquent par la ventilation depuis chez nous. La porte s’entrouvrit, laissant apparaître le visage de leur mère. Les cheveux, emmêlés, sales depuis belle lurette, pendaient en filaments; la robe de chambre grasse marquait une tâche de quelque chose de frit. — Qu’est-ce que vous faites là ? — grommela la mère. — Vous venez encore me contrôler ? — Maman, laisse-nous entrer — supplia Denis tout en poussant doucement la porte. — Ce n’est pas un contrôle, c’est une discussion. À peine entrés, Léra faillit trébucher sur une montagne de vieux journaux entassés dans l’entrée. Par-dessus, un chausson défoncé et une brique de lait vide. La console sous le miroir était invisible, ensevelie sous une couche de détritus : tickets de caisse, papiers divers, croûtes de pain séchées, et un duvet de poussière grise si épais qu’on avait envie de tousser. — Mon dieu… — souffla Léra. — Maman, il est où papa ? — Dans le salon, devant la télé — répondit-elle en traînant des pieds vers la cuisine où s’empilait un Everest de vaisselle — Qu’est-ce que vous faites ces têtes ? Comme si vous découvriez la maison. — Justement, on ne la découvre pas — dit Denis en entrant dans la pièce. Le père était affalé dans un fauteuil profond. À ses pieds, un nid fait de cartons de pizza congelée, d’emballages arrachés, de montagnes de coques de graines. La lumière du téléviseur clignotait sur la vitre poussiéreuse du buffet, derrière laquelle la vaisselle prenait la poussière et s’emmêlait dans la toile d’araignée. — Salut papa — Denis s’avança vers la fenêtre en écartant les rideaux. — Touche pas à ça ! — aboya le père sans tourner la tête. — La lumière me gêne. Sois sage, ou retourne d’où tu viens. Léra, écoeurée, passa à la cuisine et souleva du bout des doigts un torchon posé sur la table. En dessous, cela grouillait de bestioles rousses. Elle retira la main, la nausée au bord des lèvres. — Maman, là c’est trop — lança-t-elle. — On ne peut plus vivre comme ça ! Nina de la 45 a déjà prévenu qu’elle allait alerter l’hygiène. Ils vont vous expulser ou vous coller des amendes ! — Tu parles ! — soupira Tamara en agitant les mains et frôlant une étagère poisseuse — Quelle maniaque tu fais ! Vous, toi et Denis, vous nous avez gâché la vie. Quand vous étiez petits, des petits cochons sans gêne, je passais mes journées à nettoyer vos bêtises. Tu te rappelles, Léra ? La purée par terre, la pâte à modeler incrustée dans le tapis… J’ai fini par me dire : à quoi bon, puisque demain ce sera sale ? Je me suis habituée, voilà tout. — Maman, on a trente ans ! — s’écria Léra. — On est partis depuis quinze ans ! Chez nous c’est nickel, justement parce qu’on n’en pouvait plus de la saleté en grandissant chez vous. De qui c’est la faute maintenant ? On n’est plus là ! — Les mauvaises habitudes, ça reste — lança le père depuis le salon. — Ne te justifie pas devant eux. Nous, on est à l’aise ! Et ta copine la voisine, c’est une commère. Elle ferait mieux de balayer devant sa porte. Denis ressortit, rejoignit la cuisine et pinça le nez : — Bref. On a pris une décision. Demain, on vous emmène chez le médecin. Sa mère resta figée, une mug sale en main. — Quel médecin ? On n’est pas malades ! — Si, maman. Des gens sains ne vivent pas dans une poubelle. Vous avez rendez-vous chez un gériatre et un psychiatre. Ça peut être une dépression… ou ce truc… le syndrome de Diogène. L’Alzheimer commence parfois comme ça. On s’inquiète, tu comprends ? On espère que c’est une maladie, qu’il existe un traitement. — Vous nous prenez pour des fous ? — Le père se leva brusquement, en pantalon pendouillant et marcel troué. — Vous foutez vos propres parents à l’asile, maintenant ? — Pas à l’asile, à des examens — Léra s’approcha. — Papa, regarde autour de toi. C’est une vraie décharge. Ça ne vous perturbe même pas ? — Nous, ça va — coupa la mère. — Si vous continuez, on ira voir vos médecins, juste pour avoir la paix. Affaire conclue. *** Léra et Denis passèrent la semaine à trimballer leurs parents chez les meilleurs spécialistes de la ville. — Pourvu que ce soit juste une dépression — murmurait Denis, appuyé au mur. — Un manque d’énergie, de l’apathie… Au moins, ça se soigne. — Oui, ou un souci hormonal, concédait Léra. Parce que s’ils sont vraiment comme ça… comment vivre avec ça ? Vint l’entretien chez la psychiatre. Une femme âgée, sérieuse, qui examina analyses, IRM, bilans. Les parents, impassibles. — Eh bien, docteur ? — Léra se pencha. La psychiatre enleva ses lunettes, les posa. — J’ai fait tous les tests. On a vérifié la circulation cérébrale, la démence précoce, la thyroïde. Pas de dépression, non plus. Vos parents sont lucides, orientés, très bonne mémoire pour leur âge, raisonnement logique intact. — Et alors ? — Denis fronça les sourcils. La docteure soupira. — D’un point de vue médical, ils vont parfaitement bien. Aucun diagnostic psychiatrique. — Mais ils vivent dans une décharge ! — cria Léra. — On ne peut pas respirer chez eux ! — Il y a une notion qu’on appelle la négligence domestique, expliqua la psychiatre en jetant un regard vers Tamara. Vos parents s’en fichent. Par paresse. Ils se sentent bien ainsi, ne voient aucune raison de faire des efforts pour nettoyer. Ce n’est pas de la médecine, c’est une question d’éducation, une habitude, un choix personnel. Silence. La mère esquissa un sourire triomphant. — Vous entendez ? On est en bonne santé ! Vous nous avez pris pour des débiles, hein ? Léra faillit fondre en larmes. Au fond, elle espérait une maladie… *** Les parents de retour à l’appartement, il y avait encore plus de déchets accumulés. Sur la table : des pelures de pommes de terre, jamais ramassées, grouillant de cafards. — Alors, on a fini avec les examens ? — fit le père en se rasseyant dans son nid. — Maintenant, laissez-nous tranquilles. Fermez simplement la porte en sortant. — Non, papa, — grogna Denis. — On aurait préféré que vous soyez malades, pour pouvoir vous aider. Mais comme vous êtes… des porcs assumés, on va changer de méthode. — Comment tu me parles, à ton père ?! — La mère bondit. — Voilà, soit vous remettez de l’ordre, soit je vais en justice. Les huissiers vous expulseront, on fera tout nettoyer, et on fermera à clé. La mère hurla. — Ingrats ! Toute ma vie je me suis sacrifiée pour vous. Et maintenant, vous voulez que je prenne le balai ?! — Arrête, maman ! — Léra se rapprocha. — On était des enfants comme les autres. Mais t’as toujours cherché des coupables : d’abord nous, ensuite le boulot, enfin l’âge. La vérité, c’est que tu t’en fiches, de nous, de toi, de cet appartement. Tu aimes vivre dans la crasse ! — Oui, j’aime ça ! — Maman tape du plat de la main sur la table jonchée de détritus, soulevant un nuage de poussière. — Et qu’est-ce que vous y pouvez ? Vous n’allez pas venir faire le ménage à ma place ! Vous avez votre vie, alors barrez-vous ! Moi, je veux vivre comme ça ! Elle mord dans une vieille croûte de pain, pour la provocation. — Partez ! Je ne veux plus vous voir. Des docteurs ! Qu’ils viennent vous soigner, vous ! Denis croisa le regard de Léra. Il avait tellement de peine et de dégoût qu’elle faillit pleurer. — Viens, Léra — souffla-t-il. — On ne sauvera plus rien ici. La docteure avait raison. C’est incurable. Ils sortirent. Derrière eux, la voix du père réclamant plus fort la télévision, le rire strident de la mère. *** Un mois et demi passa sans nouvelles. Jusqu’à ce que Léra reçoive un message de Nina : «Ça y est, ils sont passés.» Léra fonça sur place. Dans la cage d’escalier, elle vit des agents en combinaison et masque pénétrer l’appartement. Les voisins s’étaient massés dans le couloir. — C’est invivable ! — criait une femme du palier. — Même notre cuisine sent la charogne ! On en a marre ! On évacuait la mère et le père, soutenus sous les bras. — C’est un scandale ! — hurlait la mère. — J’ai l’attestation du médecin, j’suis en pleine santé ! On touche pas à MES affaires ! Les agents vidaient l’appartement dans d’énormes sacs noirs qui s’empilaient partout. Une inspectrice s’approcha d’Ivan, sévère : — Comment avez-vous pu laisser arriver ça ? C’est l’insalubrité totale ! Des rats ! Maman aperçut Léra. Elle hurla : — Léra ! Avoue-leur que vous ne nous avez jamais aidés, qu’avec Denis vous nous avez laissés tomber ! Léra n’eut même pas envie de répondre. Elle repartit. Les voisins exigeaient l’expulsion de « cette famille de porcs ». Mais elle s’en fichait. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. *** Les parents appelèrent le soir même. «On ne sait pas où dormir, tu nous héberges ?» Léra refusa, Denis aussi : ils ne ressentaient plus que du dégoût pour leurs parents encombrants.

Journal de Léa

Vous êtes devenus fous ! Pierre, mon frère, nen démordait pas. Vous avez transformé lappartement où nous avons grandi en véritable déchetterie. On a honte devant tout limmeuble !

Lappartement appartient en indivision, ai-je souligné. Jai ma part ici. Pierre aussi.

Et on ne vous laissera pas transformer notre bien en foyer dinfection. Soit vous attrapez tout de suite les sacs-poubelles, et on sy met, soit…

Soit quoi ? Mon père, Gérard, plissa les yeux. Vous allez nous jeter dehors ? Vous nen avez pas le droit !

On passera par le juge, trancha Pierre. Et vous finirez dans une chambre de neuf mètres carrés. Là-bas, on vous rappellera les règles dhygiène.

Déjà sur le palier, javais pressé un mouchoir parfumé contre mon nez. Une odeur forte, rance et stagnante séchappait de derrière la porte quarante-huit.

Pierre, debout près de moi, tirait son col de veste avec dégoût. Il frappa dun coup sec, la sonnette était recouverte dune couche épaisse de crasse et ne fonctionnait plus.

Tu crois quils vont ouvrir ? marmonna-t-il.

Ils nont pas le choix, je réajustai mon sac. La voisine du dessous a encore téléphoné hier soir. Elle jure que les cafards venus de chez nous envahissent tout létage.

La porte sentrouvrit et le visage de ma mère, Monique, apparut dans lembrasure. Ses cheveux, visiblement inconnus du peigne depuis des semaines, pendaient en mèches grasses, et une tâche de quelque chose dhuileux sétalait sur sa robe de chambre défraîchie.

Quest-ce que vous fichez ici ? grommela-t-elle dune voix rauque, sans même saluer. Encore une inspection ?

Maman, laisse-nous entrer, dit Pierre, tentant douvrir la porte plus franchement. On nest pas là pour contrôler, on veut discuter.

À peine entrée, jai failli trébucher sur une montagne de vieux journaux jetés en vrac dans lentrée. Par-dessus, trônait une pantoufle usée et un emballage vide de lait.

La surface de la commode sous le miroir avait totalement disparu sous un amoncellement de tickets, reçus, croûtons de pain rassis et une épaisse poussière grisâtre.

Mon Dieu, jai soufflé, en jetant un regard circulaire. Maman… il est où, papa ?

Dans le salon, répondit-elle en séloignant vers la cuisine où lévier semblait regorger dassiettes sales, telles une montagne. Il regarde la télé. Pourquoi cette mine, comme si tu nétais pas déjà venue ?

Justement, fit Pierre en entrant dans le séjour.

Papa seyait affaissé dans un vieux fauteuil, cerné de boîtes de pizzas surgelées vides, papiers déchirés et coque de graines de tournesol. La télévision reflétait ses lueurs dans la vitrine poussiéreuse, derrière laquelle traînait un service détérioré par la toile daraignée.

Bonjour, papa, lança Pierre près de la fenêtre, tentant décarter les rideaux.

Touche pas ! grogna mon père sans regarder. Ça fait trop de lumière. Restez silencieux ou allez voir ailleurs.

Dans la cuisine, jai soulevé dune main tremblante un coin du torchon posé sur la table. Dessous, quelque chose de petit et roux grouillait. Jai aussitôt reculé, nauséeuse.

Maman, cest plus possible, je me suis tournée, à bout, vers elle. Vous ne pouvez pas vivre ainsi, cest inhumain !

Madame Dubois, ta voisine, ma dit quelle écrirait à la Mairie sanitaire. Vous risquez dêtre expulsés ou submergés damendes !

Regarde-moi la proprette ! Maman, les mains agitées, manqua de faire tomber une étagère collante. Vous nous avez gâché la vie, vous deux. Quand vous étiez petits, je passais mes jours à ramasser vos bêtises. Tu te rappelles, Léa ? Toujours de la bouillie par terre, de la pâte à modeler sur le tapis… Jai lâché prise, cétait toujours à recommencer. Je my suis faite.

Mais maman, nous avons la trentaine ! je me suis exclamée. Cela fait quinze ans quon nhabite plus ici ! Chez nous, cest impeccable, exactement parce que nous ne supportons plus la saleté depuis notre enfance ici. De qui est-ce la faute maintenant ? Nous ne sommes plus là !

Les habitudes restent, lança mon père du salon. Ne texcuse pas, Monique. Nous, ça nous va. On est bien. Et la voisine, quelle balaie déjà devant sa porte

Pierre entra, grimaca et déclara :

On a décidé avec Léa. Demain, vous allez à la clinique.

Maman se figea, une vieille tasse crasseuse à la main.

Une clinique ? Mais nous sommes en parfaite santé !

Non maman. Des gens sains ne dorment pas dans des ordures. On vous a pris un rendez-vous avec un gériatre et un psychiatre. Cest peut-être une dépression, ou… le syndrome de Diogène.

Ça peut commencer comme Alzheimer. On a peur pour vous, on espère juste que cest soignable.

Vous pensez quon est fous ? soupira papa en se redressant. Son pantalon pendait, son débardeur était troué. Vous placer vos propres parents en asile !

Ce nest pas un asile, cest un contrôle, dis-je en mapprochant. Papa, regarde autour de toi. Cest invivable, tu ne trouves pas ?

Pour nous, tout va bien, trancha maman. Si vous arrêtez dinsister, on ira à vos examens, si ça peut vous calmer.

On sest arrêtés là.

***

La semaine suivante, Pierre et moi avons emmené nos parents chez les meilleurs spécialistes de Bordeaux.

Pourvu que ce soit une dépression, murmurait Pierre épuisé dans la salle dattente. Tu sais, fatigue, apathie Ça se soigne au moins, non ? Un peu de psychothérapie, des antidépresseurs

Peut-être un dérèglement hormonal, ajoutai-je, mais sils sont simplement comme ça, je ne sais pas comment gérer.

On a fini dans le cabinet du psychiatre, tous ensemble. La docteure, une dame âgée, a longuement étudié les analyses, les résultats dIRM, les tests divers. Nos parents, eux, arboraient une indifférence consternante.

Alors, docteure ? Jai penché vers elle, inquiète. Y a-t-il une anomalie ?

Elle posa ses lunettes, examina chacun de nous tour à tour.

Jai fait tous les tests, commença-t-elle calmement. Circulation cérébrale, début de démence, thyroïde, dépression clinique Rien à signaler.

Vos parents sont parfaitement orientés, leur mémoire est excellente, la logique intacte pour leur âge.

Et donc ? Pierre fronça les sourcils.

Un soupir.

Cela veut dire médicalement quils sont en parfaite santé. Aucun diagnostic psychiatrique.

Mais ils vivent dans une décharge ! explosai-je. On ne peut pas respirer chez eux !

Ecoutez, la docteure a lancé un regard furtif vers maman. Il existe une chose qui sappelle la négligence ménagère. Vos parents sen moquent, tout simplement. Par paresse.

Ils se sentent bien dans ce désordre. Ils ne voient pas lintérêt de faire mieux. Cest un problème dhabitudes, déducation, de choix personnel, pas de médecine.

Le silence a régné. Ma mère affichait soudain un rictus triomphal.

Vous avez entendu ? Elle pointa un doigt accusateur vers nous. On est sains ! Le médecin la dit ! Vous nous avez pris pour des idiots.

Jai senti les larmes monter. Je croyais encore à la maladie

***

On les a ramenés chez eux. Après une semaine, lappartement était pire quavant. Des épluchures de pommes de terre sentassaient sur la table de la cuisine, même pas jetées dans la poubelle. Les cafards sy régalaient.

Ça y est, cest fini vos analyses ? Mon père saffala lourdement dans son fauteuil. Laissez-nous tranquilles. Fermez la porte en partant.

Non papa, Pierre releva la voix. Le calme, cest terminé. On espérait que vous soyez malades et donc à aider. Mais vous êtes seulement… des cochons nés, alors cette fois le ton va changer.

Tu parles comme à un étranger, à ton père ! hurla maman en sapprochant de Pierre.

Voilà : soit vous rangez, soit je dépose une requête au tribunal. Les huissiers vous mettront dehors, on fera le ménage et on fermera à clé.

Ma mère partit dans une crise de hurlements.

Ingrats ! On vous a élevés ! Jai donné ma vie, et vous me forcez à passer le balai !

Arrête maman ! Je fis un pas vers elle. On était des enfants corrects. Cest ta paresse qui parle.

Tu as toujours cherché des coupables. Nous, puis le boulot, maintenant lâge. Tu en as rien à faire de nous, de toi, de cet appartement. Tu aimes vivre dans cette saleté !

Oui ! Jaime ça ! Elle abattit sa main sur la table encombrée, soulevant un nuage de poussière. Et tu feras quoi ?

Tu vas venir frotter tous les jours ? Bien sûr que non. Vous allez crier, puis vous partirez. Et moi, je vivrai comme je veux !

Elle attrapa une croûte racornie et la mordit ostentatoirement.

Partez ! Je ne veux plus vous voir. Et vos psychiatres, invitez-les chez vous !

Pierre me lança un regard plein de peine et damertume. Javais envie de disparaître.

Viens Léa, souffla-t-il. Ici, il ny a plus rien à sauver. La docteure avait raison. Ça ne se soigne pas.

Et nous sommes sortis. Derrière nous, la voix de papa exigeait que le son de la télé soit monté. Rires de maman à nos oreilles.

***

On na pas remis les pieds chez eux pendant presque deux mois. Puis, un lundi, jai reçu un SMS de Madame Dubois :

« Léa, ça y est. Ils sont là. »

Jai craqué et suis venue. Depuis la cage descalier, jobservais des hommes en combinaison et masques entrer dans lappartement. Les voisins étaient tous dehors.

Ce nétait plus possible ! protestait une femme de létage. À cause de leurs relents, lair était irrespirable jusque dans nos cuisines !

Papa et maman sont sortis escortés, les bras tenus.

Cest du scandale ! hurlait maman, se débattant. Jai un certificat, je suis saine ! Vous navez pas le droit à mes affaires !

Les agents entamaient leur besogne, sortant des sacs-poubelle noirs énormes, remplissant tout le palier.

La responsable s’adressa à mon père dun ton ferme :

Comment avez-vous pu laisser votre logement dans un tel état ? Cest une question de salubrité publique, il y a des rongeurs partout !

Maman mapercevant, cria :

Léa ! Dis-leur ! Dis que tu ne nous as pas aidés ! Dis que toi et Pierre nous avez abandonnés !

Je nai même pas répondu. Je suis repartie. Les voisins réclamaient leur expulsion, je men moquais. Quils fassent ce quils veulent.

***

Mes parents ont supplié de venir chez moi. Dans la soirée, maman ma appelée, disant quils navaient nulle part où aller, le temps que les agents terminent le nettoyage chimique.

Jai refusé. Pierre aussi. À présent seuls demeuraient envers eux notre dégoût et une immense tristesse.

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Vous rendez notre appartement invivable ! — Mais vous êtes devenus fous ! — répliqua Denis sans reculer. — Vous avez transformé l’appartement où nous avons grandi en décharge ! Vous nous faites honte devant tout l’immeuble. — L’appartement est en copropriété à quatre — fit remarquer Léra. — J’ai ma part ici. Et Denis aussi. On ne vous laissera pas transformer notre bien commun en nid à microbes. Soit vous prenez des sacs-poubelle et vous vous y mettez tout de suite, soit… — Soit quoi ? — Ivan plissa les yeux. — Vous allez nous virer ? Vous n’en avez pas le droit ! — On vous fera expulser par décision de justice — trancha Denis. — Et, si besoin, vous finirez dans un F3 exigu. Là-bas, on vous expliquera vite les règles de l’hygiène. Dès la cage d’escalier, Léra appliqua contre son nez un mouchoir parfumé. Odeur épaisse, vieille, acide, qui suintait de la porte numéro 48. Son frère Denis, à ses côtés, tirait sur le col de sa parka d’un air dégoûté. Il frappa — la sonnette, recouverte de crasse, ne fonctionnait plus depuis longtemps. — Tu crois qu’ils ouvriront ? — grogna Denis. — Ils n’ont pas le choix — répondit Léra en ajustant son sac. — La voisine du dessous a déjà appelé trois fois hier. Elle a dit que des armées de cafards débarquent par la ventilation depuis chez nous. La porte s’entrouvrit, laissant apparaître le visage de leur mère. Les cheveux, emmêlés, sales depuis belle lurette, pendaient en filaments; la robe de chambre grasse marquait une tâche de quelque chose de frit. — Qu’est-ce que vous faites là ? — grommela la mère. — Vous venez encore me contrôler ? — Maman, laisse-nous entrer — supplia Denis tout en poussant doucement la porte. — Ce n’est pas un contrôle, c’est une discussion. À peine entrés, Léra faillit trébucher sur une montagne de vieux journaux entassés dans l’entrée. Par-dessus, un chausson défoncé et une brique de lait vide. La console sous le miroir était invisible, ensevelie sous une couche de détritus : tickets de caisse, papiers divers, croûtes de pain séchées, et un duvet de poussière grise si épais qu’on avait envie de tousser. — Mon dieu… — souffla Léra. — Maman, il est où papa ? — Dans le salon, devant la télé — répondit-elle en traînant des pieds vers la cuisine où s’empilait un Everest de vaisselle — Qu’est-ce que vous faites ces têtes ? Comme si vous découvriez la maison. — Justement, on ne la découvre pas — dit Denis en entrant dans la pièce. Le père était affalé dans un fauteuil profond. À ses pieds, un nid fait de cartons de pizza congelée, d’emballages arrachés, de montagnes de coques de graines. La lumière du téléviseur clignotait sur la vitre poussiéreuse du buffet, derrière laquelle la vaisselle prenait la poussière et s’emmêlait dans la toile d’araignée. — Salut papa — Denis s’avança vers la fenêtre en écartant les rideaux. — Touche pas à ça ! — aboya le père sans tourner la tête. — La lumière me gêne. Sois sage, ou retourne d’où tu viens. Léra, écoeurée, passa à la cuisine et souleva du bout des doigts un torchon posé sur la table. En dessous, cela grouillait de bestioles rousses. Elle retira la main, la nausée au bord des lèvres. — Maman, là c’est trop — lança-t-elle. — On ne peut plus vivre comme ça ! Nina de la 45 a déjà prévenu qu’elle allait alerter l’hygiène. Ils vont vous expulser ou vous coller des amendes ! — Tu parles ! — soupira Tamara en agitant les mains et frôlant une étagère poisseuse — Quelle maniaque tu fais ! Vous, toi et Denis, vous nous avez gâché la vie. Quand vous étiez petits, des petits cochons sans gêne, je passais mes journées à nettoyer vos bêtises. Tu te rappelles, Léra ? La purée par terre, la pâte à modeler incrustée dans le tapis… J’ai fini par me dire : à quoi bon, puisque demain ce sera sale ? Je me suis habituée, voilà tout. — Maman, on a trente ans ! — s’écria Léra. — On est partis depuis quinze ans ! Chez nous c’est nickel, justement parce qu’on n’en pouvait plus de la saleté en grandissant chez vous. De qui c’est la faute maintenant ? On n’est plus là ! — Les mauvaises habitudes, ça reste — lança le père depuis le salon. — Ne te justifie pas devant eux. Nous, on est à l’aise ! Et ta copine la voisine, c’est une commère. Elle ferait mieux de balayer devant sa porte. Denis ressortit, rejoignit la cuisine et pinça le nez : — Bref. On a pris une décision. Demain, on vous emmène chez le médecin. Sa mère resta figée, une mug sale en main. — Quel médecin ? On n’est pas malades ! — Si, maman. Des gens sains ne vivent pas dans une poubelle. Vous avez rendez-vous chez un gériatre et un psychiatre. Ça peut être une dépression… ou ce truc… le syndrome de Diogène. L’Alzheimer commence parfois comme ça. On s’inquiète, tu comprends ? On espère que c’est une maladie, qu’il existe un traitement. — Vous nous prenez pour des fous ? — Le père se leva brusquement, en pantalon pendouillant et marcel troué. — Vous foutez vos propres parents à l’asile, maintenant ? — Pas à l’asile, à des examens — Léra s’approcha. — Papa, regarde autour de toi. C’est une vraie décharge. Ça ne vous perturbe même pas ? — Nous, ça va — coupa la mère. — Si vous continuez, on ira voir vos médecins, juste pour avoir la paix. Affaire conclue. *** Léra et Denis passèrent la semaine à trimballer leurs parents chez les meilleurs spécialistes de la ville. — Pourvu que ce soit juste une dépression — murmurait Denis, appuyé au mur. — Un manque d’énergie, de l’apathie… Au moins, ça se soigne. — Oui, ou un souci hormonal, concédait Léra. Parce que s’ils sont vraiment comme ça… comment vivre avec ça ? Vint l’entretien chez la psychiatre. Une femme âgée, sérieuse, qui examina analyses, IRM, bilans. Les parents, impassibles. — Eh bien, docteur ? — Léra se pencha. La psychiatre enleva ses lunettes, les posa. — J’ai fait tous les tests. On a vérifié la circulation cérébrale, la démence précoce, la thyroïde. Pas de dépression, non plus. Vos parents sont lucides, orientés, très bonne mémoire pour leur âge, raisonnement logique intact. — Et alors ? — Denis fronça les sourcils. La docteure soupira. — D’un point de vue médical, ils vont parfaitement bien. Aucun diagnostic psychiatrique. — Mais ils vivent dans une décharge ! — cria Léra. — On ne peut pas respirer chez eux ! — Il y a une notion qu’on appelle la négligence domestique, expliqua la psychiatre en jetant un regard vers Tamara. Vos parents s’en fichent. Par paresse. Ils se sentent bien ainsi, ne voient aucune raison de faire des efforts pour nettoyer. Ce n’est pas de la médecine, c’est une question d’éducation, une habitude, un choix personnel. Silence. La mère esquissa un sourire triomphant. — Vous entendez ? On est en bonne santé ! Vous nous avez pris pour des débiles, hein ? Léra faillit fondre en larmes. Au fond, elle espérait une maladie… *** Les parents de retour à l’appartement, il y avait encore plus de déchets accumulés. Sur la table : des pelures de pommes de terre, jamais ramassées, grouillant de cafards. — Alors, on a fini avec les examens ? — fit le père en se rasseyant dans son nid. — Maintenant, laissez-nous tranquilles. Fermez simplement la porte en sortant. — Non, papa, — grogna Denis. — On aurait préféré que vous soyez malades, pour pouvoir vous aider. Mais comme vous êtes… des porcs assumés, on va changer de méthode. — Comment tu me parles, à ton père ?! — La mère bondit. — Voilà, soit vous remettez de l’ordre, soit je vais en justice. Les huissiers vous expulseront, on fera tout nettoyer, et on fermera à clé. La mère hurla. — Ingrats ! Toute ma vie je me suis sacrifiée pour vous. Et maintenant, vous voulez que je prenne le balai ?! — Arrête, maman ! — Léra se rapprocha. — On était des enfants comme les autres. Mais t’as toujours cherché des coupables : d’abord nous, ensuite le boulot, enfin l’âge. La vérité, c’est que tu t’en fiches, de nous, de toi, de cet appartement. Tu aimes vivre dans la crasse ! — Oui, j’aime ça ! — Maman tape du plat de la main sur la table jonchée de détritus, soulevant un nuage de poussière. — Et qu’est-ce que vous y pouvez ? Vous n’allez pas venir faire le ménage à ma place ! Vous avez votre vie, alors barrez-vous ! Moi, je veux vivre comme ça ! Elle mord dans une vieille croûte de pain, pour la provocation. — Partez ! Je ne veux plus vous voir. Des docteurs ! Qu’ils viennent vous soigner, vous ! Denis croisa le regard de Léra. Il avait tellement de peine et de dégoût qu’elle faillit pleurer. — Viens, Léra — souffla-t-il. — On ne sauvera plus rien ici. La docteure avait raison. C’est incurable. Ils sortirent. Derrière eux, la voix du père réclamant plus fort la télévision, le rire strident de la mère. *** Un mois et demi passa sans nouvelles. Jusqu’à ce que Léra reçoive un message de Nina : «Ça y est, ils sont passés.» Léra fonça sur place. Dans la cage d’escalier, elle vit des agents en combinaison et masque pénétrer l’appartement. Les voisins s’étaient massés dans le couloir. — C’est invivable ! — criait une femme du palier. — Même notre cuisine sent la charogne ! On en a marre ! On évacuait la mère et le père, soutenus sous les bras. — C’est un scandale ! — hurlait la mère. — J’ai l’attestation du médecin, j’suis en pleine santé ! On touche pas à MES affaires ! Les agents vidaient l’appartement dans d’énormes sacs noirs qui s’empilaient partout. Une inspectrice s’approcha d’Ivan, sévère : — Comment avez-vous pu laisser arriver ça ? C’est l’insalubrité totale ! Des rats ! Maman aperçut Léra. Elle hurla : — Léra ! Avoue-leur que vous ne nous avez jamais aidés, qu’avec Denis vous nous avez laissés tomber ! Léra n’eut même pas envie de répondre. Elle repartit. Les voisins exigeaient l’expulsion de « cette famille de porcs ». Mais elle s’en fichait. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. *** Les parents appelèrent le soir même. «On ne sait pas où dormir, tu nous héberges ?» Léra refusa, Denis aussi : ils ne ressentaient plus que du dégoût pour leurs parents encombrants.
J’avais 30 ans lorsque mon père est parti rejoindre Dieu. Aujourd’hui, j’ai 32 ans et notre dernière conversation me fait encore mal, comme si c’était hier. J’ai toujours été “l’enfant à problèmes” – je commençais des choses sans jamais les finir.