31 décembre
La veille du Nouvel An, maman et moi sommes allées faire un tour aux Galeries Lafayette, cherchant quelques bricoles une guirlande scintillante ou peut-être quelques boules pour le sapin. Mais en flânant entre les rayons, mon regard est tombé sur une robe qui ma tout simplement coupé le souffle. Elle était rouge vif, tricotée, avec un joli liseré bleu intense au bas et aux manches. Impossible de la quitter des yeux. Nous étions censées nacheter que de petits accessoires, mais jai supplié maman : « Sil te plaît, laisse-moi lessayer… »
Dès que je lai enfilée, la robe semblait faite pour moi. Je me suis imaginée, aussitôt, au bal de lécole, croisant le regard de Julien, ce garçon qui me plaît tant, espérant quil me remarquerait dans cette tenue. Le cœur serré, je narrivais plus à lenlever, des larmes au bord des yeux. Maman a vu mon air désespéré. Avec un sourire plein de tendresse, elle a dit : « Allez, jaurai ma paie bientôt, on la prend. »
Le bonheur ma emportée tout le long du retour à la maison. Nous avons décoré lappartement, accroché les guirlandes, habillé le petit sapin de Noël que maman avait chipé au marché des Batignolles. Mais dans le frigo, il ne restait quun peu de beurre doux et un fond de glaçons. Rien dautre. Nous attendions la paie de maman avec une impatience de fête.
À cette époque, même le 31 décembre, on travaillait, juste un peu moins longtemps. Maman est revenue ce soir-là, les yeux rougis : lentreprise navait pas versé les salaires, tout était repoussé. Je voyais bien la déception et la honte dans son regard, celle de ne pouvoir offrir un vrai repas de fête à sa fille. Pourtant, curieusement, je nétais pas triste. Lambiance restait magique, la télé diffusait trois films de Noël à la suite il ny avait pas autant de chaînes quaujourdhui, mais le rêve était là. Maman a fait cuire quelques pommes de terre, ajouté du beurre, râpé une carotte, saupoudré de sucre : le dîner au complet.
On sest installées à table, et maman a fondu en larmes. Je me suis précipitée pour la serrer fort. Je nai même pas senti quand mes propres larmes sont venues, non pas pour ce qui manquait sur la table, mais parce que javais tellement de peine pour elle, quun nœud men serrait la gorge.
Finalement, on sest glissées ensemble sous la grosse couverture sur le canapé, la télé allumée avec le concert du Réveillon, blotties serrées. Quand minuit a retenti, les voisins du palier sont tous sortis sur le palier avec des coupes de champagne, échangeant des vœux à tue-tête, chantant « La Vie en Rose » à plein poumons. Nous, on est restées là, bien au chaud.
Puis, soudain, quelquun a frappé non, frappé bruyamment à la porte. Maman ma demandé de rester tandis quelle allait ouvrir. Cétait madame Berthe, la voisine du 2e. Celle qui me grondait sans cesse parce que je courais dans le couloir ou que je mettais de la boue en rentrant. Tous les enfants du quartier avaient un peu peur delle Ce soir-là, elle était bien éméchée de vin blanc et de bonne humeur. Je nai pas compris ce quelle disait à maman, mais jai bien vu son gabarit rond pousser la porte pour jeter un œil à notre table avant de repartir sans un mot.
Vingt minutes plus tard, les coups redoublèrent cette fois, à grands coups de pied. Maman est allée voir. Madame Berthe entra tel un bulldozer, les bras chargés de cabas : des boîtes de pâté, des tranches de saucisson, un demi-poulet froid, une boîte de cornichons, de la salade piémontaise, deux mandarines et une grande bouteille de champagne. Elle houspilla maman qui restait figée, en lui ordonnant de laider à vider les sacs. Puis, comme une maman ours, elle essuya les larmes de maman dun revers de sa manche, lança un « Tes bête dêtre triste pour si peu ! » et quitta lappartement tout aussi brusquement.
Le lendemain, la vie a repris son cours. Madame Berthe continuait de distribuer ses remontrances dans la cage descalier, faisant régner sa loi entre les étages. Jamais elle na reparlé de cette veille du Nouvel An étrange.
Le jour où on la accompagnée au cimetière de Montmartre, tout limmeuble était là. Chacun découvrit alors combien cette « vilaine voisine » avait aidé, un jour ou un autre, toutes les familles du bâtiment.







