Tu pourrais au moins changer de robe de chambre, non ? Franchement, on dirait une poissonnière du marché, à force de toujours traîner dans cette vieille loque. Regarde donc Camille, de chez les Martin, au rez-de-chaussée une vraie hirondelle, toujours élégante, même pour sortir les ordures, perchée sur des talons. Et puis son parfum… un vrai bouquet printanier, pas cette odeur doignons frits qui me poursuit à la maison.
Marie posa lentement la lourde poêle en fonte sur la cuisinière. Lhuile grésilla, mais le bruit seffaça dans le silence soudain qui sétait abattu sur la cuisine. Elle était de dos à son mari, les yeux fixés sur la crédence où chaque carreau de faïence brillait de propreté elle les avait astiqués tout le week-end précédent. Quelque chose se brisa en elle. Pas bruyamment, non. Juste un petit tintement, comme une pièce de cinq francs tombant au fond dun puits.
Camille a vingt-cinq ans, répondit Marie dune voix posée, sans se retourner. Elle vit seule, travaille comme réceptionniste dans un institut de beauté et commande son dîner chez Uber Eats. Moi, Paul, je reviens tout juste de lusine, après ma journée de travail. Je suis passée chez le Monoprix, jai porté deux cabas bien chargés et cela fait bientôt deux heures que je cuisine pour que tu aies de quoi déjeuner demain.
Ah, voilà que tu rejoues ton disque ! maugréa Paul, assis à la table, son portable à la main. Tes fatiguée, tu bosses, et alors ? Tout le monde travaille ! Ma mère aussi, et elle a élevé trois enfants sans jamais négliger la maison. Y avait toujours des tartes, mon père sortait impeccable. Cest pas le boulot, Marie, cest la volonté. Tu tes laissée aller, voilà tout ! Tu crois que le livret de famille, cest un contrat à vie ? Un homme, il lui faut de linspiration ! Camille ma souri hier dans lascenseur et jen avais la pêche toute la journée. Et toi, jouvre la porte, je trouve ta mine renfrognée et tes boulettes. Cest fade, Marie. Sans relief.
Marie éteignit le feu. Les boulettes restèrent à moitié cuites, mais elle sen moquait. Elle sessuya les mains sur son tablier justement celui que Paul venait encore de décrier. Elle le détacha lentement.
Tu dis que cest fade ? murmura-t-elle en se tournant vers lui. Son visage était dun calme terrifiant. Dordinaire elle se justifiait, protestait, criait même. Cette fois il ny eut quun silence. Tu manques dinspiration ?
Ben oui, marmonna Paul sans relever les yeux de lécran. Jai droit à un peu desthétique chez moi, non ?
Tu as tout à fait raison, Paul. Pleinement raison.
Dune main, Marie suspendit le tablier au crochet, sortit sans un mot et se dirigea vers la salle de bains. Sous la douche, elle laissa couler sur elle leau chaude, chassant la fatigue, les odeurs de la cuisine, les mots blessants. Elle observa ses mains soignées au mieux, mais marquées par le travail. Trente ans de mariage déjà. Trente ans à être le pilier. Elle repassait ses chemises, soignait ses rhumes, se privait pour lui acheter de bonnes bottes en hiver ou une nouvelle canne à pêche.
Et voilà maintenant… Camille. Légère. Sur ses talons aiguilles.
Sortant de la salle de bains, Marie appliqua son meilleur soin de nuit, enfila un pyjama de soie quelle réservait pour les fêtes et sétendit dans le lit, dos tourné au mur. Paul arriva plus tard, repu il avait sans doute fini les restes. Il tenta de lenlacer mais elle sécarta sans un mot.
Tu fais la tête ? râla-t-il. Tout ça pour une remarque ! Je te motive.
Marie resta silencieuse. Sa décision était prise.
Le matin fut inhabituel. Paul fut réveillé par le réveil, non par les arômes de café et dœufs brouillés. La maison baignait dans un silence étrange. Il entra dans la cuisine, s’attendant à trouver la table dressée rien. Pas de tartines, pas de café, la plaque éteinte.
Dans la chambre, Marie se maquilla devant le miroir, vêtue d’une jolie robe qu’elle sortait dordinaire pour le théâtre, et des fameux talons dont il avait parlé la veille.
Ah, là cest autre chose ! siffla Paul. Tu as entendu ton mari ! Belle femme. Mais le petit-déjeuner, il est où ? Je vais être en retard.
Il ny en aura pas, répondit Marie en ajustant son rouge à lèvres. Dailleurs, Camille, le matin, prend un smoothie ou un café en terrasse, elle ne prépare pas domelette à laube. Jai décidé de prendre exemple. Lesthétique, Paul, ça demande des sacrifices.
Tu plaisantes ? grimaça Paul. Jai besoin de forces, moi ! Fais-moi au moins des œufs !
Je viens de finir de me maquiller, tu comprends ? Pas question de ruiner mon teint devant une poêle fumante elle prit son sac et se dirigea vers la porte. Les œufs sont au frigo, tu es un homme autonome, non ? Inspiration oblige.
Elle claqua la porte, laissant Paul dans la stupeur. Il resta là, interdit, puis alla à la cuisine. Il chercha la poêle, se brûla avec le beurre, rata son œuf. Il fit tout déborder, grogna en mangeant son œuf brûlé dans une assiette sale. « Ça passera, pensa-t-il. Ce soir, elle rentrera docile, les femmes il faut juste leur rappeler qui commande, puis leur offrir un bonbon ».
Mais ce soir-là, il ny eut pas de bonbon. Paul rentra affamé, rêvant de la blanquette de la veille ou des boulettes. Rien. Un parfum délicat, une lumière tamisée.
Marie lisait dans le salon, impeccable, les pieds chaussés, un roman à la main.
Salut, dit-il en ôtant ses chaussures. Ça sent pas le dîner, ici ?
Bonsoir, répondit-elle sans détourner le regard de son livre. Jai dîné au bistrot. Petite salade, un verre de vin. Inspirant, tu vois. Ça fait du bien, de se sentir femme, pas cantinière.
Et moi, je mange quoi ? Les boulettes dhier ?
Je les ai jetées ce matin. Elles étaient pas assez cuites et ne sentaient pas les fleurs, je crois ? Les nouvelles, il ne te reste plus quà les inventer.
Tu exagères Marie ! Jai juste dit une bêtise ! Va au moins faire des raviolis.
Les raviolis sont au congélo. Leau coule du robinet. La casserole est dans le buffet. Vas-y, Paul. Je suis sûre que Camille ne prépare pas des raviolis à son homme, elle lui inspire de grands exploits. À toi de relever le défi, cuisine pour toi-même !
Paul vira au rouge. Il voulut hurler, taper du poing comme autrefois. Mais elle le regarda sans émotion. Un indifférence plus effrayante que les cris.
Vexé, il fit cuire ses raviolis ratés, collants, trop mous. Il les mangea debout, furieux. « On verra combien de temps tu tiendras », pensait-il par défi.
Les jours passèrent. Lappartement changea. Non, il ne devint pas sale Marie faisait le strict minimum, un ordre apparent. Mais tout ce qui concernait Paul, elle lignorait.
Le panier à linge déborda. Plus de chaussettes propres.
Marie, où sont mes chaussettes ? cria-t-il en fouillant les tiroirs.
Là où tu les as laissées : dans la corbeille, répondit-elle du salon où elle regardait une série sur la tablette.
Elles sont sales ! Pourquoi tu ne lances pas la machine ?
Mes affaires sont propres, jai lavé mon linge hier. Les tiennes, non. Je nai pas envie de toucher à tes vêtements qui, paraît-il, sentent loignon frit. Mes mains sentent la lavande, désormais cest plus esthétique.
Tu te fous de moi ? gronda Paul, débarquant en caleçon et une chaussette. Je nai rien dépuré pour aller bosser ! Mes chemises, elles sont froissées !
Fer à repasser sur le rebord de la fenêtre. Table à repasser derrière la porte. Vas-y, repasse. Je ne suis pas ta bonne, Paul. Je suis muse. Et une muse ne lave pas les caleçons de monsieur.
Contraint, Paul lança lui-même la machine, mit deux fois trop de lessive, fit déborder tout sur le carrelage, et plia ses chemises à la va-vite. Au boulot, ses collègues notaient sa mine chiffonnée, et la jeune secrétaire détournait les yeux, pouffant à moitié.
Paul sen sentit humilié. Décida dinverser la vapeur : si Marie jouait la carte de lindépendance, il jouerait la sienne. Plus question dobligations de part et dautre.
Le vendredi soir, il se parfuma, enfila sa seule chemise convenable (repasée par Marie, il y a une semaine) et annonça :
Je sors. Je vais au bistrot retrouver les copains. Puisque lambiance est morte à la maison, je chercherai linspiration ailleurs. Qui sait, peut-être croiserai-je Camille, elle sort souvent à cette heure !
Très bien, répondit Marie sereinement. Bonne soirée. Garde tes clés, je risque de dormir tôt.
Paul claqua la porte, espérant au fond quelle le retiendrait, jalouse ou inquiète. Mais rien.
Au comptoir, lambiance était morose. Les gars râlaient contre tout le patron, les prix, la politique. Paul se lamenta sur son sort.
Elle a pété un câble, je vous jure ! râla-t-il secouant un ballon de rouge. Elle ne cuisine plus, ne lave plus rien. Juste pour une histoire de comparaison de voisines ! En voulant la réveiller, je lai vexée, voilà tout.
Tes pas malin, Paul, souffla Gérard, son vieux pote. Avec les femmes, la comparaison, cest du suicide. Ma femme maurait assommé à la poêle. Tas de la chance quelle tignore. Achète-lui des fleurs, excuse-toi.
Excuses ? sétrangla Paul. Jamais ! Si je cède, elle me mènera à la baguette. Je vais la laisser gérer, et quand elle naura plus rien dans le frigo, elle reviendra. Dailleurs, je coupe son accès au compte bancaire.
Brillant, pensa-t-il. Marie avait un salaire mais modeste. Lui réglait les grosses courses et les factures. « Quand elle sera à sec, elle se souviendra de mes plats préférés », se rengorgea-t-il.
Au retour, il croisa Camille, qui sortait dun Uber, main dans la main avec un bel homme de trente ans. Lhomme lui ouvrit la porte, portait ses sacs, la couvait dun regard amoureux.
Bonsoir, Monsieur Dubois ! lança-t-elle, enjouée. Je vous présente Hugo, mon fiancé !
Hugo lui serra la main, large sourire, tandis que Paul, lui, se sentit soudain bien gris, bien vieilli. Camille ne lui accordait pas un regard de plus.
Chez lui, Marie dormait déjà. Paul se jeta sur le canapé, refusant la froideur de leur chambre.
Dès le matin, il mit son plan à exécution : il transféra tout largent du compte commun sur son livret. Et attendit la défaite de Marie.
Au bout de deux jours, le frigo était vide. Restait un bout de fromage sec, un pot de moutarde. Paul mangeait à la cantine, grignotait un kebab sur le trottoir en rentrant. Marie, de son côté, semblait ne rien manger ou alors, ailleurs.
Le mercredi, il craqua :
Marie, le frigo est désert. Cest toi qui vas faire les courses ?
Non, répondit-elle, lair absorbé par une émission de télé. Jai tout ce dont jai besoin : des yaourts et des fruits, dans mon mini-frigo, celui de la campagne, tu te rappelles ? Il tient dans la chambre. Ça suffit pour moi.
Dans la chambre ? fit Paul, stupéfait. Mais et moi ?
Toi ? Tu mas bloqué laccès au compte. Quand jai voulu acheter du pain, la transaction a été refusée. Puisquon pratique les sanctions économiques, eh bien lapprovisionnement se fait à part : avec mon salaire, jachète pour moi. Chacun sa route.
Cest notre argent ! semporta Paul. Je gagne plus, jai droit de regard !
Tu contrôles, oui. Tu as choisi de ne plus acheter à manger pour ta femme. Belle économie. Mais rappelle-toi, Paul : cet appartement, cest le mien. Hérité de ma grand-mère avant notre mariage. Tu es domicilié ici, mais la propriétaire, cest moi. Puisque tout est devenu marchand, parlons-en, du loyer ?
Paul en resta bouche bée.
Tu me vires ? Pour une petite remarque sur la voisine mieux habillée ?
Non, Paul, pas pour si peu. Cest parce que tu ne me vois plus comme une personne. Tu ny vois quun rôle : servir, laver, repasser, cuisiner et en plus tu me reproches de ne pas être une gamine qui vit sans soucis. Tu veux tout : le confort que joffre, le tableau que toffre Camille. Mais la vie, cest pas une réclame. Le confort sachète avec du respect. Toi, tu ne paies quen reproches.
Tu crois vraiment quà cinquante ans quelquun va faire la queue pour toi ? lança-t-il finalement, à bout darguments.
Peut-être pas. Mais au moins je vivrai tranquille. Je mangerai ce que jaime, jaurai la paix et personne pour me reprocher mon odeur doignon. Tu sais Paul, la solitude, ce nest pas vivre seul. Cest vivre à deux quand lun des deux nen a plus rien à faire de lautre.
Sur ce, Marie se leva et rejoignit sa chambre, quelle ferma à clef.
Paul resta seul, au salon, le ventre noué de faim et la peur grandissante. Pour la première fois, il comprit quelle nétait pas en train de le tester : elle était vraiment prête à partir. Cétait fini. Et après ?
Il simagina sans elle : un studio à louer dans le 18e, ou retourner chez sa mère… des montagnes de linge sale, des raviolis matin, midi, soir… Personne pour lui demander comment sétait passée sa journée, personne pour arranger son col ou retrouver ses lunettes. Quant à Camille… elle ne le remarquerait même pas.
Trois jours sécoulèrent. Paul vécut un enfer muet. Quand il essayait le silence, Marie n’y prêtait pas attention ; ses essais culinaires se soldaient par des catastrophes. Il la vit partir au travail, digne, féminine, la démarche assurée. La colère et la rancune semblaient lui donner de la force, du charme retrouvé. Elle ressemblait à la jeune Marie quil avait aimée il y a trente ans, mais avec une dureté nouvelle.
Un samedi, il fut réveillé par une odeur inattendue : non pas doignons, mais de vanille et de brioche toute chaude. Son cœur battit fort cétait donc fini, le mauvais temps ? Il fila à la cuisine : Marie sortait une tarte du four, belle, élégante, habillée simplement mais avec soin.
Marie ! sexclama Paul, tout sourire. Tu as fait une tarte ! Je savais bien que tu ne pouvais pas rester fâchée. On fait la paix ?
Marie déposa la tarte sur la grille. Elle coupa une belle part, la posa sur une assiette.
Celle-ci est pour moi, dit-elle calmement. Le reste, je lemporte.
Tu lemmènes ? Où ça ?
Chez des amies. On a prévu de prendre le thé.
Et moi ? demanda Paul, sa mine déconfite.
Tu peux humer. Tu voulais de lesthétique ? Eh bien, respire encore. Mais cette tarte sera dégustée par celles qui me respectent, pas par ceux qui me comparent sans cesse aux autres femmes.
Elle emballa la tarte, le regarda longuement.
Au fait, jai déposé la demande de divorce. Ma requête a été acceptée hier. Il y aura un mois de réflexion, mais je ne reviendrai pas sur ma décision. Donc commence à chercher un logement. Largent que tu as planqué, tu peux le garder : ce sera utile pour la location et pour faire la cour aux voisines, si jamais elles daignent te regarder.
Marie, attends ! saccrocha-t-il à sa main. Pardon, jétais idiot ! Jai compris ! Jachèterai des fleurs, je cuisinerai, je taime tu sais !
Trop tard, Paul. Le train est parti. Je ne veux plus de tes fleurs. Jai vécu trente ans pour toi, ça na rien valu. Détache-moi la main.
Elle la retira, attrapa la tarte, sortit.
Paul resta au milieu de la cuisine, regardant refroidir les miettes auxquelles il naurait pas droit. Le soleil brillait dehors, il entendit la voix de Camille riant dans la voiture de son fiancé. Et chez lui, il ny avait plus que silence et vide.
Il se regarda enfin en face, dans la glace de lentrée : cernes, cheveux clairsemés, bide. Marie avait raison. Le roi était nu, et nul dautre que sa femme nen voulait. Maintenant, même elle ne le voulait plus.
Un mois après, ils divorcèrent. Paul loua un minuscule studio en banlieue : trop cher pour mieux, et il fallait payer la pension alimentaire à ses enfants aînés (gérés jadis par Marie). Il tenta de sorganiser, mais rapidement se laissa aller : mal rasé, il prenait du poids. Les femmes lignoraient.
Quant à Marie, elle refleurit. Elle rénova lappartement, jeta le vieux canapé où saffalait Paul. Elle prit des cours de danse. On disait même quelle avait un soupirant un homme posé, qui navait pas besoin de la comparer et lui offrait des fleurs pour rien, qui savourait ses tartes. Parce quil avait compris quune femme, ce nest ni une fonction ni une image. Cest une chaleur précieuse. Et si on la néglige, un jour elle ira réchauffer quelquun dautre.






