Mon mari et moi avons laissé notre appartement à notre fils et sommes partis vivre à la campagne. Lui, il s’est installé chez sa belle-mère et a mis notre appartement en location.

Journal intime 14 mars

Aujourdhui encore, le poids des souvenirs me reste au cœur. Paul et moi avons quitté notre appartement à Lyon, celui où nous avions vu grandir notre fils, pour nous installer en pleine campagne bourguignonne. Ce fut un choix réfléchi, car Clément, notre fils unique, avait repris les rênes de la vie urbaine et, pensant qu’il en ferait son nid, il nous a convaincus de lui laisser l’appartement. En fin de compte, il a choisi demménager chez sa belle-mère à Neuilly-sur-Seine et a mis notre appartement en location.

Mon histoire avec Paul remonte à lépoque où nous navions que 23 ans. Je portais déjà Clément lorsque nous nous sommes mariés. Nous étions tous deux diplômés de lInstitut National Supérieur, section Sciences de lÉducation. Nos familles, modestes, navaient ni biens ni fortunes inestimables. À force de travail, nous avons bâti la vie que nous menions.

Jai dû reprendre le travail bien trop tôt. Rapidement après la naissance, Clément a été nourri au biberon, faute de lait était-ce le stress, la fatigue, ou simplement la monotonie de nos repas? À tout juste onze mois, il rejoignait déjà la crèche. Les assistantes maternelles lui ont appris à manger seul, à être propre, à sendormir sans nos bras. Paul et moi étions toujours pris par nos obligations.

Dabord, nous avons vécu dans un studio que nous louions, puis nous avons pu acheter un F2, modeste mais à nous. Après quelques années de sacrifices et déconomie, nous avons finalement acquis un petit terrain hors dun village bourguignon. Peu à peu, Paul a construit de ses mains une maisonnette en pierre deux pièces, un poêle, du mobilier choisi avec soin. Nous avions enfin, à 46 ans, le sentiment de commencer à vivre pour nous.

Cest alors que le destin, ou plutôt lhérédité, a repris le dessus. À son tour, à 23 ans, Clément a décidé de se marier. Camille, sa fiancée, venait dun milieu très aisé. Ils avaient fait leurs études ensemble à la faculté de droit. Leur projet: une réception huppée dans un restaurant étoilé, la location dune limousine, un voyage de noces à létranger et, bien sûr, un appartement indépendant.

Depuis toujours, une part de moi redoute de ne pas lui avoir donné assez damour. Nous lavons mis très tôt en garderie, puis à lécole, pris dans la tourmente de notre vie professionnelle, à choyer les enfants des autres. Nous essayions de compenser nos absences: jouets coûteux, beaux habits, école privée, une première voiture pour ses 18 ans. Mais, avec Paul, la culpabilité restait là.

Pour son mariage, donc, nous avons puisé dans toutes nos économies: des milliers deuros envolés en une soirée, puis en cadeaux de mariage, mobilier flambant neuf, et enfin, la mise à disposition de notre appartement à Lyon pour Clément et Camille. Les parents de Camille, eux, ont surenchéri: fourrures, bijoux, voyage de rêve, et leur grande maison de vacances à Deauville, toute en élégance.

Peu à peu, Clément a pris ses distances. Dabord, il ne venait nous voir quune fois par mois, puis les échanges téléphoniques se sont espacés. Son beau-frère lui a trouvé un poste dans une grosse entreprise parisienne. Un jour, lors dune promenade au marché, une voisine ma soufflé que Clément nhabitait plus dans notre appartement depuis longtemps. Étonnée, jai demandé des explications à Paul et, pris dun malaise, il a peiné à sen remettre.

En appelant Clément, jai découvert, au fil dune conversation coupée de colère, que lappartement familial, celui que nous lui avions confié, servait à un locataire. Clément et Camille logeaient chez la mère de cette dernière dans le XVIème. Il sest montré cinglant, nous reprochant de «ne jamais avoir eu dargent», se plaignant du malaise de profiter chez sa belle-famille alors que ses parents restaient de modestes instituteurs.

Paul et moi navons pas voulu desclandre. Après avoir consulté un avocat à Dijon, il sest avéré que sans un acte de donation officiel, le bail de location nétait pas légalement valide pour Clément. Nous avions encore tous nos droits. Nous avons donc demandé gentiment aux locataires de partir, leur laissant un préavis, et ils sont partis sans histoire. Nous avons réintégré notre appartement, sans nouvelle de Clément.

Le chagrin ronge Paul, et moi aussi parfois. La vie nous a tant appris sur la patience et la résilience, et pourtant, la blessure dun fils qui séloigne se referme mal. Peut-être quavec le temps viendra le pardon. Mais ce soir, dans cette maison paisible, cest un vide immense qui maccompagne.

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five × four =

Mon mari et moi avons laissé notre appartement à notre fils et sommes partis vivre à la campagne. Lui, il s’est installé chez sa belle-mère et a mis notre appartement en location.
J’ai ouvert la porte à mon père… et je n’aurais jamais dû ! — Papa, c’est quoi toutes ces nouveautés ? T’as dévalisé un magasin d’antiquités ? — s’exclama Christine en haussant les sourcils devant la nouvelle napperon blanc en crochet sur sa commode. — Je ne savais pas que tu aimais autant les vieilleries. T’as vraiment les goûts de Mamie Zoé, dis donc… — Oh, ma Christinette ? Tu viens sans prévenir ? — dit Olivier, son père, en sortant de la cuisine. — Je… enfin, je t’attendais pas… Olivier tentait visiblement d’adopter un air jovial, mais son regard était empreint d’un étrange malaise. — Oui, je vois bien que tu ne m’attendais pas, — maugréa Christine, en se dirigeant vers le salon où l’attendaient, sans le savoir, encore plus de découvertes. — Papa… C’est quoi tout ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Christine ne reconnaissait plus son appartement. … Lorsqu’elle avait récupéré ce logement de sa grand-mère, il était dans un état pitoyable : vieux mobilier des années 70, une télé ventrue sur un meuble écaillé, des radiateurs rouillés, des papiers peints qui se décollaient… Mais c’était son chez-elle. À l’époque, Christine avait un petit pécule et l’a consacré à la rénovation, pas n’importe laquelle : elle avait opté pour un style scandinave, des couleurs claires et du minimalisme pour offrir de l’espace à son deux-pièces. Elle avait mis tout son cœur à choisir les accents déco, les rideaux assortis, les tapis douillets… À présent, ses rideaux épais avaient cédé la place à un banal voilage en nylon, son canapé italien était enseveli sous un plaid synthétique orné d’un tigre grimaçant, et sur la table basse trônait un vase en plastique rose avec des roses artificielles criardes. Mais ce n’était que le début. Christine était surtout inquiète des odeurs : de la cuisine montaient des effluves de friture et de poisson, le tabac empestait. Son père ne fumait même pas… — Chrissou, tu comprends… — finit par dire Olivier. — Voilà… Je ne suis pas seul. J’aurais voulu te le dire plus tôt, mais je n’en ai pas eu l’occasion. — Pas seul ? — s’étonna Christine. — Papa, ce n’était pas le deal ! — Tu sais, Christine, ma vie ne s’est pas arrêtée à ta mère. Je suis encore jeune, je n’ai même pas droit à la retraite ! J’ai le droit de refaire ma vie, non ? Christine resta une seconde interdite. Certes, son père avait le droit de fréquenter qui il voulait. Mais pas chez elle ! … Depuis le divorce de ses parents l’année précédente, sa mère s’était vite remise, se consacrant à son développement personnel et à ses amies. Son père, lui, s’était retrouvé au fond du trou. Sa propre ancienne appartement était dans un état lamentable après avoir été loué pendant dix ans : incendie, moisissures, fenêtres brisées — un vrai capharnaüm invivable. — Oh, Christine, je sais pas comment je vais faire… — s’était alors plaint son père. — Je tiendrai pas l’hiver comme ça, et j’ai pas les moyens de tout rafistoler d’un coup… Christine n’avait pas pu le laisser dans cet état. Après s’être installée chez son mari, son ancien appartement était vide. Et vu les galères de son père avec la location, il était hors de question de le relouer. — Papa, installe-toi chez moi le temps des travaux. Tout est prêt, c’est confortable. Juste une condition : pas d’invités. — Tu es sûre ? Merci, ma fille ! Tu me sauves la vie. Promis, tout sera tranquille. Il fallait le croire… Alors qu’elle repensait à cette promesse, la porte de la salle de bain s’ouvrit brusquement, libérant un nuage de vapeur parfumée. En sortit une femme d’environ cinquante ans, arborant le peignoir préféré de Christine. Son peignoir… qui couvrait à peine la silhouette plantureuse de l’inconnue. — Oh, Olivier, on a de la visite ? — lança-t-elle d’une voix rauque, en souriant avec condescendance. — Fallait prévenir, je suis en tenue d’intérieur ! — Et vous êtes ? — demanda Christine, aiguë. — Et pourquoi portez-vous mon peignoir ? — Je suis Jeanne, la compagne de ton père. T’es un peu nerveuse, non ? Fallait bien me couvrir… Ton peignoir traînait, je l’ai pris. Christine sentit la colère monter. — Enlevez-le. Tout de suite, — siffla-t-elle. — Christine ! — supplia son père en s’interposant. — Ne fais pas d’histoires ! Jeanne a juste… — Jeanne a juste pris quelque chose qui n’est pas à elle, chez moi ! — coupa Christine. — Papa, t’as conscience de ce que tu fais ? T’amènes ta petite amie, tu la laisses fouiller dans mes affaires ?! Jeanne leva théâtralement les yeux au ciel et s’affala sur le plaid au tigre. — T’es vraiment insolente, — déclara-t-elle. — À ta place, je t’aurais corrigée à coups de ceinture ! Ton père a le droit de vivre sa vie, ça ne te regarde pas, cocotte. Christine resta bouche bée. Une étrangère assise sur SA canapé, vêtue de SON peignoir, lui faisait la morale. — Jusqu’à ce que ce soit chez moi, — répondit-elle, glaciale. — Chez toi ? — Jeanne interrogea Olivier du regard. Il cherchait à disparaître dans le mur. — Ah… Mon papa ne vous a pas dit ? — sourit froidement Christine. — Il est simple invité ici. Tout, jusqu’à la dernière casserole, est à moi. Il est là temporairement. Mes conditions n’incluaient pas ses… conquêtes. Le visage de Jeanne vira au cramoisi. — Olivier ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Tu m’as bien dit que c’était à toi ! Tu m’as menti ? Olivier se fit minuscule, honteux. — Ben… Jeanne, tu as mal compris. J’ai un appartement, mais pas celui-là… J’ai voulu simplifier, désolé. — Simplifier ? Merci, je me fais rabrouer par des gamines à cause de toi ! Christine perdit patience. — Dehors, — lança-t-elle calmement. — Quoi ? — bégaya Jeanne. — Dehors. Tous les deux. Dans une heure, sinon j’appelle la police. J’ai ouvert ma porte… Christine se dirigea vers la sortie, mais son père se précipita : — Tu vas me mettre dehors ? Tu sais bien où j’en suis ! Je vais y crever ! Il s’accrocha à sa manche, et Christine faillit flancher… jusqu’à croiser le regard assassin de Jeanne, jambes croisées, dans son peignoir. Non, demain elle changerait les serrures si elle cédait. — Papa, t’es grand. Loue un studio, — trancha Christine. — On avait convenu que tu serais seul, tu m’as menti. Tu as laissé cette femme s’emparer de mes affaires et salir mon chez-moi… — Gardes ton appart ! — coupa Jeanne. — Viens, Olivier, tu te fais humilier… Trente minutes plus tard, ils avaient quitté les lieux. Olivier partit sans un mot, le dos voûté, regard de chien battu que Christine n’oublierait jamais. Mais elle tint bon. Dès le départ, elle ouvrit grand les fenêtres pour chasser les relents de cuisine, de tabac et de parfum bon marché, jeta tout ce qu’il restait de Jeanne à la poubelle, appela le ménage et le serrurier. Impossible de tolérer la moindre trace. … Quatre jours passèrent. L’appartement avait retrouvé son calme et sa propreté. Elle vivait chez son mari, mais ça lui faisait du bien de savoir son propre havre intouché. Son père finit par appeler. — Allô, — répondit Christine. — Bon… Tu es contente ? Jeanne est partie. Elle m’a abandonné… — Oh, quelle surprise, — ironisa Christine. — Je suppose qu’elle a vu ta vraie piaule et saisi l’ampleur des travaux ? Son père renifla. — Oui… J’ai acheté un radiateur, dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours, puis elle m’a traité de clochard. Elle est partie chez sa sœur. Elle disait qu’on s’aimait ! — C’était juste une question de confort, Papa. Vous vous êtes tous les deux trompés. Silence. — Je suis seul ici, ma fille… J’ai peur. Je peux revenir ? Je serai seul, je te le jure ! Christine baissa les yeux. Son père vivait dans la décrépitude qu’il avait lui-même créée : d’abord avec sa tromperie, ensuite en mentant à tout le monde. Oui, elle éprouvait de la pitié. Mais sa compassion les détruirait l’un comme l’autre. — Non, Papa. Je ne te reprendrai pas. Fais les travaux, apprends à vivre dans ce que tu t’es fait. Je peux te donner les coordonnées d’ouvriers fiables, si besoin. Elle raccrocha. Cruel ? Peut-être, mais Christine ne voulait plus que personne ne laisse des traces sur son peignoir ni sur son cœur. Parfois, il faut savoir refuser que la saleté entre dans sa vie…