Seulement après un test ADN. On ne veut pas d’enfants des autres, a déclaré la belle-mère — Cent mille euros, seulement ? — ricana Élisabeth. — C’est pas cher payé pour la liberté de ton fiston ! Tu pourrais peut-être même en trouver deux cent mille ? — S’il faut, je trouverai, — marmonna Marie. — Donc, tu es d’accord ? Si c’est qu’une question d’argent. — Dis-moi, Marie, t’as pris longtemps à réfléchir avant de venir me proposer ça ? — lança Élisabeth. — La question d’argent, on la met de côté ! Dis-moi franchement, de femme à femme ! — Ce n’est pas la peine de faire des sermons, — Marie tira une moue mécontente, — personne n’est sans péché ! Et toi, en tant que mère de famille nombreuse, tu devrais comprendre qu’on protège toujours les siens… — Tu comptes m’acheter, moi ? Ou bien ma Daphné ? Tu penses qu’on est dans la galère, donc tu balances de l’argent pour qu’on te fiche la paix et tout ira bien et tout sera joli ? Et ton Vincent, il a promis monts et merveilles à ma fille, il l’a mise enceinte… et maintenant… Je ne sais même pas comment dire… Il se cache ou il va pleurer dans les jupons de sa mère ! Pour qu’on vienne nettoyer ses bêtises ! — Élisabeth, soyons franches, — dit Marie. — Mon Vincent n’a que dix-huit ans ! La famille, un enfant, il n’est pas prêt ! Il doit poursuivre ses études ! Se trouver un emploi ! Où va-t-il finir, s’il a sur le dos une famille et un enfant en bas âge ? — Et avant, ton Vincent, il y pensait, à ça, quand il courait après ma Daphné ? — Élisabeth eut un sourire narquois. — Il va devoir s’habituer à la vraie vie d’adulte ! On fait un enfant, on assume ! Sinon, il y a d’autres solutions — tribunaux, pensions alimentaires… Marie en resta bouche bée. — Ferme-la, sinon une pie va rentrer ! — Élisabeth souffla. — Et puis, ce n’est pas parce que je cours partout du matin au soir que je ne vois rien ! — Je ne suis pas venue pour me battre, — répondit Marie, après s’être reprise. — Je suis prête à te payer pour qu’on règle ça à l’amiable ! — Et tu veux payer pour quoi ? — demanda Élisabeth. — Parce que ton Vincent a mis enceinte ma Daphné ? Ou parce qu’il la fuit depuis deux mois ? Ou bien parce que ma fille, elle devra aller se faire avorter ? Ou c’est un acompte pour la pension alimentaire après la naissance ? Marie n’en revenait pas de sa liste. Mais la dernière option lui plaisait le moins. Parce que, dans ce cas, son fils serait menacé à tout moment ! — Ne me fais pas tourner en bourrique ! — Marie pointa son doigt. — Je t’offre de l’argent, et tu gères comme tu veux ! Que tu fasses avorter, que tu gardes l’enfant ou que tu le mettes à l’assistance publique, c’est ton problème ! Vincent ne doit plus être concerné, quelle que soit ta décision ! Et si tu veux plus, annonce la somme ! Je suis prête à emprunter au mari s’il le faut ! — Marie, va donc te faire voir ! — coupa Élisabeth, sèchement. — Je suis une femme honnête, je ne peux pas t’envoyer balader autant que j’aimerais. Mais venir avec une telle proposition, c’est du jamais vu ! Alors, tu sais où tu peux te le mettre, ton fric ! — Élisabeth, on peut pas régler ça calmement ? — grinça Marie entre ses dents. — Pars en paix ! Ou j’envoie le chien ! Jusqu’à la fin, on n’a pas su si Marie avait réussi à sauver son fils, mais tant qu’Élisabeth était en colère, elle ne laisserait pas Daphné approcher Vincent. Ça donnait à Vincent le temps de reprendre ses études tranquillement. Et si Élisabeth changeait d’avis, Vincent serait déjà loin : en ville, à la fac. Et dans une grande ville, il pourrait bien disparaître pour toujours ! Marie dut se retenir de ne pas sauter à la gorge d’Élisabeth : — Quelle fierté mal placée ! Elle refuse l’argent ! Et pourtant, j’étais venue gentiment ! Mais elle, « j’envoie le chien » ! Quelle histoire ! Avec des femmes comme elle, impossible de s’entendre, elle te retournerait comme une crêpe ! Mais Marie ne savait pas encore que l’histoire ne faisait que commencer. Même si tout avait sans doute commencé avant… Les parents apprennent rarement les soucis de leurs enfants à temps. D’habitude, il est bien trop tard pour réparer quoi que ce soit. Quand Marie apprit par les commérages que son Vincent avait mis enceinte la fille d’Élisabeth, elle manqua défaillir. — Mon Vincent avec Daphné ? Mais enfin, elle… — Pour ne pas déraper, elle se reprit, — elle vient d’une famille nombreuse ! Personne ne voudrait d’elle ! — C’est ce qu’on m’a raconté, — répondit la voisine. — Demande à n’importe qui au village ! Tout le monde est au courant, sauf toi ! Sous les rires d’Ignatine, Marie rentra chez elle, anxieuse. Ni mari, ni fils à la maison — ils étaient partis en forêt. Ils ne reviendraient que le soir. Marie aurait dû faire son ménage, mais tout lui tombait des mains. Impossible de se défaire de cette nouvelle-là. — Pourquoi ? Qui ? Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Après avoir ressassé jusqu’au soir, elle faillit devenir folle. Quand son fils rentra, elle l’assaillit de questions : — Mais pourquoi t’as fait ça ? Y’a pas assez de filles au village ? Vincent dut tout avouer. Mais il espérait bien tenir jusqu’à la fin des vacances et partir à l’internat sans qu’on l’attrape. Mais le courroux maternel fut implacable. Vincent versa une larme en plaidant sa cause. C’était pas un Apollon, Vincent. Intelligent non plus. Rien d’exceptionnel. Pas populaire. Mais l’âge, les hormones… c’est bien connu ! Et ses copains le taquinaient déjà qu’il finirait tout seul. — Mais Daphné a accepté ! — Elle dit oui à n’importe quoi en pantalon ! — s’indigna Marie. — Elle a dix-neuf ans, et tous les gars lui tournent le dos ! Personne ne veut d’une famille comme la leur ! Ils sont pauvres, le père est malade ! Prends-là, tu vas trimer pour eux tous toute ta vie ! — Maman, elle est gentille ! douce et attentionnée ! — sanglota Vincent. — Et ça ne t’a pas gêné qu’elle soit si moche ? — cria Marie. — Comment tu… Vincent rougit. — Bon sang, t’as pas idée ! — Marie se prit la tête dans les mains. — On n’a couché que deux fois, — bredouilla Vincent. — Eh bien pas besoin de plus ! — s’exclama Marie. — Les ennuis sont là ! Et pour toi, les études, c’est fini ! Ils te mettront une pension alimentaire ! — Peut-être que c’est pas de moi ? — risqua Vincent. — Faut espérer ! Mais franchement, qui voudrait d’elle ? — soupira Marie. — Bref, si on trouve pas d’arrangement, ce sera test ADN ! On ne veut pas d’enfants à la mords-moi-le-nœud ! — Elle avait juré de me rester fidèle… — risqua Vincent. — Prie qu’elle t’ait menti, — grinça Marie, sortant la boîte à économies, — Grégoire ! Vincent préféra filer dans l’autre pièce — ça concernait son père maintenant. — C’est pas le Pérou ! — appela Marie. — Le reste est sur le livret, — répondit Grégoire. — Dans une semaine, on pourra le retirer. — D’ici là, je vais perdre la tête ! — souffla Marie. — Tu sais ce que Vincent a fait ? — Il a grandi, le garçon ! — sourit Grégoire. — On prépare le mariage ? — T’es fou ? Quel mariage ? Avec qui ? — s’étouffa Marie. — Jamais ! On va lâcher du fric ! Tu crois qu’elle acceptera cent mille ? — Sais pas, — haussa Grégoire. — Mais Élisabeth, elle a pas le choix, elle prendra tout ce qu’on donne. — Ce sera pas suffisant ! — Marie fit rapidement le point. — On a deux cent mille. Je commence à cent. Elle négocie, je donne tout ! Dans une semaine on aura cinq cent. Elle acquiesça à son propre plan. — Tu viens avec moi ? — demanda Grégoire. — Tu surveilles ton fils d’abord, après on parle ! Je vais y aller seule ! *** La réponse d’Élisabeth n’amena rien de précis, et inutile d’interroger Daphné, elle n’avait pas son mot à dire. Vincent finit ses vacances et retourna à l’internat, interdit de rentrer avant l’an prochain. Donc, le héros envolé, on n’en parlait plus trop. C’était Daphné, avec sa grossesse, qui faisait jaser, et sa mère. — Même pas réussi à soutirer une pension ! Ils vont finir sur la paille ! Aux rumeurs, Élisabeth répliquait : « On n’a pas besoin de votre pitié ! On survivra, on s’en sortira ! » En juin, Vincent reparut au village. Mais ses parents ne le laissaient pas sortir. Dès qu’il aurait ses examens, il repartirait en ville, à l’université. Mais il échoua si lamentablement qu’il ne put même pas intégrer une fac privée. — Grégoire, va voir le chef de la caserne, arrange un truc ! — ordonna Marie. — S’il part à l’armée, il oubliera tout ! Peut-être qu’il reprendra ses études plus tard ! Mais impossible de s’arranger. Et Grégoire, après avoir insisté, se fit casser quelques côtes puis emporta quinze jours de cachot. À son retour, il expliqua comment éviter l’armée : — Il faut qu’il épouse Daphné et reconnaisse l’enfant ! Tant que l’enfant a moins de trois ans, pas de service ! Ensuite, s’il lui en fait un deuxième, encore du rab ! À ce rythme, il échappe à l’armée jusqu’à l’âge limite ! — Tu débloques ?! — hurla Marie. — Même à mon pire ennemi, je souhaite pas ça ! — Alors il partira servir ! — répondit Grégoire. Marie préférait éviter l’armée à tout prix. Mais il n’y avait plus d’options. — On va supplier ! — finit-elle par céder. — Grégoire, prends l’argent. — Après comment elle t’a envoyée balader ? Et ce qu’elle a entendu dans le village ? Peut-être qu’il vaut mieux le cacher dans la forêt jusqu’à ses vingt-sept ans ! — Prends la boîte, on y va ! — ordonna Marie.

Écoute, il n’y a que par un test ADN qu’on règlera ça, on veut pas des histoires, hein ! Cest ce qua lâché ma belle-mère, tu vois le genre.

Cent mille euros, pas plus ! a dit Lisa dun ton ironique. Dis donc, pour le prix de la liberté de ton fils, cest pas cher ! Tarriverais à me sortir deux cent mille, au pire ?

Sil le faut, je les trouverai, a lancé Marie à voix basse. Alors, tu acceptes ? Si cest juste une question de somme

Attends Marie, dis-moi, tas mis longtemps à minventer cette proposition ? Parlons pas dargent tout de suite. Toi et moi, en tant que femmes, franchement

On va pas refaire le monde, Marie a tiré une moue agacée. Personne nest parfait, hein ! Et toi, avec ta ribambelle denfants, tu dois comprendre quon défend les siens

Donc, tu viens carrément macheter ? Enfin, ma Clémence, tu veux dire ? Genre, parce quon galère à boucler les fins de mois, tu crois que tu peux acheter notre silence et que tout ira mieux, plus rien à penser, hop ?

Et ton Émile, alors ? Il a bien roulé ma Clémence dans la farine, lui a fait un bébé et maintenant

Franchement, jsais même pas comment dire ça Soit il se défile, soit il court pleurer chez sa maman ! Faudrait juste quon nettoie derrière ses bêtises ?

Lisa, parlons franchement, Marie a soufflé. Mon Émile, il a dix-huit ans, cest un gamin ! Il a besoin dun diplôme, de trouver un emploi ! Quest-ce quil va faire de sa vie avec une famille et un bébé quil doit nourrir ?

Et ton Émile, il y a pensé, à tout ça, au moment daller se frotter à ma Clémence ? Lisa a lâché un petit rire amer. Eh ben quil shabitue à la vraie vie et aux responsabilités dadulte !

Faire un gosse, faut assumer ! Sinon, y a toujours tribunal, pension alimentaire

Marie est restée bouche bée.

Tu regardes les mouches, là, sest moquée Lisa. Et tu crois que, parce que je galère au boulot du matin au soir, je sais rien de ce qui se passe ?

Je suis pas là pour me battre, mais pour trouver un arrangement ! sest reprise Marie. Et je te propose de te dédommager pour tous ces tracas !

Et payer pour quoi, au juste ? a haussé un sourcil Lisa. Parce quÉmile a mis Clémence enceinte ? Parce quil lui tourne le dos depuis deux mois ? Parce que tu voudrais quelle avorte ? Ou cest un acompte sur la pension alimentaire pour quand ma fille aura eu le bébé ?

Marie en est restée sans voix. Mais lidée des pensions leffrayait vraiment

Parce quà tout moment, on pourrait mettre la main sur son fils et lobliger à payer !

Me mène pas en bateau ! Marie a agité un doigt. Je toffre une vraie somme pour tout régler, dun coup !

Comment tu gères après, cest pas mon souci ! Tu veux quelle avorte, accouche et le garde, ou tu le donnes à laide sociale, ça mest égal !

Tant quÉmile nest plus concerné. Si tu veux plus, tas quà me dire combien !

Et sil faut, je prends un crédit au nom de mon mari !

Marie, mais va donc bah, tu vois, je peux pas te le dire, parce que je suis une femme respectable.

Mais vu ce que tu proposes, ça te dit rien ces histoires de décence !

Alors tu sais où aller, combien de temps y rester et où te mettre ton argent !

Lisa, soyons raisonnables, a haussé le ton Marie.

Pars en paix ! rétorque Lisa. Sinon cest le chien qui va sortir !

Personne na jamais vraiment su si Marie avait réussi à sauver son fils. Mais tant que Lisa fulminait, sa Clémence ne sapprocherait pas dÉmile.

Du coup, il avait tout le temps de reprendre ses esprits et de se remettre à ses études.

Et si jamais Lisa changeait davis, Émile serait déjà loin, envoyé étudier à la fac, à Paris.

Et Paris bah, cest Paris, hein ! Tu peux ty cacher cent ans, on te retrouvera jamais !

Marie, quant à elle, a retenu de justesse de sauter à la gorge de Lisa :

Elle se la joue fière, celle-là ! Elle crache sur de largent !

Et moi qui viens gentiment Elle parlait de lâcher son chien ! Non mais franchement !

Avec des femmes comme elle, faut vraiment faire gaffe, elles temmèneraient au bout du rouleau !

Mais bon, Marie soupçonnait pas encore que cette histoire ne faisait que commencer

Même si, en vrai, elle avait débuté bien avant.

Tu sais, les parents ils captent rarement à temps les galères de leurs gamins. On le découvre toujours trop tard, t’espères juste quil reste encore un truc à sauver.

Quand une voisine a rapporté que son Émile avait mis la petite Clémence de Lisa enceinte, Marie a manqué de défaillir.

Quoi, mon Émile serait allé traîner avec Clémence ? Mais elle elle a failli lâcher une vacherie mais sest reprise, vient dune famille nombreuse, cest pas le genre de filles qui intéressent mon Émile !

Cest comme on me la dit, a soufflé la commère du coin. Demande autour, tout le monde est au courant, sauf toi !

Sous le ricanement de la vieille, Marie a filé senfermer. Son mari et son fils étaient partis en forêt. Retour prévu que le soir.

Marie aurait dû se mettre à la maison, mais elle avait la tête ailleurs, incapable de faire quoi que ce soit.

Pourquoi ? Comment ? Et pourquoi eux ?

Elle sest rongé les sangs jusquau soir. Et quand son gars est rentré, elle lui est tombée dessus direct :

Comment tas pu ? Y a pas dautres filles normales dans notre village ?

Émile a dû tout avouer. À la base, il voulait tenir jusquà la fin des vacances et séclipser à Rouen où il était en CAP.

Là-bas, il pensait quon lui ficherait la paix, peut-être que ça passerait inaperçu.

Mais la colère de sa mère, impossible dy échapper.

Il sest mis à pleurer, jouant la carte du pauvre caliméro.

Faut dire, Émile, cest pas Brad Pitt, il casse pas trois pattes à un canard. Ni le cerveau, ni le physique. Autant dire quil fait pas rêver les filles.

Mais bon, dix-huit ans, les hormones, hein, tu connais

Les copains le charriaient quil finirait vieux garçon.

Et Clémence était daccord !

Clémence nimporte qui lui conviendrait ! sest énervée Marie. Vingt ans, et tous les mecs lui fuient !

Franchement, qui voudrait sencombrer dune famille aussi pauvre ? Plein de gosses, un père jamais là.

Tu prends ça, tu te retrouveras toujours à devoir gérer toute sa misère !

Mais maman, elle est gentille et douce ! Émile, les larmes aux yeux.

Gentille, ok, mais tas pas vu quelle nest pas très jolie ? hurle Marie. Mais comment tas pu

Émile est devenu écarlate.

Eh ben, tas eu du nez ! soupire Marie.

On la fait juste deux fois, marmonne Émile sans oser lever les yeux.

Pas besoin de plus ! semporte Marie. On va vite voir les conséquences !

Et tes censé entrer à la fac dans un an ! Comment tu vas faire avec un gosse et une pension sur le dos ?

Peut-être que cest pas de moi tente Émile à tout hasard.

Jaimerais bien croire que non, mais qui sintéresserait à elle franchement ! se lamente Marie. Si on peut pas arranger un accord, ce sera test ADN, hein ! On veut pas soccuper dun enfant qui nest pas du nôtre !

Elle ma pourtant juré fidélité, se défend Émile.

Espère quelle ta menti, râle Marie en sortant la boîte où ils stockent largent. Gérard !

Ça, cest déjà pour le père dÉmile, alors il a eu la bonne idée de partir dans sa chambre.

Pas grand-chose ! crie Marie.

Mais y a le compte épargne donne Gérard. Cest dispo la semaine prochaine, tu ten souviens ?

Franchement ! Y a de quoi perdre la tête Marie seffondre dans le fauteuil, la boîte sur les genoux. Tu sais ce que ton fiston a fait ?

Il a grandi le gamin ! rigole Gérard. On prépare le mariage ?

Tu plaisantes ? Mariage avec qui ? Marie sétrangle dindignation. Jamais de la vie, on va payer pour quelle nous fiche la paix, tu penses que cent mille ça suffira ?

Jen sais rien, hausse les épaules Gérard mais Lisa, en ce moment, elle prendrait même un euro symbolique !

Non, à ce tarif, cest mort secoue la tête Marie.

Elle recompte, se rappelle ce quil y a sur le livret.

On a deux cent mille, finit-elle par dire. Je propose cent au début. Si elle négocie, jen donne deux cent. Au pire, la semaine pro, on aura cinq cent.

Elle hoche la tête, satisfaite de ses calculs.

Tu viens avec moi ? demande Gérard.

Tu surveillerais mieux ton fils, jaurais pas ça à faire ! maugrée Marie. Non, je vais gérer !

***

Lisa, elle, na jamais vraiment répondu, et demander lavis de Clémence, ça servait à rien, elle avait pas voix au chapitre.

Émile a fini tranquillou ses vacances et est reparti à Rouen pour ses études. On la interdit de repointer le nez avant lété daprès.

Une fois le gars disparu de la circulation, y avait plus grand-chose à dire sur lui.

La commère du coin en a eu pour Clémence pendant toute sa grossesse, puis après la naissance du bébé sans oublier Lisa.

Même pas foutue de lui soutirer une pension, maintenant elles vont devoir se débrouiller toutes seules !

Lisa, à ces potins, répondait que ce nétait pas les affaires des gens !

On viendra pas vous demander laumône, hein ! On sen sortira, on crèvera pas !

Vers fin juin, Émile est réapparu au village. Mais ses parents, malins, ne le laissaient pas sortir. De toute façon, il devait vite filer à Paris. Pas question de trainer, la fac lattendait.

Mais Émile a tellement raté ses examens quil na pas même été pris en payant.

Gérard, file voir ladjudant et essaie de tarranger ! a demandé Marie Sils lenvoient à larmée, il oubliera tout ça ! Sinon, peut-être quil pourra repasser lannée prochaine.

Aucune solution. Et Gérard sest même pris un coup de poing puis quinze jours au poste pour avoir insisté.

De retour, il lâche :

Il doit se marier avec Clémence et reconnaître le bébé ! Tant quil a un enfant de moins de trois ans, il aura un sursis pour larmée !

Après, il en refait un autre et rebelote ! Et après, il ne sera plus appelé à cause de lâge !

On ta tapé la cervelle ? Marie semporte. Ce genre de famille, cest la poisse jusquà la fin de nos jours !

Ben, il ira à larmée alors ! réplique Gérard.

Envoyer son fils à larmée, cétait la dernière option pour Marie. Mais bon, elle nen voyait pas dautre.

On va aller supplier Lisa elle a cédé. Gérard, prends la boîte ! Peut-être quelle acceptera

Après comment elle ta envoyée balader la dernière fois ? Gérard ricane Et après tout ce quelle a entendu sur nous au village ?

Peut-être vaut-il mieux laisser Émile bosser en forêt jusquà ses vingt-sept ans !

Prends la boîte et viens ! ordonna Marie.

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Seulement après un test ADN. On ne veut pas d’enfants des autres, a déclaré la belle-mère — Cent mille euros, seulement ? — ricana Élisabeth. — C’est pas cher payé pour la liberté de ton fiston ! Tu pourrais peut-être même en trouver deux cent mille ? — S’il faut, je trouverai, — marmonna Marie. — Donc, tu es d’accord ? Si c’est qu’une question d’argent. — Dis-moi, Marie, t’as pris longtemps à réfléchir avant de venir me proposer ça ? — lança Élisabeth. — La question d’argent, on la met de côté ! Dis-moi franchement, de femme à femme ! — Ce n’est pas la peine de faire des sermons, — Marie tira une moue mécontente, — personne n’est sans péché ! Et toi, en tant que mère de famille nombreuse, tu devrais comprendre qu’on protège toujours les siens… — Tu comptes m’acheter, moi ? Ou bien ma Daphné ? Tu penses qu’on est dans la galère, donc tu balances de l’argent pour qu’on te fiche la paix et tout ira bien et tout sera joli ? Et ton Vincent, il a promis monts et merveilles à ma fille, il l’a mise enceinte… et maintenant… Je ne sais même pas comment dire… Il se cache ou il va pleurer dans les jupons de sa mère ! Pour qu’on vienne nettoyer ses bêtises ! — Élisabeth, soyons franches, — dit Marie. — Mon Vincent n’a que dix-huit ans ! La famille, un enfant, il n’est pas prêt ! Il doit poursuivre ses études ! Se trouver un emploi ! Où va-t-il finir, s’il a sur le dos une famille et un enfant en bas âge ? — Et avant, ton Vincent, il y pensait, à ça, quand il courait après ma Daphné ? — Élisabeth eut un sourire narquois. — Il va devoir s’habituer à la vraie vie d’adulte ! On fait un enfant, on assume ! Sinon, il y a d’autres solutions — tribunaux, pensions alimentaires… Marie en resta bouche bée. — Ferme-la, sinon une pie va rentrer ! — Élisabeth souffla. — Et puis, ce n’est pas parce que je cours partout du matin au soir que je ne vois rien ! — Je ne suis pas venue pour me battre, — répondit Marie, après s’être reprise. — Je suis prête à te payer pour qu’on règle ça à l’amiable ! — Et tu veux payer pour quoi ? — demanda Élisabeth. — Parce que ton Vincent a mis enceinte ma Daphné ? Ou parce qu’il la fuit depuis deux mois ? Ou bien parce que ma fille, elle devra aller se faire avorter ? Ou c’est un acompte pour la pension alimentaire après la naissance ? Marie n’en revenait pas de sa liste. Mais la dernière option lui plaisait le moins. Parce que, dans ce cas, son fils serait menacé à tout moment ! — Ne me fais pas tourner en bourrique ! — Marie pointa son doigt. — Je t’offre de l’argent, et tu gères comme tu veux ! Que tu fasses avorter, que tu gardes l’enfant ou que tu le mettes à l’assistance publique, c’est ton problème ! Vincent ne doit plus être concerné, quelle que soit ta décision ! Et si tu veux plus, annonce la somme ! Je suis prête à emprunter au mari s’il le faut ! — Marie, va donc te faire voir ! — coupa Élisabeth, sèchement. — Je suis une femme honnête, je ne peux pas t’envoyer balader autant que j’aimerais. Mais venir avec une telle proposition, c’est du jamais vu ! Alors, tu sais où tu peux te le mettre, ton fric ! — Élisabeth, on peut pas régler ça calmement ? — grinça Marie entre ses dents. — Pars en paix ! Ou j’envoie le chien ! Jusqu’à la fin, on n’a pas su si Marie avait réussi à sauver son fils, mais tant qu’Élisabeth était en colère, elle ne laisserait pas Daphné approcher Vincent. Ça donnait à Vincent le temps de reprendre ses études tranquillement. Et si Élisabeth changeait d’avis, Vincent serait déjà loin : en ville, à la fac. Et dans une grande ville, il pourrait bien disparaître pour toujours ! Marie dut se retenir de ne pas sauter à la gorge d’Élisabeth : — Quelle fierté mal placée ! Elle refuse l’argent ! Et pourtant, j’étais venue gentiment ! Mais elle, « j’envoie le chien » ! Quelle histoire ! Avec des femmes comme elle, impossible de s’entendre, elle te retournerait comme une crêpe ! Mais Marie ne savait pas encore que l’histoire ne faisait que commencer. Même si tout avait sans doute commencé avant… Les parents apprennent rarement les soucis de leurs enfants à temps. D’habitude, il est bien trop tard pour réparer quoi que ce soit. Quand Marie apprit par les commérages que son Vincent avait mis enceinte la fille d’Élisabeth, elle manqua défaillir. — Mon Vincent avec Daphné ? Mais enfin, elle… — Pour ne pas déraper, elle se reprit, — elle vient d’une famille nombreuse ! Personne ne voudrait d’elle ! — C’est ce qu’on m’a raconté, — répondit la voisine. — Demande à n’importe qui au village ! Tout le monde est au courant, sauf toi ! Sous les rires d’Ignatine, Marie rentra chez elle, anxieuse. Ni mari, ni fils à la maison — ils étaient partis en forêt. Ils ne reviendraient que le soir. Marie aurait dû faire son ménage, mais tout lui tombait des mains. Impossible de se défaire de cette nouvelle-là. — Pourquoi ? Qui ? Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Après avoir ressassé jusqu’au soir, elle faillit devenir folle. Quand son fils rentra, elle l’assaillit de questions : — Mais pourquoi t’as fait ça ? Y’a pas assez de filles au village ? Vincent dut tout avouer. Mais il espérait bien tenir jusqu’à la fin des vacances et partir à l’internat sans qu’on l’attrape. Mais le courroux maternel fut implacable. Vincent versa une larme en plaidant sa cause. C’était pas un Apollon, Vincent. Intelligent non plus. Rien d’exceptionnel. Pas populaire. Mais l’âge, les hormones… c’est bien connu ! Et ses copains le taquinaient déjà qu’il finirait tout seul. — Mais Daphné a accepté ! — Elle dit oui à n’importe quoi en pantalon ! — s’indigna Marie. — Elle a dix-neuf ans, et tous les gars lui tournent le dos ! Personne ne veut d’une famille comme la leur ! Ils sont pauvres, le père est malade ! Prends-là, tu vas trimer pour eux tous toute ta vie ! — Maman, elle est gentille ! douce et attentionnée ! — sanglota Vincent. — Et ça ne t’a pas gêné qu’elle soit si moche ? — cria Marie. — Comment tu… Vincent rougit. — Bon sang, t’as pas idée ! — Marie se prit la tête dans les mains. — On n’a couché que deux fois, — bredouilla Vincent. — Eh bien pas besoin de plus ! — s’exclama Marie. — Les ennuis sont là ! Et pour toi, les études, c’est fini ! Ils te mettront une pension alimentaire ! — Peut-être que c’est pas de moi ? — risqua Vincent. — Faut espérer ! Mais franchement, qui voudrait d’elle ? — soupira Marie. — Bref, si on trouve pas d’arrangement, ce sera test ADN ! On ne veut pas d’enfants à la mords-moi-le-nœud ! — Elle avait juré de me rester fidèle… — risqua Vincent. — Prie qu’elle t’ait menti, — grinça Marie, sortant la boîte à économies, — Grégoire ! Vincent préféra filer dans l’autre pièce — ça concernait son père maintenant. — C’est pas le Pérou ! — appela Marie. — Le reste est sur le livret, — répondit Grégoire. — Dans une semaine, on pourra le retirer. — D’ici là, je vais perdre la tête ! — souffla Marie. — Tu sais ce que Vincent a fait ? — Il a grandi, le garçon ! — sourit Grégoire. — On prépare le mariage ? — T’es fou ? Quel mariage ? Avec qui ? — s’étouffa Marie. — Jamais ! On va lâcher du fric ! Tu crois qu’elle acceptera cent mille ? — Sais pas, — haussa Grégoire. — Mais Élisabeth, elle a pas le choix, elle prendra tout ce qu’on donne. — Ce sera pas suffisant ! — Marie fit rapidement le point. — On a deux cent mille. Je commence à cent. Elle négocie, je donne tout ! Dans une semaine on aura cinq cent. Elle acquiesça à son propre plan. — Tu viens avec moi ? — demanda Grégoire. — Tu surveilles ton fils d’abord, après on parle ! Je vais y aller seule ! *** La réponse d’Élisabeth n’amena rien de précis, et inutile d’interroger Daphné, elle n’avait pas son mot à dire. Vincent finit ses vacances et retourna à l’internat, interdit de rentrer avant l’an prochain. Donc, le héros envolé, on n’en parlait plus trop. C’était Daphné, avec sa grossesse, qui faisait jaser, et sa mère. — Même pas réussi à soutirer une pension ! Ils vont finir sur la paille ! Aux rumeurs, Élisabeth répliquait : « On n’a pas besoin de votre pitié ! On survivra, on s’en sortira ! » En juin, Vincent reparut au village. Mais ses parents ne le laissaient pas sortir. Dès qu’il aurait ses examens, il repartirait en ville, à l’université. Mais il échoua si lamentablement qu’il ne put même pas intégrer une fac privée. — Grégoire, va voir le chef de la caserne, arrange un truc ! — ordonna Marie. — S’il part à l’armée, il oubliera tout ! Peut-être qu’il reprendra ses études plus tard ! Mais impossible de s’arranger. Et Grégoire, après avoir insisté, se fit casser quelques côtes puis emporta quinze jours de cachot. À son retour, il expliqua comment éviter l’armée : — Il faut qu’il épouse Daphné et reconnaisse l’enfant ! Tant que l’enfant a moins de trois ans, pas de service ! Ensuite, s’il lui en fait un deuxième, encore du rab ! À ce rythme, il échappe à l’armée jusqu’à l’âge limite ! — Tu débloques ?! — hurla Marie. — Même à mon pire ennemi, je souhaite pas ça ! — Alors il partira servir ! — répondit Grégoire. Marie préférait éviter l’armée à tout prix. Mais il n’y avait plus d’options. — On va supplier ! — finit-elle par céder. — Grégoire, prends l’argent. — Après comment elle t’a envoyée balader ? Et ce qu’elle a entendu dans le village ? Peut-être qu’il vaut mieux le cacher dans la forêt jusqu’à ses vingt-sept ans ! — Prends la boîte, on y va ! — ordonna Marie.
La porte entrouverte Au début, il ne comprit pas ce qui clochait. Il sortit simplement de l’ascenseur à son neuvième étage, cherchant machinalement ses clés dans sa poche, avançant vers sa porte en écoutant le brouhaha dans sa tête laissé par le champagne et les salades. Dans la cage d’escalier, régnait un silence rare pour cette nuit—seuls éclats de rire et claquements de portes résonnaient quelque part, un étage plus bas. Arrivé devant chez lui, il posa la paume contre le mur, histoire de ne pas rater la serrure, et c’est alors qu’au coin de l’œil il perçut un clignotement sur la gauche. La porte de ses voisins, juste à côté, était entrouverte, d’une main. Dans l’ombre du palier scintillait une guirlande colorée jetée sur le porte-manteau de leur entrée, et, de là, on entendait à peine une voix de femme fredonner une vieille chanson sur « un flocon, un flocon, ne fond pas ». Clé en suspens, il s’immobilisa. L’air était frais sur le palier, chargé de relents de friture évaporés des appartements et d’un soupçon de déodorant venant de sa propre veste. Restait dans sa tête des bribes de toasts : « la santé, à nous, pour ne pas vieillir », et l’impression de vide s’accentuait. Chez les amis, c’était bruyant, serré, les enfants couraient, des confettis volaient par la fenêtre. Il avait ri, bu, écouté les discussions sur les crédits, la Turquie, les rénovations. Quand minuit sonna, on trinqua, on s’embrassa, il y eut une larme à la troisième coupe. Puis le taxi, la traversée de la ville presque déserte, les guirlandes aux arbres, et, le voilà, dans ces chaussures mordantes, ce léger bourdonnement aux tempes et la clarté étrange de rentrer seul chez lui. Les voisins. Il connaissait leurs visages, pas leurs noms. Un homme d’environ soixante ans, tempes argentées, ventre rond sous le pull, saluant toujours poliment dans l’ascenseur. Une femme, plus petite, cheveux courts, filet à provisions, traînant souvent des sacs. Ils habitaient là depuis plus longtemps que lui. Quand il avait emménagé il y a quinze ans, leur nom figurait déjà sur la plaque à la porte—il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Bonjour, un hochement de tête, parfois trois mots sur l’eau chaude coupée. Et rien de plus. Il observa la porte entrouverte. La musique jouait—doucement. La guirlande clignotait paresseusement. À l’intérieur, tout était sombre, seule une ampoule faible éclairait le couloir. Rien ne bougeait. L’idée première, la plus logique fut « passer son chemin ». Après tout, ils aèrent, ils ont oublié—ce n’était pas son affaire. Presque tourné vers sa propre porte, la clé engagée dans la serrure, un pincement lui traversa la poitrine. Une porte entrouverte la nuit de réveillon, quand tout le monde est soit en famille, soit barricadé, se méfiant des pétards. Des vieilles chansons, de son enfance. Et ce sentiment bizarre que s’il rentre maintenant, se déchaussera, allumera la télé pour capter le replay du concert, alors sa vie restera ainsi : à côté de gens dont il ignore tout, séparés par une simple cloison. Il retire sa clé, tend l’oreille. Pas un rire, ni voix, juste la chanson qui s’achève, puis le début d’une autre sur un « wagon bleu ». Il grimace. Et si quelqu’un ne va pas bien à l’intérieur ? Tombé, bloqué derrière la porte ? On lit tout le temps dans les journaux que l’on découvre des personnes âgées après des jours. Il se souvint qu’il avait croisé le voisin à la pharmacie il y a peu : il achetait des médicaments, fouillait longtemps dans son portefeuille, s’excusait auprès de la queue. « Bon, » souffle-t-il pour lui-même, puis s’approche de leur porte. Il la pousse du bout des doigts. Elle s’ouvre à peine, bloquée par quelque chose de mou. Dans l’entrebâillement, il distingue plus du couloir : tapis élimé, quelques chaussures, des chaussons de femme à fourrure. Ça sent le poulet rôti et la mandarine, les arômes déjà retombés, mais persistants. Sur le porte-manteau, les vestes, la guirlande pend en cascade. — Allô, lance-t-il prudemment. — Euh… tout va bien ? Pas de réponse. La musique continue, régulière, donc l’électricité fonctionne. Il toque de ses phalanges. — Les voisins, tout va bien ? Un bruit sourd, puis des pas. La porte s’ouvre davantage, et le visage de la voisine apparaît dans la fente. Joues roses, yeux un peu fatigués, brushing de fête défait. Un pull pailleté, une fine chaîne au cou. — Oh ! s’exclame-t-elle, attrapant la poignée comme pour refermer aussitôt. — Excusez-nous, on était en… Il lève les mains, en justification. — Je… c’est que… la porte était entrouverte. J’ai pensé… au cas où. Tout va bien ? Elle l’observe un instant, repère sa cravate de travers, le sac avec les restes de salade, sa bouteille de champagne non ouverte, semble le reconnaître. — Ah, vous êtes du neuvième, dit-elle. Oui, oui, tout va bien. On avait juste… la fenêtre ouverte… Un homme appelle du fond de l’appartement : — Qui c’est, Lili, encore les pétards ? — Le voisin ! crie-t-elle vers l’intérieur. — Celui du palier. La porte s’ouvre plus, le voisin apparaît. Chemise hors du pantalon, bouton du col défait, un verre ambré à la main. Visage froissé, regard vif. — Ah, bonsoir, dit-il. — Bonne année ! — À vous aussi, répond Anton, réalisant qu’il ignore leurs prénoms. — J’avais vu la porte… Sait-on jamais, un courant d’air, vous étiez sortis. — On est là… — Lili esquisse un sourire. — C’est par habitude. Quand je sors la poubelle, je referme jamais complètement. Là, j’ai oublié. Désolé de vous avoir inquiété. Il incline la tête, prêt à se retirer. — Puisque tout va bien, je vous laisse. Encore… — Attendez ! lance soudain le voisin. — Entrez une minute, maintenant que vous êtes là. Il hésite. — Je… Je viens de chez des amis, j’ai mangé, j’ai bu… Ce serait gênant. — Pourquoi gênant ? — Le voisin lève la main. — On est voisins, non ? Depuis vingt ans qu’on se salue, jamais on ne s’est assis ensemble. Lili, on sert un petit verre à monsieur ? Lili hausse les épaules, avec approbation. — Entrez ! — dit-elle. — On fait simple. Enlevez vos chaussures, venez à la cuisine. Machinalement, Anton jette un œil à sa propre porte. Les clés lourdes dans sa poche, le sac avec les restes de salade et la bouteille de champagne qu’il n’avait pas ouverte chez les amis. L’idée de la solitude derrière la cloison lui paraît soudain bien froide. — D’accord, dit-il. — Juste une minute. Il retire ses souliers, les pose à côté des leurs. Peu de chaussures : deux paires d’hommes, vieilles mais entretenues, des bottes de femme, rien de neuf ni d’enfantin. Il emporte machinalement son sac. — Donnez–moi, sourit Lili en tendant la main. — Qu’est-ce que vous avez là ? — Oh, juste… les restes de salade et du champagne. Pas fini. — Parfait ! — dit-elle. — On vient de finir la bouteille. Considérez que vous arrivez avec un cadeau. La cuisine est petite mais chaleureuse. Sur la table, autres restes de salade, hareng-pommes-de-terre, quelques mandarines. Entre les assiettes, un vase de sapin et quelques babioles. Sur le rebord de fenêtre, une autre guirlande allumée. Une femme d’une cinquantaine d’années, lunettes, visage doux, consulte son téléphone. Près d’elle, un verre vide sur le tabouret. — Ma sœur, Tatiana, présente Lili. — Tania, voici notre voisin du neuvième. Comment… — Anton, souffle-t-il. — Anton Sergeïevitch. — Oh, comme c’est sérieux ! — rit le mari. — Nous, pas d’appellation. Moi c’est Victor, il serre la main. — Appelez-moi Victor. Ils se serrent la main. Victor, paume chaude, solide, doigts rugueux. — Asseyez-vous, Anton, dit Tatiana en déplaçant le tabouret. — Lili va vous préparer une assiette. Anton prend place, un peu gêné. Il remarque soudain la photo au mur : noir et blanc, un Victor jeune en uniforme, Lili aux longs cheveux, tenant la main d’un garçon de cinq ans. Sur le frigo, des magnets de villes où lui n’a jamais mis les pieds. — Voilà ! — Victor remplit les petits verres. — À ceux qui, parfois, savent ouvrir les portes plutôt que de les fermer. Anton sourit, la phrase le touche, même si elle sonne un peu grandiloquente. Mais dans la voix de Victor, il y a de la fatigue, et une sorte de volonté profonde. Ils trinquent. La vodka est d’une douceur inattendue, une chaleur dans la poitrine. Dans le salon, la musique poursuit : cette fois, un homme chante « trois chevaux blancs ». — Où avez-vous fêté ? — demande Lili en servant du salade à Anton. — Chez des amis, dit-il. — Avec des enfants, du bruit. — Et seul à la maison ? — Tatiana le regarde par-dessus ses lunettes. Il acquiesce, évitant les détails. — Ma fille et son mari vivent à Lyon, lâche-t-il par habitude—mais se retient, ne voulant s’étendre ce soir. — Ils font leur vie là-bas. Moi… voilà. — Je comprends, murmure Lili. — Notre fils vit en banlieue. Cette année, il est chez sa belle-mère avec les petits. On ne leur en veut pas, les jeunes font comme ils veulent. Victor tousse. — On ne leur en veut pas, répète-t-il. — Mais ça fait six mois qu’on n’a pas vu les petits. Mais on ne leur en veut pas. Tatiana sourit sans joie. — Vous êtes installé ici depuis longtemps, Anton ? — demande-t-elle en épluchant une mandarine. — Quinze ans, répond-il. — Depuis… — il hésite, — Depuis mon divorce. J’ai acheté l’appartement, j’ai déménagé. — Je croyais que vous étiez là depuis moins longtemps, commente Lili. — Tellement… jeune d’allure. Anton esquisse un sourire. — Merci. J’ai cinquante-deux ans. — Victor en a soixante-deux, précise Tatiana. — Il se dit encore gamin. — Et c’est vrai ! Parce que je le suis, au fond, — Victor se ressert. Ils rient, doucement mais sincèrement. Anton sent ses épaules se dénouer. Il remarque les détails : les serviettes pliées, la nappe ancienne mais propre, tachée de betterave, l’assiette avec une cuisse de poulet froide, oubliée sur le côté. — Je me souviens de vous, — dit soudain Lili. — Un jour à l’ascenseur, des cartons pleins de livres. J’ai tout de suite pensé qu’on avait un nouveau voisin cultivé. — C’était mon déménagement, acquiesce Anton. — J’ai tout porté seul. Mal au dos une semaine après… — Moi, une fois, je vous ai vu rentrer tout couvert de neige, ajoute Victor. — C’était il y a dix ans, j’entrais dans le hall et vous traîniez un sapin. Une branche s’était coincée dans la porte, je vous ai aidé. Anton est surpris. Le souvenir est vague, il n’avait pas imaginé être remarqué. — C’est étrange, dit-il. — On vit à côté, mais on ne se connaît qu’en bribe. — Que voudriez-vous savoir de plus ? — Tatiana hausse les épaules. — Ici tout le monde vit ainsi. L’important, c’est qu’on ne fasse pas trop de bruit la nuit et pas de saleté. — Et qu’on n’inonde pas le voisinage ! — Victor ajoute. — Les étudiants du septième, eux… On les connaît trop bien. Ils plaisantent sur les voisins du dessous, les soirées trop bruyantes, la vieille du huitième qui râle pour les ordures. Peu à peu, le dialogue glisse, doux comme du thé chaud : d’abord timide, puis plus naturel. Anton raconte son travail dans un bureau, le passage au télétravail puis le retour imposé, ses non-gouts pour les fêtes d’entreprise, mais il y va—par pure convenance. Sensation curieuse d’être entouré de collègues d’âge parfois plus jeune que sa fille. Victor partage son passé à l’usine, le licenciement, les recherches, puis les petits dépannages chez des voisins. Lili ajoute des anecdotes : les nuits à tapisser pour payer un nouveau frigo, les voyages ensemble à la maison secondaire, qu’ils ont fini par vendre. Tatiana se souvient des réveillons passés à trois, ailleurs, avec un vrai sapin, la maison pleine d’invités. Puis chacun a fait sa vie, sa maison de campagne, arrêté de venir. — Et nous, — dit Lili encore, versant du champagne à Anton, — nous pensions qu’Anton était un chef, toujours… impeccable en costume, avec son attaché-case. — Pas du tout — il sourit. — Manager ordinaire. Le costume pour le code, l’attaché–case pour le portable. — Mais tout de même, — insiste-t-elle. — Toujours l’air de quelqu’un qui maîtrise. Il réfléchit. Maîtrise-t-il ? Ce soir, sur cette cuisine étrangère, il se sent comme un homme égaré dans l’histoire des autres. — Vous pensiez… — il observe la tablée, — que je faisais quel métier ? — J’aurais dit juriste, — avoue Victor. — Vous avez une marche décidée. Tatiana ricane. — Moi, j’aurais pensé professeur. Je vous ai vu parler à un gosse du sixième qui griffonnait sur le mur, vous l’avez repris gentiment. Anton se souvient. Le fils du voisin, dix ans. Il avait expliqué sans crier. Oublié depuis. Mais cela a marqué quelqu’un. — On fabrique, — répète-t-il, — d’autres vies avec trois images. — Et pour nous, vous pensiez quoi ? — Lili s’appuie sur sa main. Il hésite, avouer qu’il n’a jamais vraiment pensé semble maladroit. — Eh bien… — il tergiverse. — Je vous voyais comme une famille ordinaire : enfants, petits-enfants, tous ensemble à la fête. Victor grince. — Avec bruit et accordéon, alors ! — rigole-t-il. — Nous, seulement trois dans la cuisine et le télé allumé. — Et la musique, — complète Tatiana. — Je ne peux pas réveillonner sans chansons. Un temps de silence. La chanson s’achève, le programme annonce la suivante. — Nous avions une maison pleine, — dit Lili doucement. — Le fils, ses amis, mes parents, on dressait le grand buffet dans le salon. Maintenant… — elle hausse les épaules. — Les gens sont partis, les enfants loin, les parents… Ce n’est pas des plaintes. C’est juste inhabituel. Anton opine, se souvient de ses propres réveillons, avant le divorce, grande table, belle-famille, amis. Après : des années flottantes, chez sa fille ou seul, parfois chez des collègues, par peur de la solitude. Cette année, les amis pour la gaieté, mais le sentiment d’être invité sur la fête des autres. — Ce soir, en rentrant d’un dîner, — il réalise à voix haute, — j’ai eu l’impression de rentrer à l’hôtel. L’appartement est à moi, mes affaires, mais… Il reste sans mot. — Je comprends, — acquiesce Tatiana. — Quand mon mari est parti, tout était à moi, mais rien n’était vraiment chez moi. Lili pose une main sur son épaule. Anton sent sa gorge se serrer. — Désolé, dit-il. — Je ne savais pas. — Comment auriez-vous pu ? — répond-elle, douce. — On ne fait que se croiser dans l’ascenseur. La conversation dure, répétitive sans peser, rythmée même. On se rappelle réveillons passés : les années de coupures d’électricité où l’on cuisinait au gaz, les voisins du dessus qui les ont inondés un 31 décembre, l’an où Anton a fêté le nouvel an dans un train, tout le wagon trinquant avec des gobelets en plastique. Les bouteilles se vident, les salades refroidissent, la musique passe aux ballades tardives. Dehors, quelques feux d’artifice éclatent, à peine perceptibles. Il est bien plus de trois heures ; personne ne chasse hâtivement le convive. Anton se surprend. Ce n’est pas la gaieté bruyante d’un groupe—c’est la paix. Il écoute Lili raconter sa vie à la bibliothèque, son inquiétude de voir les gens délaisser ses livres. Victor plaisante sur ses maux, les comparant à une mécanique défectueuse. Tatiana parle de son travail dans la gestion de la copropriété. — Vous savez, — finit par dire Victor, — j’ai toujours pensé que les gens dans l’immeuble sont comme dans le métro. On s’assied, on descend, on ne se parle pas. Mais ce soir… On discute et c’est moins effrayant de prendre de l’âge. Anton sourit. — Ce n’est pas vieillir qui est effrayant, murmure-t-il. — C’est d’être seul. — Oh oui, — Lili confirme. — La nuit, parfois, je me dis : si jamais il m’arrive quelque chose et que Victor est au supermarché ou parti… Qui s’en rendra compte ? Et toi, Anton, si jamais… qui viendra te voir ? Il hésite—les collègues, les amis, sa fille, tous loin, tous occupés. — Personne, avoue-t-il. — À moins que le boulot finisse par s’inquiéter, si je disparais. — Voilà, — rebondit Tatiana. — Pourtant, on est trois sur ce palier. On pourrait au moins avoir le numéro de chacun. Victor sourit de travers. — Tu veux nous faire échanger des numéros, soeurette ? — Juste par précaution, déclare-t-elle. — Pas pour téléphoner à tout bout de champ. Anton approuve. À cet instant, il sent que c’est essentiel. — Volontiers, — dit-il. — Ce serait dommage de continuer ainsi. On s’échange les numéros. Lili dicte, Anton enregistre « Lili, voisine ». Victor précise le sien, Anton ajoute « Victor, voisin ». Tatiana aussi, un nouveau nom dans le répertoire. — Et le mien ? — rappelle-t-il. — Surtout, n’hésitez pas. Lili note le numéro sur un post-it, l’aimante au frigo. — À présent, on gardera votre nom, plus seulement « celui du neuvième ». À quatre heures, les voix s’éteignent, la fatigue les saisit. Lili baille, Victor se frotte les yeux, Tatiana jette des coups d’œil à la pendule. — Vous devriez rentrer, — conclut Lili. — On vous a gardé trop longtemps. Anton regarde son portable. Moins vingt-cinq. Il sent le corps lourd comme après une longue journée. — Oui, il est temps, reconnaît-il. — Merci… Pour tout. Il cherche un mot—pour le repas, la conversation, l’accueil. — Pour la compagnie, suggère Tatiana. — Ça fait du bien aussi à nous. Victor se lève, titubant légèrement. — Viens, je t’accompagne jusqu’à la porte, dit-il. — On ne sait jamais, tu pourrais te perdre dans le couloir. Ils sortent dans l’entrée. La musique est tout au fond, la guirlande paresse maintenant, comme fatiguée elle aussi. Anton remet ses chaussures, ferme son manteau. Victor s’appuie au mur. — Écoute, Anton, — commence-t-il plus bas, — si jamais tu as besoin… tape à la porte. Ne te gêne pas. On est juste là. Anton acquiesce. — Vous aussi, — répond-il. — Si jamais il vous faut un coup de main, porter quelque chose, réparer l’ordinateur. Je peux aider avec ça. — Ah, — s’enthousiasme Victor. — L’ordi, justement… Le nôtre plante tout le temps. Lili dit que je l’ai cassé. — Je ne fais que constater, — proteste Lili depuis la cuisine. Ils rient. — C’est entendu, — promet Anton. — Je passerai voir ça. Victor lui serre la main. — Bonne année, voisin ! — lance-t-il. — Qu’elle soit au moins aussi chaleureuse que cette soirée. — À vous aussi, — répond Anton. — Bonne année. Il traverse le palier. Leur porte se ferme, sans méfiance cette fois. La sienne l’accueille dans le silence habituel. Il ouvre, entre, allume. L’appartement n’a pas changé : le canapé, la télé, la tasse restée sur la table, les mandarines sur le rebord de fenêtre, le vase vide. Anton retire son manteau, le suspend. On entend le radiateur dans la cuisine. Il s’assoit sur le canapé, ferme les yeux un instant. Les visages lui reviennent : Lili fatiguée mais chaleureuse, Victor et ses blagues rugueuses, Tatiana attentive. Leurs récits, leurs peines, leurs rires. Et cette idée que depuis tant d’années, juste derrière la cloison, une petite vie se déroulait, étrangère pour lui. Il regarde le mur qui cache leur cuisine. Là, Lili doit ranger, Victor éteint la musique, Tatiana prépare son lit. Ce mur ne lui semble plus aussi opaque, presque perméable. Il se lève, boit un verre d’eau, pose le verre sur l’évier sans bruit. De retour dans le salon, il éteint la lumière, s’allonge. Le sommeil vient, mais avant de sombrer, il songe qu’il achètera des biscuits demain et passera les voir, pour rien, juste comme ça. … Trois jours plus tard, en rentrant du travail, il flaire la patate bouillie, quelque chose de sucré dans l’escalier. Le palier est silencieux. Il monte, sort sa clé, et la porte des voisins s’entre-ouvre. Lili, en peignoir, une serviette à la main. — Oh, Anton ! — dit-elle, déjà sans « vous ». — Tu tombes bien ! Il s’arrête, clé sur la serrure. — Quelque chose ne va pas ? s’inquiète-t-il. — Mais non, — Lili sourit. — Je viens de faire un gâteau aux pommes. Et j’ai repensé à ton offre d’aide… Tu peux passer une minute ? Je te fais goûter le gâteau. Anton ressent une chaleur intérieure. Il hoche la tête. — Bien sûr, — dit-il. — Je pose juste mes affaires. Il dépose son sac dans l’entrée, revient chez Lili sans se déchausser. Elle tient un plat de tarte dont s’exhale une odeur simple et honnête de pommes et de pâte. — Entre donc, — invite-t-elle. — Victor peste déjà devant l’ordinateur. Il franchit la porte. La guirlande est encore là, mais éteinte. Pas de musique. Le quotidien. Mais Anton comprend que cette porte, entrouverte la nuit du nouvel an, ne se refermera plus jamais de la même façon pour lui. Il sourit et entre.