Je me suis réveillée en sursaut, tirée du sommeil par les pleurs de ma petite Léontine. Encore une nuit blanche La pousse de ses premières dents la rendait irritable, et à cela s’ajoutaient mes cauchemars. Huit mois déjà que Luc nest plus là, mais il continue de venir me voir en rêve.
Courage, ma chérie, murmurais-je en la prenant dans mes bras. On va sen sortir, toutes les deux.
Depuis la mort de Luc, je devais tout gérer seule. Mon beau-père sétait noyé dans lalcool ; impossible de compter sur lui. Maman vivait loin, dans un petit village en Bourgogne, malade elle-même, bien trop affaiblie pour m’aider. Quant à mes amies Au début, elles étaient présentes, mais peu à peu, leurs vies avaient repris leur cours, me laissant affronter mes soucis.
Ce matin-là, jai pris mon courage à deux mains et jai décidé damener Léontine jusquà la Seine. Novembre était doux cette année, sans gel, et le soleil perçait à travers les branches nues.
Tu vois, Léontine, regarde comme les moineaux volent gaiement ! mexclamais-je en désignant les oiseaux à ma fille.
Cest alors que je lai vu. Un gros chien au poil roux et hirsute, planté à lécart du sentier, qui nous observait. Pas lombre dune menace dans son regard, seulement une étrange attention, comme sil guettait quelque chose.
Eh bien, encore un chien vagabond, grommelai-je en serrant le landau contre moi.
Mais le chien na pas bougé. Il sest contenté de nous fixer longuement avec ses grands yeux dorés.
Le lendemain, il était de retour. Le surlendemain aussi. Désormais, il nous suivait, gardant une vingtaine de mètres de distance sans jamais sapprocher, mais sans se résoudre à nous quitter.
Quest-ce que cest encore que cette histoire ! me dis-je alors que Madame Martin, ma voisine, mattendait à la grille.
Élise, tu as recueilli un chien, ou quoi ?
Pas du tout ! Il sest attaché à nous, je ne sais trop pourquoi.
Madame Martin a secoué la tête, lair pensif :
Je crois plutôt quil veille sur vous. Tu as vu comme il examine tout autour ?
Et cétait vrai. Lorsquun homme ivre sétait trop approché de la poussette, le chien avait grondé, avertissant. Plus tard, quand une troupe de corneilles avait effrayé Léontine, il les avait fait fuir sans hésiter.
Jai fini par mhabituer à la présence silencieuse de ce compagnon étrange. Je lai même surnommé Rouquin, tant sa couleur lui allait bien.
Tu veux une croûte de pain, Rouquin ? lui proposai-je un jour en tendant un morceau.
Il la pris délicatement, puis sest éloigné pour la déposer soigneusement à lécart. Un vrai seigneur, songeai-je, amusée.
Et puis vint le jour où tout bascula.
Ce mardi de décembre, humide à souhait, mêlait pluie et flocons. Je revenais de la pharmacie, pressée de rentrer, car Léontine toussait ; elle était enrhumée.
Bientôt à la maison, mon ange, murmurais-je pour la rassurer.
Sans prévenir, Rouquin, qui traînait derrière, bondit soudain devant nous. Au même instant, un bruit terrible retentit au-dessus. Jai aussitôt levé les yeux : une gouttière en métal dégringolait tout droit sur la poussette.
Rouquin sest interposé, poussant la poussette de tout son poids hors de danger. La gouttière sest abattue sur lui, glissant sur son dos.
Mon Dieu ! balbutiai-je en vérifiant dune main tremblante que Léontine allait bien. Choquée par le vacarme, ma petite nosait même plus pleurer. Rouquin, mon brave, tu es là ?
Le chien boitillait, blessé.
Je lai traîné de force jusquau vétérinaire du quartier, malgré ses protestations. Un vieux monsieur la examiné longuement.
Mais oui Je le connais, ce chien. Cest César ! Un chien de garde, jadis. Son maître, chasseur, a disparu dans la forêt de Fontainebleau il y a un an et demi. Depuis, plus personne na pu lapprocher.
Jai pâli, saisie dun vertige.
Disparu il y a un an et demi ? Dans la forêt ? Mon Luc y travaillait souvent. Il me parlait dun chien quil logeait et dressait, mais je ne lai jamais vu. Était-ce possible ?
Cétait bien mon Luc, murmurais-je.
Le vétérinaire passait de moi au chien, ébahis :
Attendez Vous êtes cette Élise ?
Rouquin César, désormais a posé sa tête sur mes genoux en gémissant doucement. Pour la première fois depuis quon se croisait.
Nous sommes rentrées à trois ce soir-là : Léontine, César et moi. Désormais, il était à nous.
Ce soir-là, je caressais sa large tête rousse :
Tu nous as retrouvées, César. Tu nous protèges. Cest Luc qui ta demandé cela, nest-ce pas ?
César a poussé un profond soupir, sans quitter des yeux le lit où Léontine dormait paisiblement.
Le temps a passé. Léontine a fait ses premiers pas, agrippée au poil roux de César. Elle a appris à parler : ses tout premiers mots furent maman et Zézar, la lettre c restant encore difficile. Jai pu reprendre mon travail, confiante : avec César à la maison, qui pourrait craindre pour Léontine ?
Dans le quartier, les gens disaient : « Vous avez vu ? Élise, elle a un chien formidable. Il veille sur sa fille mieux que nimporte qui. » Seule moi savais réellement : César ne veillait pas simplement. Il servait de dernier lien, remplissant la mission confiée par Luc : garder sa famille.
Chaque messe du souvenir, jemmène Léontine à léglise. Elle allume une bougie pour son papa, et moi je murmure :
Rassure-toi, mon amour. Nous sommes protégées. De la meilleure des manières.
Et quelque part, là-haut, Luc sourit en regardant ses filles et le loyal César, quil a envoyé pour que jamais nous ne restions seules.







