Rééduquer son mari : une femme découvre l’infidélité de son époux et décide, entre colère, douleur et espoir, de sauver son couple lors d’un voyage en amoureux, pour renverser la routine et se donner une dernière chance – chronique d’un mariage à la française entre trahison, enfants, déclarations et reconstruction.

Rééducation dun mari

On était ensemble, Valentine. Ce fameux dernier déplacement à Lyon. Tout est parti vraiment bêtement.

On a bu après la présentation, et je je nai pas su marrêter, Valentine

Et tu me racontes ça comme si de rien nétait ? Valentine avait la voix éraillée par le choc. Martin, tu viens de mavouer que tu mas trompée ?

Je ne peux plus garder ça pour moi, mon mari a baissé la tête. Valentine, je ten supplie, pardonne-moi, daccord ? Je te jure que ça narrivera plus. Jai compris, vraiment

Valentine a reposé son verre avec soin. Son monde venait de sécrouler…

***

Ce matin avait commencé comme tous les autres : Valentine était devant la plaque, préparant du porridge pour le petit et tentant de coiffer les cheveux de la petite Solène, sept ans.

Maman, ça fait mal ! a couiné Solène, tirant la tête.

Excuse-moi, ma chérie. Je suis pressée Où est donc ton père ? Il va finir par être en retard !

Mon époux est sorti de la salle de bain, boutonnant sa chemise. Rien quà son expression, Valentine a compris quil était dune humeur massacrante.

Il y a du café ? a-t-il demandé sans même la regarder.

Dans la cafetière. Sers-toi, jai les mains prises.

Il sest servi. Il a bu debout, regardant la cour grise dehors où lagent dentretien rassemblait paresseusement les feuilles.

Pas de baiser, pas de mot doux depuis deux ans, on ne prenait même plus la peine de se demander comment on avait dormi.

Valentine travaillait comme comptable dans une grande société commerciale. Elle était mariée depuis dix ans déjà.

Lappartement un trois pièces, à crédit, certes, mais agréable ; la voiture un SUV tout neuf. Les enfants étaient en bonne santé, tout semblait aller, mais

Elle manquait dair. Elle avait perdu ce mari dautrefois, celui qui filait acheter une glace en pleine nuit ou lenlaçait si fort quelle en avait mal aux côtes.

Vers quatorze heures, son portable a vibré sur la table.

« On va au restaurant ce soir, ça fait longtemps, non ? Jai organisé avec ma sœur, Camille prend les petits pour la nuit. »

Valentine a relu le message trois fois. Son cœur a fait un bond, à la façon dune adolescente.

Eh bien, a-t-elle chuchoté. Il sen est peut-être rendu compte

Le reste de la journée lui a semblé irréel. Elle a même quitté le bureau une heure plus tôt, est rentrée en courant et a choisi sa robe avec fébrilité.

Elle a choisi la bleue, celle en soie qui la mettait en valeur. Un peu plus de mascara, une goutte de parfum derrière chaque oreille.

Dans le miroir, elle retrouvait cette femme qui voulait encore plaire à son mari.

Au restaurant, tout était feutré : des chandelles, un fond de musique live douce. Elle est arrivée, il lattendait déjà, impeccable dans son costume.

Il sest levé, et dans ses yeux, elle a cru voir de ladmiration. Ou de la pitié ? À ce moment-là, elle na pas su.

Tu es ravissante, Valentine, a-t-il dit en rapprochant sa chaise.

Merci. Javoue que je suis surprise par cette invitation. Cest quoi loccasion ?

Y en a pas Juste je me rends compte quon ne se parle plus. On vit comme des colocataires, cest vrai.

Oui, elle a soupiré en buvant une gorgée de vin. Travaille, les enfants, la routine

Jai la même impression, Martin jouait machinalement avec son couteau. Jai limpression de courir comme un hamster dans sa roue.

Ils ont parlé longtemps. Ils se sont rappelé comment ils sétaient mariés, leur premier appart tout petit à leau qui fuyait, et comme ils étaient alors heureux.

Ils ont ri du jour où Martin avait dû changer la couche de leur fille pour la première fois et avait failli tourner de lœil.

Cétait une belle soirée. Valentine sentait la glace fondre entre eux.

Il faut juste quon sorte comme ça plus souvent, pensait-elle. Tout va sarranger. On est juste à bout de souffle

On rentre ? a proposé Martin quand laddition est arrivée. Jachète du vin sur la route, on sera tranquilles, sans les enfants.

À la maison le silence régnait ; sans cris, ni jouets partout, lappartement paraissait immense et vide.

Ils se sont retrouvés dans la cuisine. Martin a servi le vin. Cétait chaleureux, paisible, mais tout à coup

Valentine, il faut quon change quelque chose, a-t-il commencé.

Je suis daccord, Martin. Partons tous les deux quelque part ? En Corse ou juste dans un centre thermal ? On a besoin de souffler.

Oui, mais ce nest pas seulement de vacances dont je parle. Jétais à côté de moi ces derniers temps. On sécoute plus du tout.

Tu es tout le temps prise par les enfants, je suis au boulot. Je rentre, tu dors ou tu fais la tête.

La vraie proximité nexiste plus, tu comprends ? Pas seulement physiquement, mais tu sais, cette complicité.

Valentine se tendit :

Où veux-tu en venir ? a-t-elle murmuré.

À ce que jai craqué.

Et là, il ma tout dit. Lyon, la collègue, linfidélité.

Elle mécoutait, Valentine, Martin parlait vite, nerveusement, comme sil avait peur dêtre interrompu. On faisait souvent des déplacements ensemble.

Elle demandait toujours comment jallais, vraiment, pas par politesse.

Je me cherche aucune excuse. Jai résisté, sérieusement.

Mais cette nuit-là On a bu avec les collègues, puis on est restés à deux au bar de lhôtel

Valentine est restée silencieuse. Elle avait limpression quune bombe avait explosé dans sa poitrine.

Excuse-moi, si tu peux, a-t-il continué. Jai honte, tu sais. Je nai pas trouvé de repos ces deux dernières semaines.

Je ne peux pas vivre avec ça et te regarder dans les yeux. Je veux pas vous perdre, toi et les enfants. Cest toute ma vie. Je ferai tout ce quil faudra.

Tout ce quil faudra a répété Valentine comme un automate.

Oui. Jai parlé à mon chef. Jai demandé à changer de service, pour ne plus jamais croiser cette collègue. Le directeur ma dit que cétait possible dici un mois.

Jai aussi posé des jours. Partons ? Jachète les billets demain si tu veux. Toi et moi. On recommence à zéro.

Martin a tendu la main pour la poser sur la sienne, mais Valentine la aussitôt retirée.

À zéro ? elle a ricanné amèrement. Martin, tu réalises ce que tu as fait ?

Tu ne mas pas juste trompée, tu mas brisée.

Jétais au travail, jétais contente de ton message, je choisissais une robe Je pensais que tu maimais, que tu voulais reconstruire notre couple

Je taime ! il a presque crié. Cest pour ça que je te lai dit. Je ne voulais plus te mentir, Valentine.

Si tu maimais, tu naurais pas couché avec elle Quelle collègue attentive. Et moi, je suis la méchante, cest ça ?

Ce nest pas ce que je voulais a tenté Martin.

Il sest levé, a essayé de la prendre par les épaules.

Valentine, sil te plaît

Me touche pas ! elle la repoussée. Tu me dégoûtes.

Elle a filé dans la chambre, a fermé la porte à clé et sest effondrée sur le lit.

Les larmes coulaient sans retenue. Martin a gratté longtemps à la porte, murmurant des excuses, mais il a fini par se taire. Elle la entendu sinstaller sur le canapé du salon.

***

Au matin, elle est entrée dans la cuisine, les traits tirés. Son mari était resté en vêtements de la veille, tassé sur le canapé. Le café était froid sur la table.

Je ne suis pas partie cette nuit seulement parce que je ne savais pas où emmener les enfants, a-t-elle dit sèchement.

Valentine

Tais-toi. Je me fiche de ce que tu ressens, à présent. Je nen peux plus.

Je comprends.

Tu as parlé de vacances. Où tu voulais aller ?

Je pensais à un endroit calme. Quon puisse juste marcher, discuter

Daccord, elle sest tournée vers la fenêtre. On partira. Mais nespère pas que tout redevienne comme avant. Jy vais juste pour savoir si je peux encore te regarder sans éprouver du dégoût.

Martin hocha la tête, prêt à accepter toutes les conditions.

Je men occupe. Aujourdhui même.

Et aussi, Valentine sest retournée, la demande de mutation. Je veux une copie tamponnée. Et ton téléphone À partir de maintenant, plus de mot de passe.

Bien sûr. Comme tu veux.

Il a tendu son téléphone, mais elle secoua la tête, écoeurée.

Plus tard. Là, va prendre une douche. Jai besoin de réfléchir avant daller récupérer les enfants chez Camille. Je ne veux pas quils nous voient comme ça.

Quand la porte de la salle de bain sest refermée, Valentine sest affaissée sur une chaise. Partir, quitter cet homme quelle aimait encore la veille plus que tout elle en avait envie, mais elle ne pouvait pas. Au moins pour les enfants

***

Les jours jusquau départ sétirèrent étrangement, on ne sadressait plus la parole que pour lessentiel.

Tu as pris les billets ?

Oui, pour samedi.

Récupère Solène à lécole.

Entendu.

Les enfants sentaient que quelque chose clochait. Solène se faisait silencieuse quand ses parents étaient dans la même pièce, et le petit frère devenait plus capricieux.

Maman, pourquoi papa dort dans le salon ? a demandé Solène le soir, dans son lit.

Valentine a avalé difficilement, en bordant sa fille.

Papa Il travaille beaucoup, ma puce. Il a mal au dos à cause de la chaise du bureau, il préfère le canapé.

Vous vous êtes disputés ?

On est fatigués, cest tout. Ça ira, tu verras. On va partir à la mer bientôt, tu te souviens ?

Solène acquiesça, mais son regard trahissait un doute. Les enfants sentent tout

***

Le vendredi avant le départ, Martin est rentré tôt, apportant des papiers.

Tiens, il a posé la feuille sur la table. Ordre de mobilité. Après les vacances, je passe au service analyse.

Aucune mission. Plus du tout. Et cette collègue elle reste aux achats. On sera dans deux bâtiments différents.

Valentine a jeté un coup d’œil au tampon officiel.

Daccord.

Valentine il hésita sur le seuil. Je pense à ça chaque heure. À quel point je suis minable

Martin, arrête ! Ce soir-là à Lyon, cest toi qui as choisi. Maintenant, cest à moi de décider si je reste avec toi ou pas !

Elle ne lui a pas dit que la veille au soir, pendant quil dormait sur le canapé, elle avait fouillé son téléphone.

Elle sen voulait, elle tremblait, mais elle navait pas pu faire autrement. Il navait pas supprimé la conversation, le dernier message venait de lui :

« Tout est fini. Cétait une grosse erreur. Ne mécris plus. Ne viens plus vers moi. »

Et la réponse de lautre : « Bon, comme tu veux. Bonne chance ! »

Est-ce que cela la soulagée ? Non. Mais quelque chose sétait fissuré : il navait pas menti là-dessus il avait essayé de couper court.

***

Le samedi matin, une fine pluie tombait. Sans un mot, ils chargeaient les valises dans la voiture.

Martin faisait tout pour elle : ouvrait la portière, vérifiait les fenêtres, lui achetait son café préféré à laire dautoroute. Ce qui rendait la situation dautant plus douloureuse.

À laéroport, devant les grandes baies vitrées, les enfants observaient les avions.

Martin sest assis à côté delle sur le banc dattente.

Tu sais, il dit doucement en regardant les avions comme les enfants. Hier soir, je repensais à nos premières vacances à la mer, en mode baroudeurs. Tu te rappelles la tempête ?

Valentine a souri malgré elle.

Oui. Cette nuit-là, tu as tenu les piquets de la tente et moi, je dormais sous limperméable

À ce moment-là, je me disais que rien ne pouvait tarriver à la cheville. Et je le pense toujours, Valentine. Je me suis juste perdu

On sest perdus tous les deux, Martin, pour la première fois de la semaine, elle le regarda vraiment dans les yeux.

Il prit sa main. Cette fois, elle ne la retira pas, mais ne la serra pas non plus. Elle ne savait plus.

Oui, elle finirait probablement par lui pardonner. Rien que pour éviter un divorce qui ferait du mal aux enfants.

Mais avant de pardonner, elle comptait bien lui donner une bonne leçon. Pour quil comprenne quon ne saventure plus du tout vers dautres femmes.

Les vacances ? Le début de sa rééducation, voilà tout… commencèrent sous une pluie fine et un ciel gris, comme un décor fait exprès pour tout remettre à nu. À lhôtel, Valentine insista pour une chambre séparée de celle de Martin. Il nosa même pas protester.

Les enfants, eux, étaient ravis par la mer. Solène collectionnait des coquillages, le petit bâtissait des forteresses de sable. Cétait bruyant, vivant, ça faisait presque oublier la tension, presque.

Les premières heures, Valentine ne parlait à Martin que devant les enfants. Il lobservait sans rien dire, acceptant les silences, les regards perdus au large. À table, il évitait même de sasseoir juste à côté delle, traînant sa solitude dans le restaurant comme un manteau trop lourd.

Mais au bout de deux jours, ils se retrouvèrent seuls, un matin, sur la plage déserte. Le soleil se hissait enfin dans le ciel, et la lumière adoucissait tout.

Valentine cueillait des galets, pensait à ses dix ans de mariage, à la blessure encore vive mais aussi aux souvenirs, à la tendresse têtue, à cette fatigue qui était celle de deux guerriers sur le même champ de bataille.

Martin sapprocha, hésitant. Il déposa devant elle un galet blanc en forme de cœur.

Je ne mérite pas que tu me pardonnes, murmura-t-il, mais je veux apprendre, si tu me laisses.

Elle se tourna, le regarda en face. Tout était là : la colère, la douleur, le cœur chiffonné Et aussi quelque chose dindomptable qui survivait à la tempête.

Je ne te promets rien, répondit-elle. Mais je veux voir si tu sais encore maimer sans tout abîmer.

Il hocha la tête, humble pour la première fois depuis longtemps. Et dans ce simple moment, sous la lumière nouvelle, Valentine sentit quelle venait de reprendre la main sur son histoire, quil ne tenait plus quà elle de décider la suite et quà la fin, ce serait elle qui choisirait daimer encore. Ou pas.

Ils sont restés là, côte à côte, sans se toucher, regardant la mer. Le passé seffaçait doucement, vague après vague, et à lhorizon, pour la première fois depuis longtemps, il y avait peut-être un lendemain à inventer.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

fifteen − 3 =

Rééduquer son mari : une femme découvre l’infidélité de son époux et décide, entre colère, douleur et espoir, de sauver son couple lors d’un voyage en amoureux, pour renverser la routine et se donner une dernière chance – chronique d’un mariage à la française entre trahison, enfants, déclarations et reconstruction.
La chaise en trop La boîte de décorations de Noël trône sur la table depuis trois jours. Nadège passe devant, caresse la boîte du plat de la main avant d’allumer la bouilloire. Elle songe, une fois de plus, à la ranger dans le haut du placard, avec les affaires oubliées. Autrefois, avec Victor, ils sortaient la boîte début décembre. Il râlait qu’il était trop tôt, mais finissait par grimper sur le tabouret, cherchant entre les rubans poussiéreux. Boule emballée dans du journal, Père Noël sans nez, guirlande collante sur le pull. Maintenant, le tabouret est contre le mur, vide. Au printemps, leur fils avait descendu la boîte lors de son passage, depuis, elle n’a jamais bougé. La bouilloire siffle, Nadège verse l’eau dans une tasse, allume la lumière jaune au-dessus du gaz. Quatre chaises autour de la table, comme avant. Sur celle près de la fenêtre, repose la chemise chaude de Victor—toujours là, depuis avril. Nadège ne sait quoi en faire. L’enfermer dans l’armoire serait une trahison. L’enlever et laisser la chaise nue serait pire. Son téléphone vibre sur le rebord de la fenêtre : son fils envoie une photo de la petite-fille à la maternelle, les enfants fabriquent un bonhomme de neige avec du coton. « Maman, comment tu vas ? On répète pour la fête, je t’appelle plus tard. » Nadège regarde l’écran jusqu’à ce que les lettres se brouillent, répond brièvement, comme elle a appris à le faire : « Ça va. Je m’occupe. Ne t’en fais pas. » Son quotidien est simple. Hier, une jeune femme du syndic a apporté des factures et un formulaire de réclamation. Il faut aller à la Mairie, signer les papiers. Et elle n’a plus de médicaments contre la tension. La docteure a dit qu’il ne fallait pas oublier. Nadège le sait, mais rassembler assez de courage pour quitter l’appartement est plus difficile que de décrocher les rideaux pour la lessive. On sonne à la porte. Elle sursaute, repose sa tasse et va ouvrir. Sur le paillasson : Rita, sa voisine en bonnet tricoté, un sachet de clémentines à la main. — Bonjour Nadège. Je reviens du marché, les clémentines étaient en promo. J’en ai pris trop, je vous en apporte. Elle tend le sac, la fraîcheur aigre-douce des fruits embaume la cuisine. — Oh, il ne fallait pas, souffle Nadège. J’en ai encore. — Je n’en mangerai pas tout, prenez-les. Tout va… bien ? Rita détourne les yeux, effrayée de sa propre question. — Je vis, dit Nadège, merci. Vous entrez deux minutes ? — Non, je file, les enfants ont leurs devoirs. Si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi, d’accord ? J’ai changé l’ampoule du palier, c’est moins sombre maintenant. Ça doit vous aider le soir. Nadège acquiesce, même si elle ne sort guère la nuit. Elle referme la porte, serre le sac de clémentines dans la main. De retour à la cuisine, elle pose les fruits près de la boîte de Noël, tire vers elle la chaise de Victor. Elle s’assoit dessus, le bois craque, le dossier lui tape dans le dos, pas comme d’habitude. Elle était toujours face à la fenêtre auparavant. Maintenant elle fixe le mur nu, où l’an dernier était accrochée la guirlande en papier. Penser à la remettre en place lui semble incongru, comme organiser une fête privée sans la personne qui lui en donnait le sens. On lui répète qu’il faut continuer, que le temps guérit. Pour l’instant, le temps montre surtout ce qu’il ne vaut mieux pas toucher dans la maison. Trois semaines avant le Nouvel An. Dans la cour, la neige tassée est grise, marquée par les pétards des enfants. Chaque matin, Nadège observe le gardien peiner avec sa pelle, puis retourne à son porridge, allume la télé pour que quelqu’un parle dans l’appartement. Mais les voix criardes sur les soldes et le miracle des fêtes la repoussent vite. Sa copine lui téléphone. Sylvie ne sait pas faire dans la douceur, mais elle ne lâche rien. — Nad’, j’ai pris des billets pour le concert au centre culturel, le 30. Tu viens. Pas question de rester seule… — Je ne sais pas, Sylvie. J’ai tous ces papiers, les ordonnances… — Les papiers attendront. Viens, ne serait-ce qu’une heure, ça te fera voir du monde. Nadège promet vaguement, Sylvie assure qu’elle relancera bientôt. Après l’appel, Nadège rejoint la chambre, contemple la veste de Victor soigneusement posée sur la chaise. Elle glisse ses doigts dans la poche, même si elle sait qu’elle est vide. Juste une doublure et un vieux ticket de bus oublié au printemps. Le soir, elle se décide à ouvrir la boîte de décorations. Elle la pose au sol dans le séjour, soulève le couvercle, respire la laine rance et le verre froid. Sort quelques boules, trace leur relief du doigt. Elle se remémore Victor râlant quand elle mettait les décorations trop près de la fenêtre—« que ça soit beau de dehors ». Ça lui revient trop nettement, elle referme la boîte, la repousse du pied contre le mur. Les médicaments manquent, il faut aller à la pharmacie. Elle attend d’avoir terminé la dernière plaquette, espérant en trouver une oubliée quelque part. Rien. Elle n’a plus qu’à enfiler manteau, bonnet, gants. La doudoune de Victor pend toujours à côté de la sienne, elle détourne les yeux en nouant la sienne. Dehors, le vent mord les joues, donne un air nouveau au froid. Nadège longe la façade, contourne les tas de neige, rejoint l’arrêt. La pharmacie est à trois pâtés de maison. Elle y va à pieds, un bus la dépasse à grand bruit, Nadège aperçoit des visages fatigués à travers la vitre. Dans la pharmacie, une foule. Avant les fêtes, tout le monde pense à sa santé. Odeur d’iode et de parfum bon marché. Elle rejoint la file, tenant sa sacoche. Un homme tousse à sa droite, une jeune fille feuillette son portable à sa gauche. — Vous aussi, c’est pour la tension ? demande quelqu’un devant. Un petit monsieur aux cheveux gris en doudoune verte, un papier à la main. — Oui, acquiesce Nadège. C’est quotidien. — Je commence juste, soupire-t-il. Le médecin dit que l’âge rattrape. Mais je me demande comment ça se fait. Hier encore, je jouais au foot dehors. Elle sourit, un sourire grave. — « Hier », dit-elle, j’emmenais mon fils à la maternelle… aujourd’hui je traîne ici chaque mois. — C’est qu’on vit encore, répond le monsieur. Tant qu’on traîne. La file avance, le dialogue s’arrête là. À la caisse, il la dévisage à nouveau : — Vous êtes du quartier ? Votre visage me dit quelque chose. — Oui. Escalier B. — Je suis dans l’autre allée. Alors, à une prochaine. Ils ne se demandent pas leurs prénoms. Rien d’autre n’est nécessaire. Mais rentrer paraît plus facile, comme si la rue était moins opaque. Les jours fondent, comme la neige sur le rebord de la fenêtre. Elle reporte sa visite à la Mairie, le papier attend sur la commode. Sylvie rappelle plusieurs fois, l’encourage pour le concert. Nadège finit par prétexter un malaise — ce n’est pas loin de la vérité. Ça brûle dans la poitrine, ça tape dans la tête, mais le thermomètre indique la normale. Le 31, elle se lève tôt. Pas de grands projets — son fils propose de venir la chercher pour les fêtes, elle préfère attendre mars « pour voyager mieux ». Elle ne veut pas être ce bagage qu’on traîne par habitude. Elle prépare des pâtes, coupe une tranche de saucisson, ouvre une boîte de petits pois. Le saladier est minuscule, dans un bol à céréales. Avant, ils en préparaient une bassine jusqu’au 3 janvier. Elle met le bol au frigo, le recouvre. Les clémentines restent dans leur assiette, éclatantes comme des décorations. L’après-midi, l’hôpital appelle pour rappeler un rendez-vous reporté. Elle note la date dans son agenda pour janvier. Déballe la nappe neuve achetée avant ce printemps et la pose sur la table. Ses doigts hésitent près de la place de Victor. Là, désormais, c’est vide. Le soir, les messages affluent—tante d’une autre ville, voisine de campagne, cousine. Des cartes avec sapin et vœux. Nadège répond brièvement. Un message acide l’attrape : « Ce sera la meilleure année de ta vie. » Elle coupe le son, laisse le téléphone sur la commode. De l’appartement voisin, rires, couverts, odeur de viande grillée se glissent sous la porte. Le brouhaha indique que la moitié de l’immeuble regarde la télé. Nadège marche de la cuisine à la chambre comme sur un cercle minuscule. Elle vérifie tout, sans en avoir besoin. L’eau refroidit dans la bouilloire. Sur le tabouret traîne une rallonge en boule. À minuit moins dix, elle s’assied sur le canapé. La télé muette diffuse jeux et chanteurs agitant des drapeaux. L’année nouvelle arrive sans demander la permission. Elle observe la chaise avec la chemise de Victor. La tasse vide. Elle ferme les yeux. Elle sait déjà : les douze coups vont suivre, le feu d’artifice, et tout le monde va appeler, comme si rien n’avait changé, cherchant le ton optimiste. Dans le couloir, la lumière sous la porte s’allume, quelqu’un sort sur le palier. Des voix, la porte de l’ascenseur claque. Nadège se lève brusquement, attrape la poubelle, glisse une veste. Pas vraiment logique. Il fallait juste sortir de ce cercle entre télé et chaise. Elle ouvre la porte au moment précis où le feu d’artifice éclate au-dessus de la ville. Les vitrages tremblent. Sur le palier, Rita, son mari en jogging et, à la surprise de Nadège, le monsieur de la pharmacie. Tous penchés au rebord, admirent les couleurs dans la cour. — Ah, Nadège, s’exclame Rita. Bonne année ! Vous allez jeter la poubelle ? Venez voir, la vue est superbe. Nadège hésite, son sac à la main. — Je… voulais juste descendre. — Vous la descendrez après, objecte le monsieur en doudoune verte. Ce feu d’artifice ne se rate pas. Il lui fait une place au bord de la fenêtre. Nadège dépose son sac. Dehors fusent les salves, sur le terrain on hurle « bravo », on siffle. Les écrans clignotent dans la nuit. — C’est mon frère, Alexandre, glisse Rita. Il vient chez nous pour les fêtes. — Bonjour, fait-il. On s’est vu à la pharmacie. — Je me souviens, sourit Nadège. Tous cinq restent serrés, épaule contre épaule. Odeur de plat mijoté venant de chez Rita, froid de la fenêtre entrouverte, pelures de clémentine sur l’appui. Quelqu’un lance les douze coups sur son téléphone. Rita verse un peu de mousseux dans des gobelets. — Il faut bien trinquer, dit-elle. Même symboliquement. Nadège aurait refusé, mais ses doigts acceptent le gobelet. Elle avale une gorgée. Le pétillant est sucré, bien froid, mais réchauffe la gorge. — À… la vie, dit Alexandre. Comme on peut. La phrase tombe. Personne ne précise ce qu’il veut dire. On fait tinter les gobelets, « bonne fête » se perd dans la rondeur du moment. Nadège sent qu’on attend — qu’on parle de Victor, de sa peine. Mais Rita lui effleure juste le bras. — Si besoin, passez, souffle-t-elle. Même juste pour un thé. Le soir, on regarde de vieux films… — Merci, hoche Nadège. Un quart d’heure plus tard, elle rentre. La poubelle descend au passage. Elle retire ses pantoufles, raccroche sa veste. Plus envie d’allumer la télé. Le vacarme du feu d’artifice baisse peu à peu, comme si le monde avait baissé le volume. Dans la cuisine, elle sort le bol de salade, une cuillère. Les petits pois croquent, le goût est presque le même que d’habitude. Elle mange lentement, contemplant la chaise avec la chemise. Puis, dans un élan, elle la décroche, la plie, serre le tissu contre elle. L’odeur est presque dissoute, lavée par le temps. La chemise va dans l’armoire, aux côtés de ses propres vêtements, pas dans le fond. De retour à la cuisine, elle saisit la chaise à pleines mains, la déplace délicatement vers la fenêtre. Les lattes grincent sur le lino. Posée tout contre le rebord. Elle s’assied, teste la position, le champ de vision a changé. On voit la crèche derrière la maison, les fenêtres allumées d’inconnus. Elle imagine : le thé du matin ici, le regard sur les premières voitures quittant la cour. La pensée de prendre place ici, à la place de Victor, la blesse et la rassure à la fois. La chaise perd son aura sacrée du passé. Elle redevient une simple chaise près de la fenêtre. Après les fêtes, la ville s’apaise. Les affiches criardes s’enlèvent, les gens vont à leurs courses ordinaires. Nadège finit par aller à la Mairie, patiente, signe pour la retraite. Au retour, elle prend des vitamines à la pharmacie. Peu de monde cette fois. La pharmacienne feuillette un magazine. Près des tisanes, une femme en doudoune jauge les boîtes. — Pardon, demande-t-elle, vous avez testé celle à la camomille ? Le goût ? — Normal, répond Nadège, en s’approchant. J’en bois le soir. Rien d’extraordinaire, mais ça se boit. La femme esquisse un sourire. — Tout est sans miracle aujourd’hui, dit-elle. Mon mari est mort l’an dernier. Je tente de trouver un truc pour alléger. Rien ne fonctionne… sauf de se lever et d’aller acheter du thé. Elle parle sobrement, sans larme — presque comme on parle du temps. — Moi aussi, murmure Nadège, ce printemps. Elles se regardent, crochent les yeux une seconde. — Prenons la camomille toutes les deux, propose la femme. On saura qu’une autre boit la même quelque part. — D’accord. Pas de noms, pas de promesses. Mais en quittant la pharmacie, le froid lui semble moins mordant. Elle pense moins au retour pour s’allonger ; elle se souvient du pain, de la coriandre pour la soupe. Chez elle, les courses posées sur la table, elle regarde la chaise près de la fenêtre. Sa propre écharpe l’habille désormais, le journal neuf sur le rebord. Elle s’assied, déballe ses paquets. Les clémentines dans une coupe, les anciennes jetées. Le téléphone sonne doucement. SMS de Sylvie : « Tu tiens ? Je passe la semaine prochaine, d’accord ? » Elle répond : « J’attends. Je ferai une tarte. » Puis elle ouvre son agenda. Note le rendez-vous médical de janvier. En dessous : « Thé chez Rita ». Rita, dans l’ascenseur hier, lui proposait à nouveau des chaussons aux choux, et de regarder le vieux film de guerre à la télé. Nadège n’a pas refusé. L’appartement est toujours calme. Une tranquillité qui n’effraie plus, comme en avril, la première fois sans le ronflement de Victor. Maintenant elle abrite le froissement du papier, le rythme du couteau sur la planche, la télé étouffée du voisin. Elle se lève, attrape le journal du rebord et le pose sur la chaise près de la fenêtre. Prépare son infusion de camomille, l’apporte avec sa tasse. S’assoit, glisse ses pieds dans ses chaussons, contemple la rue. La cour grise, la fine couche de neige. Deux gamins à bonnet coloré fabriquent un bonhomme de neige tordu. L’un tente de lui accrocher une carotte, s’amuse quand elle tombe. Plus loin, une femme promène son chien. En face, on secoue un tapis par la fenêtre. Nadège boit une gorgée de thé. Le goût est franc, simple. Elle sent la fatigue dans son corps, mais une fatigue acceptable — celle qui permet de vivre : se lever, aller en pharmacie, recevoir du monde, répondre aux messages. Le souvenir de Victor reste. La place vide à table aussi. Mais à ses côtés, il y a la chaise près de la fenêtre, sur laquelle elle est assise. Elle tourne la page du journal, s’attarde sur le programme télé. Ce soir, ils diffusent un vieux film qu’ils regardaient ensemble autrefois. Nadège pense qu’elle pourra le lancer et inviter Rita, si elle est disponible. Sinon, le voir seule, bien emmitouflée dans son châle. Devant elle, un an à venir. Sans garantie, sans grandes joies. Seulement des jours à aller chez le médecin, à flâner, à recevoir. Et parfois, rentrer chez soi sans peur d’allumer la lumière. Elle pose sa tasse sur le rebord, rapproche sa chaise du radiateur. La chaleur envahit ses jambes. Elle sent dans son ventre qu’un nœud se dénoue — pas brisé, simplement moins serré. Une boule de neige frappe la porte d’entrée, quelqu’un s’enfuit. Dans la pièce, l’horloge égrène les minutes. Nadège caresse le dossier de bois et se promet : demain matin elle sortira marcher entre les congères et repasser à la pharmacie prendre un sachet de camomille. Juste pour ne pas rester sans rien. Ensuite, elle reviendra sur cette chaise près de la fenêtre. Et continuera à vivre — comme elle le peut désormais.