Carnet personnel 13 mars
Ce matin, javais envie dun peu de cornichons dans ma salade, alors jai poussé la porte du cellier dans lidée den sortir un bocal. En cherchant sur létagère du haut, derrière la boîte des guirlandes de Noël, jai aperçu le coin dune housse quon naurait plus dû trouver chez nous depuis longtemps. Le tissu sétait terni, la fermeture éclair coinçait. Jai tiré dessus, et une longue forme étroite, telle une ombre étirée, sest extirpée du fond.
Jai posé le bocal sur le tabouret près de la porte pour ne pas oublier puis, instinctivement, je me suis accroupi, comme si cette position me permettait de différer une décision. Après trois essais, la fermeture a cédé, dévoilant un violon. Le vernis était mat à certains endroits, les cordes avachies, larchet évoquait plus un balai fatigué quun instrument. Mais la forme, elle, ma immédiatement ramené à autre chose, une sensation qui ma effleuré le cœur comme un interrupteur.
Je me suis revu, jeune, en seconde, traversant tout le quartier Louis Blanc avec ce violon, embarrassé de mon allure. Ensuite, il y a eu le lycée technique, le boulot, le mariage Et un jour, jai arrêté les cours de musique parce quil fallait bien sadapter à une autre vie. Le violon est passé chez mes parents, puis revenu dans mon déménagement, pour finir dans ce cellier, oublié parmi les sacs et les cartons. Pas rejeté : délaissé, simplement.
Je lai soulevé avec précaution, craignant quil ne tombe en ruine. Le bois était chaud sous ma paume, alors quil faisait frais dans la pièce. Mes doigts ont sans réfléchir retrouvé le manche ; tout de suite, je me suis senti maladroit, comme si je tenais lobjet dun autre.
La bouilloire sifflait dans la cuisine. Jai refermé le cellier sans remettre la housse à sa place ; elle est restée appuyée contre le mur du couloir pendant que jallais éteindre le gaz. Le saladier pouvait se passer de cornichons déjà je me cherchais une excuse.
Ce soir-là, la vaisselle était faite, et il ne restait sur la table que lassiette couverte de miettes de baguette. Jai rapporté la housse au salon. Mon épouse, assise devant la télévision, zappait machinalement ; elle ma lancé un regard.
Quest-ce que tu déterres là ?
Le violon, ai-je répondu, surpris moi-même de mon ton calme.
Ah bon Il respire encore ? Un sourire, pas méchant, plutôt teinté dhabitude.
Je découvrirai bien, ai-je dit.
Jai posé la housse sur le canapé, glissé un vieux torchon en dessous pour ne pas rayer le tissu, et sorti le violon, larchet, la petite boîte de colophane fêlée comme une flaque gelée. Larchet a peiné à accrocher la surface.
Accorder linstrument sest révélé une bonne humiliation. Les chevilles étaient récalcitrantes, les cordes grinçaient ; lune delles a même sauté, fouettant mon doigt. Jai juré à mi-voix, pour que les voisins ne perçoivent rien. Ma femme a lancé :
Faut peut-être lemmener chez le luthier ?
Peut-être, ai-je soufflé, plus vexé par moi-même de ne plus savoir accorder que par elle.
Jai ouvert un appli-tuner sur mon téléphone posé sur la table basse. Lécran afficha des lettres, laiguille sautillait. Jai tourné les chevilles, repéré le son qui déviait, corrigé, recommencé. Mon épaule sest raidie, mes doigts fatiguaient rapidement.
Finalement, les cordes ont fini par sonner moins faux je me suis préparé. La mentonnière glacée, la peau du cou ma paru fragile. Je me suis redressé, tenté de retrouver le bon maintien. Sauf que mon dos protestait, et jai ri malgré moi.
Concert privé ? lança ma femme sans quitter des yeux la météo.
Pour toi, répondis-je. Accroche-toi.
Le premier son sorti du violon ma fait sursauter. Pas une note : une plainte. Mon archet tremblait, la main chancelait. Je me suis interrompu, respiré, recommencé. Un peu mieux, mais la honte persistait.
Ce nétait pas la honte adolescente, celle du monde qui observe ; là, le monde sen moquait. Il ny avait que la pièce, ma compagne, et mes mains désormais étrangères.
Jai enchaîné des cordes à vide, lentement, comptant intérieurement. Puis jai tenté une gamme de ré majeur ; mes doigts se sont emmêlés, incapables de se souvenir du placement. Plus épais quavant, ils rataient les repères. Peu de douleurs, juste la sensation désagréable dune peau trop tendre.
Ce nest rien, murmura ma femme. Ça ne revient pas sur le champ.
Jai hoché la tête, sans savoir si ce rien sadressait à elle, à moi ou au violon.
Le lendemain, jai filé chez le luthier à côté du métro Voltaire. Rien de charmant : une porte vitrée, le comptoir débordant, des guitares et violons suspendus au mur, lodeur de vernis et de poussière. Le jeune homme à boucle doreille a manœuvré le violon avec lassurance dun menuisier.
Les cordes, à changer direct, dit-il. Graisser les chevilles et revoir le chevalet. Pour larchet, faudrait refaire la mèche : cest plus cher.
Le mot « cher » ma crispé. Dans ma tête, défilent le loyer, la pharmacie, le cadeau pour lanniversaire de la petite. Jai failli dire que ce nétait pas la peine, puis jai proposé :
Si on sen tient aux cordes et au chevalet ?
Ça ira, il rejouera.
Jai laissé linstrument et glissé la facture dans mon porte-monnaie. En regagnant la rue, jai eu limpression de confier une part de moi-même à la réparation, en espérant la récupérer en état de marche.
De retour, jai allumé lordinateur pour chercher « cours de violon adulte Paris ». Le terme adulte ma amusé comme si on napprenait plus de la même façon. Jai lu plusieurs annonces : « résultats rapides », « adaptation personnalisée ». Jai refermé la page, anxieux, puis rouvert et envoyé un message à une professeure du Faubourg Saint-Antoine : « Bonjour, jai 52 ans. Jaimerais réapprendre le violon. Possible ? »
Tout de suite, je me suis senti ridicule, une faiblesse à effacer. Mais le mail est parti.
En soirée, mon fils est passé. Il a salué, embrassé ma joue, demandé des nouvelles du boulot. Je faisais bouillir leau, sortais des biscuits. Il a remarqué la housse posée près de larmoire.
Cest quoi, le violon ? demanda-t-il, sincèrement stupéfait.
Oui. Je lai retrouvé. Je tente le coup.
Maman, tu plaisantes ? Son sourire était plus décontenancé quamusé. Tu as mis ça de côté il y a
Bien longtemps, oui. Justement.
Il a tourné un biscuit dans sa main.
Mais pourquoi ? Tu es déjà épuisée.
La tentation de me justifier revenait, de me défendre, prouver un droit que je narrivais jamais vraiment à expliquer.
Pour moi, simplement, ai-je admis.
Il ma regardée plus attentivement, comme sil découvrait une femme et non juste une mère.
Daccord, mais vas-y doucement pour les voisins aussi.
Jai ri.
Ils survivront. Je jouerai laprès-midi.
Lorsquil est reparti, je me suis surpris soulagé : pas parce quil men avait donné la permission, mais parce que je navais pas cherché à me justifier.
Deux jours plus tard, jai récupéré le violon. Les cordes neuves luisaient, le chevalet était droit. Le luthier ma montré le geste, réexpliqué le rangement.
Ne laissez surtout pas près du radiateur. Et gardez-le dans la housse.
Jai hoché la tête, obéissant. À la maison, jai installé la housse sur une chaise, lai ouverte et contemplé mon instrument, presque craintif.
Pour reprendre, jai choisi lexercice le plus basique : des longs coups darchet sur cordes à vide. Plus jeune, cétait une corvée. Maintenant, cest une délivrance : pas de mélodie, aucune évaluation. Juste le son, et la répétition.
Au bout de dix minutes, lépaule douloureuse ; après un quart dheure, la nuque raide. Jai rangé le violon, agacé : mon corps, mon âge, tout pesait.
Je suis allé boire sur la table de la cuisine, fixant la cour de lautre côté du square où des ados sélançaient sur des trottinettes. Ils riaient fort, tombaient, se relevaient, et personne ne leur disait quil était trop tard pour apprendre léquilibre.
Je suis remonté, jai rouvert la housse. Pas parce quil le fallait, mais parce que je ne voulais pas finir sur la colère.
Un message est arrivé de la professeure : « Bonjour, bien sûr que cest possible. Venez, nous commencerons par la posture et des exercices simples. Lâge nest pas un frein, mais il faut de la patience. » Je lai relu deux fois. Le mot « patience » sonnait vrai, apaisant.
Le premier cours, jai porté la housse comme si cétait précieux et fragile. À Bastille, les gens regardaient, certains souriaient. Ça ma plu tant pis, quils voient.
La professeure madame Émilie Laurent , une petite femme à la coupe courte et aux yeux attentifs, ma fait entrer. Un piano trônait, les partitions sempilaient, la chaise denfant attendait.
Essayez, dit-elle doucement, en minvitant à prendre le violon.
Demblée, le maintien était faux. Lépaule montait, le menton coinçait, la main gauche était rigide.
Ce nest rien, rassura-t-elle. Voilà longtemps que vous navez pas joué. Tenez-vous, rien de plus. Ressentez que linstrument ne vous veut aucun mal.
Jai souri, un peu honteux. À 52 ans, apprendre à tenir un violon mais cétait libérateur. On ne me demandait pas dêtre brillant, juste présent.
En quittant le cours, les mains tremblaient comme après le sport. Elle ma dit : « Dix minutes par jour de cordes à vide, puis la gamme, pas plus. Mieux vaut la régularité que la quantité. »
Le soir, ma femme :
Alors ?
Difficile, ai-je avoué. Mais ça va.
Tu es heureux ?
Jai réfléchi. Heureux, non ; plutôt inquiet, ridicule, un peu fier, et puis léger.
Oui, je fais quelque chose de mes mains, pas juste le quotidien.
Une semaine plus tard, jai osé rejouer une petite ritournelle de mon enfance. Les notes retrouvées sur internet, imprimées au travail et cachées dans un vieux classeur. Jai bricolé un pupitre avec un dictionnaire et une boîte.
Le son hésitait, larchet mordait parfois deux cordes, les doigts rataient leur cible. Je stoppais, recommençais. Mon épouse est apparue derrière la porte :
Mais cest joli, osa-t-elle, comme craignant de me décourager.
Arrête, la taquinai-je.
Je tassure. Cest familier.
Jai souri familier, cest presque flatteur.
Le week-end, ma petite-fille Camille est venue. Six ans, tout de suite le regard vers la housse.
Mamie, cest quoi ?
Un violon.
Tu sais en jouer ?
Jaurais voulu dire « avant », mais pour elle, seul le présent existe.
Japprends.
Camille sest assise, bien droite.
Tu joues ?
La pression ma envahi, jouer pour un enfant, cest risquer dêtre vu sans filtre.
Oui, ai-je soufflé, prenant le violon.
Jai joué la ritournelle répétée toute la semaine. Au troisième temps, larchet a ripé, son strident. Elle na pas sourcillé, a penché la tête.
Pourquoi ça crie ?
Parce que mamie nest pas bien droite jai éclaté de rire.
Elle a ri aussi.
Refais !
Et je lai fait. Ce nétait pas mieux, mais jai terminé sans honte.
Le soir, la maison était calme. Les partitions sur la table, le crayon à côté, la housse du violon debout contre le mur, non plus dissimulée dans le cellier. La marque dune place retrouvée.
Jai lancé un minuteur de dix minutes sur le téléphone. Non pour me forcer, mais pour durer. Jai posé larchet sur les cordes, inspiré.
Le son, plus doux quau matin, puis à nouveau maladroit. Je nai pas râlé : juste corrigé, et tiré larchet, attentif à chaque vibration.
À la fin du temps, jai rangé le violon délicatement et replacé sa housse près du mur, pas dans la réserve.
Je sais que demain ça sera pareil gêne, fatigue, quelques instants purs, qui suffisent à ouvrir la housse. Jai compris que persévérer dans ce désir suffit à rester vivant.





