Après avoir échangé quelques mots avec la fillette adoptée, une brume épaisse de doutes enveloppa mes pensées, tout semblait à la fois précis et flou, comme dans un rêve étrange.
À côté de moi, sur un banc bancal du Jardin du Luxembourg, une petite fille denviron cinq ans sagitait. Ses pieds frappaient le bois du banc, et elle me racontait sa vie avec un étonnement doux-amer:
Je nai jamais vu mon père, il est parti quand jétais toute petite, si petite que je nai même pas de souvenir de lui. Ma maman est partie vers les nuages lan dernier. On ma simplement chuchoté quelle était partie, comme si elle avait enfilé un manteau invisible.
La fillette, prénommée Clémence, me regarda dun air rêveur avant de reprendre:
Après lenterrement, ma tante Iza, la sœur de ma mère, est arrivée de Bordeaux pour habiter avec moi. On disait delle quelle avait le cœur grand comme la Place de la Concorde, puisque au lieu de me déposer à lorphelinat, elle ma gardée chez elle. On me la expliqué avec beaucoup de gestes doux, que désormais tante Iza était ma tutrice et que je devrais vivre chez elle à Belleville.
Clémence se tut un moment, ses yeux cherchant une réponse sous le banc. Puis sa voix reprit, hésitante:
Après mon arrivée, tante Iza a commencé une grande valse de rangement : tout ce qui appartenait à maman a été entassé dans un coin sombre de la chambre, elle voulait jeter ces souvenirs, comme si cétaient de vieilles feuilles mortes. Jai supplié, pleuré parmi les ombres, alors elle ma laissé les garder. Maintenant je dors dans ce coin, blottie contre les habits de ma mère, jy retrouve sa chaleur dans la nuit, cest comme si elle murmurait encore à mon oreille.
Chaque matin, tante Iza me prépare quelque chose à manger. Ses plats nont pas le parfum des petits plats maternels, cest fade, mais je mange tout sans protester pour ne pas la vexer. Je comprends quelle se donne du mal en cuisine, le cœur sur la main même si ses mains ne savent pas tout faire. Ensuite, elle menvoie me promener, prétextant que lair de Montmartre me fera du bien, mais je ne peux rentrer que lorsque les ombres sallongent sur le trottoir. Ma tante Iza est, vraiment, très très gentille!
Elle adore recevoir ses amies, des dames coiffées comme dans les tableaux de Renoir, quelle appelle aussi tantes. Je ne les connais pas, mais elles viennent souvent chez nous. Elles boivent du thé parfumé au jasmin dans des tasses fragiles, rient comme des cloches de Notre-Dame, et tante Iza me félicite devant elles, distribue des mots tendres, puis nous régale toutes de biscuits et de calissons.
Clémence poussa un soupir qui semblait sortir dun vieux manège fatigué, puis ajouta dune voix devenue toute petite:
Je ne me nourris plus que de ces douceurs là. Tante Iza ne ma jamais grondée. Elle est douce comme la crème dune religieuse au chocolat. Un jour, elle ma même offert une poupée, mais la pauvre est un peu malade sa jambe traîne et son œil cligne tout seul. Ma maman ne men a jamais donné des comme ça.
Soudain, Clémence sauta du banc, bondissant sur un pied comme une petite grenouille parisienne.
Je dois partir ! Tante Iza a dit que ses amies arrivent aujourdhui, il faut que je sois toute belle, habillée comme une étoile de la Seine. Tantôt, elle ma promis une part de tarte poire-amande… À tout à lheure !
La petite disparut dans le labyrinthe du parc, filant accomplir ses commissions comme un personnage dun conte surréaliste. Je restai assis, les pensées menroulant autour du nom de la bonne tante Iza, son image se fondait dans le brouillard du rêve. À quoi jouait donc cette tante? Pourquoi voulait-elle que chacun croie à sa bonté exemplaire? Peut-on vraiment regarder un enfant dormir à même le sol, couverte des vêtements dune mère disparue, sans que le cœur se fissure?





