Parti sans regret : Histoire de Natache, ses bijoux disparus et son amour impossible avec un ex-détenu – Entre confidences en ligne, trahison et illusion d’une nouvelle vie, dans une banlieue paisible de Lyon

Il est parti, et cest tant mieux

Comment ça, «le numéro nest pas attribué» ? Il parlait encore au téléphone il y a cinq minutes ! murmura Clémence, debout au milieu de lentrée, le combiné toujours collé à loreille.

Elle lança un regard rapide vers la commode.

La boîte à bijoux était posée à sa place, mais délicatement déplacée le couvercle entrouvert, chose inhabituelle.

Romain ! cria-t-elle à travers lappartement. Tu es à la salle de bain ?

Clémence sapprocha lentement du meuble. Lorsquelle effleura le bois ciré, un frisson glacé la parcourut. Lintérieur était vide. Complètement vide.

Pas même le vieux reçu de la bijouterie, quelle utilisait comme marque-page.

Disparus, bijoux et économies. Certes, cest elle qui lui avait remis largent…

Seigneur… souffla-t-elle, sasseyant à même le parquet. Mais comment ? On se disputait hier à propos du papier peint Tu mavais promis quon partirait à la mer en août

Pourtant, tout avait commencé de la façon la plus banale qui soit. En juin dernier, la « Coccinelle » de Clémence avait eu un piston grippé.

Au garage, on lui avait annoncé un tarif exorbitant. Furieuse, elle posta un message dans le groupe « Aide Auto Île-de-France ».

« Quelquun sait-il si on peut décoincer un piston de frein soi-même quand il est vraiment rouillé ? », écrivit-elle, photo dune jante sale à lappui.

Les réponses fusèrent. Certains disaient « ne joue pas à lapprentie mécanicienne », dautres conseillaient lachat dune pièce neuve.

Puis arrive le message dun certain Romain85 :

« Mademoiselle, ne les écoutez pas. Achetez un spray WD-40 et un kit de réparation à 30 euros.

Enlevez la roue, actionnez la pédale de frein très doucement pour sortir le piston, mais pas complètement.

Nettoyez tout au liquide de frein, lubrifiez bien.

Si la surface du cylindre est lisse, ça tiendra sans problème. »

Clémence relut plusieurs fois ce conseil. Il avait une façon simple dexpliquer, sans chichis ni condescendance.

« Et si le cylindre est piqué ? », demanda-t-elle.

« Là, remplacement obligatoire. Mais à voir votre photo, votre voiture a été bien entretenue, ça doit aller. Si besoin, contactez-moi en privé, je vous expliquerai. »

Leur correspondance commença ainsi.

Romain était incollable en mécanique.

Durant la semaine suivante, il la conseilla sur la vidange, le choix des bougies, et même sur le meilleur liquide de refroidissement à éviter.

Clémence se découvrit à attendre ses messages avec impatience.

« Tu sais, Romain, tu mas sauvée ! lui écrivit-elle fin juillet. Jy pense On pourrait se rencontrer ? Un café ? Ou un verre, avec largent que tu mas fait économiser ! »

Il ne répondit pas tout de suite. Il lui fallut trois heures avant que lécran du téléphone sallume.

« Clémence, je serais ravi. Vraiment. Mais là je suis en déplacement. Long déplacement. À létranger, on peut dire. »

« Ah bon ? sétonna-t-elle. Où ça ? »

« Aussi loin quon puisse aller. Honnêtement, je nai pas envie de te mentir. Tu me plais vraiment, Clémence. Mais je ne suis pas en mission. Je purge une peine. Maison darrêt de Lille, si ça te parle. »

Clémence manqua lâcher son portable, le cœur serré.

Un prisonnier ? Elle, femme respectable, comptable dans une grande société, dialoguait depuis deux semaines avec un détenu !

« Pour quel motif ? » tapa-t-elle, doigts hésitants.

« Article 313-1. Escroquerie. Une bêtise, on ma baladé, jai voulu jouer. Il me reste moins dun an. Si tu veux supprimer notre conversation, je comprendrai. »

Clémence ne répondit pas. Elle le bloqua, passa trois jours à errer, fantomatique, au bureau. On lui demanda même si elle était malade.

Elle ressassait :

Pourquoi ? Pourquoi un homme aussi intelligent, doué, si rare, se retrouve-t-il là-bas ?

Une bonne semaine plus tard, elle trouva sur sa boîte mail une notification Romain avait demandé son adresse un jour. Elle navait pas supprimé son contact, juste fermé la fenêtre.

« Clémence écrivait-il . Je ne ten veux pas. Je savais à quoi mattendre. Tu es une belle personne, sincère. Tu nas pas besoin dun type comme moi dans ta vie.

Je voulais juste te remercier pour ces échanges. Elles ont été mes deux meilleures semaines en trois ans. Sois heureuse. Adieu. »

Clémence lut le message à la cuisine et seffondra en larmes, submergée dempathie pour lui et pour son propre sort.

Pourquoi tout le monde a-t-il de la chance, sauf moi ? Entre les hommes mariés, les éternels adolescents Et le seul homme bien, lui, derrière des barreaux ? se demandait-elle.

Elle ne répondit toujours pas

***

Clémence tenta de sortir, de voir dautres hommes, mais rien ny faisait.

Lun parlait des heures de ses timbres, lautre vint avec les ongles noirs, voulut partager laddition au premier rendez-vous.

Le jour de ses trente-cinq ans, en mars, elle se sentait dune solitude aiguë.

Le matin, une notification.

« Joyeux anniversaire Clémence ! écrivait Romain. Je sais que je nai pas à te déranger, mais je nai pas pu men empêcher. Je te souhaite tout le bonheur du monde.

Tu mérites quon te porte sur un piédestal.

Jai fabriqué un petit cadeau en mie de pain et fil de fer Si je pouvais te loffrir.

Sache que quelque part dans le Nord, un gars boit aujourdhui à ta santé une tasse de thé infect. »

« Merci Romain, répondit-elle finalement. Ça me touche beaucoup. »

« Tu réponds ! il semblait fou de joie. Comment vas-tu ? Et la Coccinelle, a-t-elle tenu lhiver ? »

Tout repartit comme avant.

Désormais, ils échangeaient chaque jour. Romain appelait dès quil le pouvait.

Sa voix était grave, chaude, un peu éraillée.

Il parlait de sa vie, de lenfance avec son frère, des neveux quil avait hâte de connaître, de ses rêves de repartir à zéro.

Je ne retournerai pas dans ma ville, Clémence, disait-il pendant que, penchée sur les casseroles, elle lécoutait. Là-bas, de vieux amis me feraient replonger.

Je veux aller là où personne ne me connaît. Jai mes mains, sur un chantier ou dans un garage je trouverai bien.

Où voudrais-tu aller ? elle le questionnait, toute ouïe.

Près de toi, si possible. Je louerais une chambre, un petit studio. Juste pour savoir que tu es dans la même ville, quon respire le même air.

Après on verra bien. Je ne veux pas te forcer la main

En mai, Clémence était éperdument amoureuse.

Elle connaissait ses horaires de contrôle, le rythme des douches collectives, même les jours où il travaillait à latelier.

Elle lui envoyait des colis : thé, chocolat, chaussettes douillettes, pièces détachées pour ses bricolages.

Romain, attends tranquillement, le suppliait-elle. Ne te mêle surtout à aucun mauvais plan.

Pour toi, ma belle, je ferai profil bas, riait-il. On me libère en avril.

Je tattendrai.

***

En avril, Clémence vint devant les grilles de la maison darrêt. Elle avait acheté pour lui une veste neuve, un jean, des baskets.

Son cœur battait à tout rompre, elle crut quil allait exploser.

Quand il sortit, plutôt petit, solide, la coupe rase et grisonnante, elle resta figée.

Sur la photo il paraissait différent.

Mais quand il lui sourit et lança :

Eh bien, bonjour patronne ! elle se jeta à son cou.

Seigneur, tu es là, sanglota-t-elle contre sa joue rêche.

Où veux-tu que jaille ? il la serra dans ses bras. Tu sens bon. Un parfum fleuri, non ?

Ils rentrèrent chez elle.

La première semaine, tout fut idyllique. Romain eut tôt fait de réparer le robinet qui fuyait, de remettre à neuf la serrure usée depuis des mois.

Le soir, ils sirotaient un demi-sec dans la cuisine, il racontait des anecdotes cocasses « davant », toujours en évitant les sujets fâcheux.

Tu sais, Romain, osa-t-elle au bout de dix jours. Tu disais vouloir louer un studio.

Mais ce nest peut-être pas utile ? Jai de la place, la vie à deux cest mieux.

Et tu économiseras pour téquiper, acheter tes outils, tinstaller.

Clémence, ça ne se fait pas. Il fronça les sourcils, touilla le sucre dans sa tasse. Je suis un homme, cest à moi dassurer le toit.

Déjà, je vis à tes crochets, je mange à tes frais.

Arrête ! Elle posa sa main sur la sienne. Nous ne sommes pas étrangers. Tu vas rebondir, un boulot, et tout ira bien.

Mon frère a appelé hier, avoua-t-il soudain, baissant les yeux. Mon neveu est très malade. Il faut payer une opération privée.

Il me demande de laide, mais tu vois bien, je nai pas un sou Jai honte, Clémence. Honte vis-à-vis de la famille.

Il faut combien ? souffla-t-elle.

Beaucoup Cinq mille euros. Pourtant, ils sont déjà plusieurs à donner, il manque une partie.

Jenvisage daller à Paris bosser sur un chantier, on paie bien, je pourrais réunir la somme.

Clémence resta silencieuse. Les cinq mille euros, elle les avait économisés, trois ans de sacrifices, pour refaire la salle de bain, changer le carrelage, installer une douche hydromassante…

Jai cette somme, murmura-t-elle.

Romain releva la tête, stupéfait.

Ne fais pas ça ! Cet argent est le tien. Je ne peux pas laccepter.

Il sagit de ton neveu. Ta famille, cest sacré, tu las toujours dit. Prends-le, tu me les rendras plus tard. Nous sommes ensemble.

Il refusa longtemps. Pendant deux jours, il ne fut que soupirs, à tirer sur ses cigarettes au balcon alors quil avait juré darrêter.

Finalement, Clémence sortit elle-même les billets, les posa sur la table.

Prends-les. Va voir ton frère, remets-lui. Tu peux aussi faire un virement.

Jirai moi-même, dit-il, lenlaçant. Je discuterai aussi pour un boulot sur place, sait-on jamais.

Je pars juste deux jours, un aller-retour Dans deux jours je suis de retour.

***

Clémence resta assise par terre, dans lentrée, pendant une heure. Les jambes engourdies, sans plus rien sentir.

Elle pensait à la veille. Ils avaient regardé une comédie idiote, il riait, passait son bras autour de ses épaules, elle se sentait alors la femme la plus heureuse du monde.

Je crois que je partirai un peu plus tôt après-demain, avait-il soufflé le soir.

Mais il sétait enfui un jour avant. Elle dormait, nentendit rien.

Seulement dans son sommeil, il lui sembla que la porte avait claqué, mais elle crut que cétait le voisin.

À quatorze heures, elle appela enfin le numéro du frère, « pour le cas où », que Romain lui avait donné.

Allô ? une voix rauque dhomme. Cest qui ?

Bonjour, je suis lamie de Romain. Il est parti chez vous aujourdhui ?

Un silence gênant. Puis un soupir résigné.

Madame, quel Romain ? Mon frère sappelle autrement. Et il est encore en prison pour six mois, jusquen octobre.

Le vertige saisit Clémence.

Comment en octobre ? Il sortait en avril, cétait moi qui lai attendu portes de la prison, à Lille.

Écoutez, la voix devint dure. Mon frère, Alexis, est à la maison darrêt de Douai.

Romain, lui cest mon ancien co-détenu, il est sorti il y a deux mois.

Il ma volé mon portable pendant mon séjour en chantier extérieur et récupéré tous mes contacts.

Vous êtes une de plus parmi ses « correspondantes ». Il est fort dans le domaine.

Polytechnicien, il a la tchatche.

Clémence posa lentement le téléphone au sol. Elle se rappelait encore quand il lui avait appris à changer les bougies.

Il ne faut pas serrer trop fort, disait-il. Sinon, tu vas bousiller le filetage, terminé.

Et voilà, murmura-t-elle. Jai tout bousillé, toute seule. Cherché les ennuis.

Clémence réalisa soudain quelle ne savait absolument rien de son amant. Elle navait même jamais vu ses papiers. Jamais vu de certificat de libération.

Et sil ne sappelait même pas Romain ?

***
Clémence alla bien sûr au commissariat, porta plainte, montra sa photo. Elle en apprit long sur son compagnon.

Il sappelait bien Romain ce fut la seule information véridique racontée.

Il avait été condamné pour un crime grave, passé la moitié de sa vie derrière les barreaux il avait connu Clémence pendant sa troisième peine.

Clémence fit un signe de croix, changea les serrures et se dit quelle lavait encore échappée belle. À comparer avec les autres femmes de cet hommeTout doucement, le printemps laissa filtrer une timide lumière à travers les vitres. Clémence resta longtemps debout devant le miroir, cherchant sur son visage les traces de la duperie et, à sa grande surprise, ny trouva pas que de la tristesse. Un filet de colère, oui, mais avant tout une forme de soulagement inattendu une espèce de victoire davoir su dire « stop », davoir protégé ce qui lui restait.

Les jours passèrent. Les collègues, dabord inquiets, lui proposèrent des sorties, de petits cafés, quelques fous rires maladroits. Un soir, dans une grande inspiration de renouveau, Clémence vida chaque tiroir de lappartement, balaya le moindre souvenir de Romain : les tee-shirts oubliés, la tasse ébréchée, cette odeur de tabac froid qui imprégnait encore les rideaux.

Lair devint plus léger. Elle soffrit une boîte à bijoux neuve, sans double fond ni secret, et décida de replanifier la salle de bain, mais à sa façon, tranquillement, sans se presser.

Un matin, au coin de la rue, Clémence se surprit à sourire devant une affiche bariolée : « Rallye auto solidaire besoin de volontaires ! »

Elle hésita. Puis, dans la lumière dorée, se vit enfiler ses vieilles baskets. Après tout, elle connaissait désormais les bougies dallumage, les pistons grippés, la patience dattendre quune roue se débloque et quun cœur reprenne.

Le dimanche suivant, elle rit en roulant les mains pleines de cambouis, entourée dinconnus qui partageaient sa bonne humeur. Quand on lui demanda comment elle avait appris la mécanique, elle répondit simplement, dun ton léger :

Ce fut une drôle dhistoire.

Et dans le regard brillant des autres, Clémence comprit que, même si la vie lavait bousculée, elle avait gardé intact le plus précieux : la capacité dy croire, encore, et de se réparer elle-même.

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Parti sans regret : Histoire de Natache, ses bijoux disparus et son amour impossible avec un ex-détenu – Entre confidences en ligne, trahison et illusion d’une nouvelle vie, dans une banlieue paisible de Lyon
Puis-je manger avec vous ?” demanda la petite fille sans-abri au millionnaire… Sa réponse a ému toute la France aux larmes.