La télécommande pour deux
À seize heures précises, la porte dentrée claqua si fort que le vieux manteau sur le porte-manteau en trembla, et le vestibule se remplit dun coup : dabord le grand Étienne, son sac à dos pendu à lépaule et un sac plein de clémentines à la main, puis sa femme Camille, coincée entre une doudoune denfant et une boîte de jeu de société, et enfin leur fils de huit ans, Louis, déjà en train de tirer son bonnet de laine sur ses yeux, tout en grognant bruyamment pour faire rire tout le monde.
On est là ! lança Étienne dans lappartement, sans prendre le temps de retirer ses chaussures.
De la cuisine, la mère, Madame Jacqueline Morel, surgit, un couteau dans une main, habillée dun tablier à carreaux. Les joues roses, les cheveux serrés dans une pince, et derrière elle sur la table, une montagne de pommes de terre déjà découpées et de saucisson.
Ah, mes chéris ! sexclama-t-elle en posant le couteau sur la planche et savançant, essuyant ses mains sur son tablier. Entrez, déshabillez-vous, venez donc. Ne traînez pas dans le couloir, sinon il va y avoir des courants dair.
Au loin, on entendait la voix monocorde dun présentateur et le bourdonnement sourd dun plateau télé : un concert de laprès-midi passait sur France 2. Le père, Monsieur Gérard Morel, répondit depuis le salon, sans faire mine de se lever :
Salut, salut ! Je suis là, je supervise la retransmission.
Étienne aida Louis à retirer ses chaussures ; du coin de lœil, il observa le décor familier de son enfance : la table du dîner déjà à moitié dressée, la table basse devant le vieux canapé, la télécommande posée juste à côté dun bol de chocolats, la guirlande électrique clignotant faiblement au mur. La télévision était bien sûr allumée, le son pas trop fort mais constant, comme un vieux frigo qui ronronne.
Ça doit tourner depuis le matin, pensa-t-il en sentant monter cette irritation familière quil sefforçait toujours de camoufler derrière un sourire.
Mman, laisse-moi taider, proposa-t-il, avançant dans la cuisine avec son sac. Tiens, cest pour toi. Il y a une vraie bouteille de Crémant, pas ce…
Il sarrêta en voyant la bouteille de mousseux Blanquette sur la table, son étiquette dorée éclatante. Bon, on aura deux sortes alors.
Jai déjà tout acheté, répondit Jacqueline doucement, avec une note de reproche. Mais cest pas grave, on verra si votre vin branché est meilleur. Camille, ma chérie, enlève donc ton manteau, je finis la salade et on prendra un peu de thé.
Camille sourit et hocha la tête, mais Étienne sentit sa légère crispation. Sur la route, ils sétaient promis dessayer de faire les choses à leur manière cette année : pas de télévision en bruit de fond, des jeux, de la musique, que les enfants ne restent pas collés aux écrans. Mais à peine la porte franchie, le vieux fond sonore de JT et de zapping simposait déjà.
Gérard, pendant ce temps, sinstallait dans son coin habituel du canapé, tel un capitaine à la barre. La télécommande jamais loin, sa main pianotait dune chaîne à lautre, par automatisme, sans vraiment regarder lécran : concert, paillettes, animateurs, recroquevillés dans leur gala, puis de nouveau le concert.
Ça y est, songea-t-il, déjà anxieux. Ils vont débarquer avec leurs enceintes portables, leurs playlists. On va devoir tout débrancher ? Comme si mon réveillon navait jamais existé.
Il avait allumé la télévision le matin, tandis que Jacqueline épluchait les pommes de terre ; depuis, elle navait pas cessé de tourner. Il avait toujours aimé avoir des voix, de la musique qui remplisse la maison. Depuis toujours. Même quand Étienne courait encore entre la table et le sapin, la télévision était allumée, témoin quun autre monde festoyait en même temps queux.
Papi, je peux regarder un dessin animé ? Louis venait de foncer dans le salon, lâchant son sac à dos sur le tapis.
Les dessins animés, ce sera pour après, répondit Gérard sans détourner les yeux Là, y a un beau concert, regarde comme ils chantent bien.
Moi, jaime pas leur façon de chanter, grogna Louis en se renfrognant.
Étienne passa la tête dans le salon, sessuyant les mains sur son jean.
Papa, ce soir, on pourrait baisser un peu le son ? On voulait jouer à Carcassonne, je lai apporté.
À quoi ? sétonna Gérard.
Un jeu de société. Des routes, des villes à bâtir. Cest chouette.
Mais jouez, quest-ce qui vous en empêche ? rétorqua le père, sincèrement surpris. La télévision ne hurle pas, elle dérange qui ?
Étienne sapprêta à expliquer que cest justement le fond sonore permanent qui gêne, mais le regard appuyé de Jacqueline, en quête de compromis, larrêta. Elle passait alors avec un plateau de charcuterie et les observait, attentive.
Mangez dabord, dit-elle pour clore le débat. Après, vous ferez ce que vous voudrez. On a le temps avant minuit.
Le temps semblait à Étienne bien plus court que ça. Il connaissait trop bien la mécanique : dabord La Grande Vadrouille, puis le concert, lallocution du Président, puis encore le gala, et soudain tout le monde baillait, la boîte de jeu abandonnée à portée de main.
Dans la cuisine flottait lodeur de mayonnaise, de persil frais, doignons dorés. Sur le rebord de fenêtre, un plat de pommes de terre refroidissait pour la salade de hareng. Jacqueline, vive et précise, découpait des cornichons dans son grand saladier.
Maman, tu pourrais faire la moitié de la salade sans jambon ? suggéra prudemment Camille, sasseyant à table. Jaime de plus en plus les légumes et Louis nest pas trop viande.
Sans jambon, cest plus une salade répondit mécaniquement Jacqueline. Cest un vaste mélange, voilà tout. Enfin, si tu veux, je ten mets un peu de côté avant de mélanger.
Super, merci, sourit Camille, soulagée.
Elle appréciait sincèrement sa belle-mère, mais chaque Nouvel An, elle avait limpression dassister, en spectatrice, à une pièce bien rodée où chacun tenait son rôle. Les recettes, les rituels de Jacqueline étaient autant dancrages. Camille le savait, mais elle voulait aussi que leurs propres habitudes, à elle et à Étienne, aient droit de cité, pas seulement dans leur appartement à eux.
Tu nous refais le coup de ta salade allégée, hein ? lança Gérard du salon. Je sais déjà : pas assez salé, pas assez corsé. Tant pis, je salerai moi-même.
Ce sera très bien, répondit Jacqueline, piquée.
Étienne perçut la déception dans la voix maternelle. Peut-être Camille aurait-elle pu éviter le sujet du jambon. Mais il se souvint du dernier réveillon, où Louis avait chipoté dans son assiette, plaidant quil détestait cette salade, et se persuada que, non, cétait juste.
Trente minutes plus tard, ils étaient à table. Le jour déclinait, mais les bougies nétaient pas encore allumées, le sapin scintillait dans langle du salon. La télé diffusait encore le concert, le volume enfin baissé un premier compromis silencieux : Étienne avait descendu un cran en passant et Gérard avait fait mine de navoir rien vu.
Portons un toast, lança Gérard, levant sa coupette de Crémant. Cest bien que vous soyez là. Les enfants, ça grandit vite… puis, il sinterrompit, balaya la pensée dun revers de main. Bref, je suis content que vous soyez venus.
Le cœur dÉtienne se serra. Il savait langoisse de son père : celle de se retrouver un jour tous les deux, perdus dans cet appartement à tapis et vaisselier, que les enfants choisissent chez des amis, parce quon a nos propres traditions. Le concert, la salade, la télévision : autant de promesses que le passé na pas disparu.
Nous aussi, vraiment, répondit-il.
Les coupes tintèrent, le Crémant était sec, un peu amer. Louis attrapait les clémentines, Camille servait du jus de fruit, Jacqueline emplissait les assiettes de salade.
Vous allez regarder Le Père Noël est une ordure ce soir ? demanda Camille, sur un ton neutre.
Évidemment, Gérard sanima dun coup. Sans ça, ce nest même pas la fête. Neuf heures pile, juste après le dîner, puis le thé, et hop, on regarde.
On pourrait peut-être, pour une fois, passer notre tour ? tenta Étienne. On le connaît tous par cœur. On pourrait…
Ce nest pas à moi quil faut demander, coupa Jacqueline, même si ce nest pas à elle quon parlait. Pour moi, ce film, cest le réveillon. Je le regardais même à la maternité. Tu te rappelles, Gérard, il y avait la télé dans le couloir.
Je me souviens, répondit-il. Jy courais.
Étienne sentit son idée déraper. On ne parlait déjà plus seulement de cinéma, mais dhistoire personnelle.
On peut le regarder intervint Camille, voyant son hésitation. Et puis après, on joue ensemble ? Jai amené un super jeu
On jouera, ten fais pas, balaya Gérard, les yeux rivés à la télécommande. On a tout le temps.
Il reprit le zapping. Étienne se surprit à compter les pressions sur la télécommande. Un, deux, trois Comme des battements de pendule.
Après le repas, Louis ne tenait plus en place.
Papa, quand est-ce quon joue ? souffla-t-il, suffisamment fort pour que tout le monde entende.
On va débarrasser dabord, répondit Étienne.
Laisse, chéri, je vais ranger, intervint Jacqueline. Vous, occupez-vous de votre jeu. Je vous rejoins après.
Mais maman, protesta Étienne. On peut le faire à deux, ensemble.
Tu vas tout chambouler, répliqua-t-elle sans hostilité. Jai mon organisation. Allez, amusez-vous.
Pour elle, ranger empiler dans lévier, glisser le saladier sous un couvercle pour éviter que la salade ne sèche était aussi important que le dîner. Elle le faisait chaque année, les yeux fermés. Son rituel à elle.
Étienne et Camille échangèrent un regard. Mieux valait ne pas insister.
Bon, alors on sinstalle, dit-il.
Ils avancèrent dans le salon. Gérard venait de trouver la chaîne qui ouvrait Le Père Noël est une ordure. Les premières notes, connues de tous, filtraient déjà.
Ah, ça commence, dit-il, tout content. Je ne veux rien rater.
Papa, on voulait juste… Étienne tenait la boîte de jeu à la main.
Jouez donc après, répéta Gérard, sans quitter lécran. Tu sais que jadore le début. Après, vous pourrez aller jouer dans la cuisine.
Cest trop petit là-bas, protesta Camille. Surtout que maman y range la vaisselle. On espérait le faire ensemble, maintenant
Et pourquoi ensemble, au juste ? sétonna Gérard. Vous allez mexpliquer toutes vos règles, je ny comprendrai rien. Je préfère mon film. Venez à côté de moi, si ça vous chante.
Étienne inspira, expira. Voilà le nœud du problème qui se nouait vraiment.
Papa, dit-il calmement. Chaque année, on fait la même chose. Exactement pareil. On voulait, ce soir changer un peu. Discuter, jouer. Sans la télévision en permanence.
Elle te gêne en quoi, la télévision ? gronda le père. Elle ne tempêche pas de manger, non ? Je vais baisser encore plus, ça ira ?
Elle ne me dérange pas dans mon assiette, cest dans ma tête quelle me dérange ! cria presque Étienne. On ne sentend pas parler quand elle est tout le temps là !
Personne ne tempêche de parler, se vexa Gérard, augmentant instinctivement le son. La musique monta dun cran.
Juste alors, Jacqueline entra, sessuyant les mains. Elle sentit la tension, comme le courant dair dune fenêtre mal fermée.
Il se passe quelque chose ? demanda-t-elle.
Non, répondirent Étienne et Gérard dune même voix.
À la télé, Thierry Lhermitte portait déjà son toast dans la salle à manger de Katia. Les répliques, quils connaissaient par cœur, se superposaient à leurs propres échanges.
Nous, on espérait seulement jouer, murmura Camille. Tous ensemble. Et le film, peut-être… une autre fois.
On regarde le film, trancha Jacqueline. Cest la tradition, tout le monde le sait.
Étienne sentit la colère mêlée à la culpabilité lenvahir.
Ils nentendent rien, pensa-t-il, comme si vouloir autre chose cétait un caprice. Eux ont droit à leurs rituels, pas nous.
Louis, debout dans lembrasure, son doudou sous le bras, oscillait du regard entre la télévision et les adultes, la déception marquée sur le visage.
Je veux pas ce film, lâcha-t-il soudain. Cest nul.
Un silence tomba. La télévision continuait, mais ne parlait plus à personne.
Louis, tenta Jacqueline, tendre. Ce nest pas ennuyeux, cest… Tu es trop petit, tu comprendras plus tard.
Moi, je veux jouer, insista Louis, la voix tremblante. On avait dit quon jouerait.
Étienne sentit un renversement intérieur. Il savait combien il était plus facile dimposer aux adultes un compromis que dexpliquer à un enfant que ses promesses ne comptent pas.
Il sapprocha du téléviseur et, avant même dhésiter, appuya sur le bouton.
Lécran clignota puis séteignit. Dun coup, le salon sembla plus grand, plus silencieux. On nentendait plus que leau qui gouttait à la cuisine et une boule de Noël qui tintait doucement sur le sapin.
Étienne, souffla Jacqueline.
Papa dit en même temps Gérard.
Le même mélange de déception et de désarroi vibrait dans leurs voix.
On joue cinq minutes, bredouilla Étienne, sentant quil était allé trop loin. Juste pour commencer Ensuite…
Tu es sous mon toit, coupa Gérard. Tu coupes ma télé. Comme si je ne comptais plus.
Ces mots frappèrent plus violemment que prévu. Étienne voulut protester, sans parvenir à formuler quoi que ce soit. En cet instant, il venait de se comporter en hôte, pas en invité.
Ce nétait pas fait exprès, se justifia-t-il. Cest juste Louis…
Louis commença à sangloter. La tension adulte venait de le foudroyer. Camille le prit dans ses bras.
Chut, chut, murmurait-elle. Tout va bien, on va trouver une solution.
Jacqueline dévisagea son fils. Dans ses yeux se mêlaient fatigue, inquiétude, amour, et une peur profonde : celle que leur réveillon disparaisse, avalé dans le scénario des autres, les laissant seuls, démunis.
Ils ne comprennent pas, pensait-elle. Pour moi, ce film cest comme un repère. Tant quil existe, je suis encore la jeune femme davant. Sinon je nexisterai plus pareille.
Étienne, dit-elle doucement. Toute la journée on sagite. Je rêve juste de masseoir et de regarder mon film. Je nembête personne. Si tu veux jouer, joue. Mais pourquoi tout couper ?
Étienne sentit ses arguments seffriter, vidés de leur force.
Parce que, dit-il, quand la télé est allumée, on dirait… que vous nêtes pas là vraiment. Que vous êtes ailleurs, avec elle. Nous, on voudrait être avec vous. Pas seulement à côté de vous devant la télé mais vraiment avec vous.
Sa phrase resta suspendue. Gérard détourna les yeux. Un pincement daigreur lui traversa la poitrine.
Jai tout fait pour lui, pensait-il. Cétait pour lui, que je métais acheté cette télévision, alors que largent manquait. Et voilà que je suis le vieux qui se cache derrière lécran. Comme si sans la télé, je ne savais plus parler.
Il se revit, il y a quelques années, assis seul dans ce même salon, quand Jacqueline était à lhôpital. La télévision était alors sa seule compagnie le soir. Depuis, il redoutait le silence plus que tout.
Faisons comme ça, lâcha-t-il soudain, surpris par sa propre voix. Jouez maintenant. Trente minutes, une heure. Après, on remet le film, daccord ?
Étienne cligna des yeux.
Papa…
Je ne dirai rien, continua Gérard. Jessaierai même de jouer si vous mexpliquez. Mais après, on rallume la télé. On sy retrouve ?
Jacqueline le regarda, saisie. Elle ne sattendait pas à ce compromis de la part de Gérard. Mais cétait moins de la résignation quune envie de retenir tout le monde, de ne pas lâcher son rituel.
Alors va pour ça, Camille sempressa de confirmer. On met la boîte sur la table basse, on éteint la télé. Et pour le discours du Président, on la rallume tous ensemble. Ensuite, votre film, mais moins fort. Ceux qui veulent regardent, les autres peuvent jouer dans la chambre à côté.
Je joue avec papi et mamie, sexclama Louis, essuyant ses larmes.
Jacqueline soupira.
Je ne suis pas un monstre, pensa-t-elle. Pour mon petit-fils, je peux bien assouplir la règle.
Bon, conclut-elle. Quon voit donc ce jeu… mais expliquez vite, sinon je suis perdue avec vos routes.
Latmosphère sallégea. Étienne ralluma la télévision mais la mit en pause. Sur lécran figé, Thierry Lhermitte portait toujours son toast.
Il peut attendre, blagua-t-il. Pierre est patient.
Gérard esquissa un sourire. Cétait une vieille blague, mais ce soir elle faisait du bien.
Ils déployèrent le jeu sur la table basse, repoussant le bol de chocolats. Les tuiles de carton se mêlaient à la télécommande. Louis mélangeait tout gaiement, même si ça ne servait à rien.
Alors, commença Étienne. On tire chacun une tuile, on construit sa route, sa ville. Celui qui a le plus de points gagne.
Et si on fait une route dans le vide ? suspecta Gérard.
Cest interdit, déclara Louis, sérieux. Faut tout raccorder.
Comme dans la vie, murmura Gérard, et Étienne nétait pas sûr sil blaguait.
Les dix premières minutes furent chaotiques. Jacqueline posa sa figurine nimporte où, Louis oubliait les règles, Camille corrigeait gentiment tout le monde. Gérard fit dabord semblant de sennuyer, puis se prit au jeu en découvrant sa stratégie gagnante.
Moi, je suis stratège, fanfaronna-t-il, lœil malicieux. Vous maviez sous-estimé !
On ne savait pas, rit Camille.
À un moment, Jacqueline se surprit à rire franchement. Elle observa son mari chicaner avec son petit-fils pour une tuile, et se dit quon pouvait peut-être changer un peu les rituels : non pas tout jeter, juste compléter.
Maman, glissa Étienne pendant que Louis partait aux toilettes. Merci davoir accepté.
Jai rien accepté du tout, grogna-t-elle, sans acrimonie. Jessaie juste… Tu crois que cest facile de tout changer ? On a toujours fait comme ça. Je savais à lavance lheure de chaque chose. Ça rassure.
Je sais, acquiesça-t-il. Mais nous aussi, on veut nos petits trucs. Pour que Louis garde dautres souvenirs que vos films, quil naimait pas.
Il sen souviendra, soupira-t-elle. Lessentiel cest quon soit ensemble. Le reste, ça viendra.
À 21h, ils avaient terminé la partie. À la surprise générale, Gérard avait gagné. Il se frotta les mains, jeta un œil à la télé.
Alors, dit-il, ma revanche ?
À toi de jouer, admit Étienne, le sourire enfin détendu.
Ils reprirent place sur le canapé. Le générique déferlait sur lécran. La télévision nemplissait plus lespace ; la partie de jeu laissait ses traces ici et là : tuiles, pions, bloc de score. Et limpression quil sétait passé quelque chose, au-delà du simple visionnage passif.
Quand lallocution présidentielle commença, Jacqueline fila à la cuisine chercher le Crémant et les verres.
Donne du jus aux enfants, cria-t-elle à Camille. Quils ne me disent pas que je les saoule, cette fois.
Debout, ils écoutèrent les vœux, plus rites que surprises : difficultés, espoirs, lendemain. Gérard écoutait distraitement, les yeux rivés sur sa famille.
Voilà les miens, pensait-il. Sils tiennent à leurs jeux, cest sans importance. Lessentiel, cest quils viennent.
Les coups de minuit retentirent. On trinqua. Certains firent un vœu, dautres non. Louis, hésitant, en fit trois à la fois, trouvant ça très bien.
Après les cloches, la télévision continua, la musique en sourdine. Le film filait comme un écho lointain ; la soirée ne tournait plus seulement autour de lui.
Jacqueline, assise tout au bord du divan, une coupe à la main, écoutait dune oreille distraite la scène où Thierry Lhermitte dévalait lescalier, tandis que Camille et Étienne débattaient pour savoir qui lancerait la prochaine partie.
Maman, proposa Étienne tout à coup. Demain matin, on le regarde ensemble, ton film en rediff. Juste toi, papa et moi.
Elle le regarda, sidérée.
Pourquoi ?
Parce que, il haussa les épaules cest ton souvenir à toi. Ce sera votre rituel à vous. Le soir, on jouera et discute tous ensemble. Comme ça, on aura deux réveillons.
Elle y réfléchit. Lidée lui plaisait : on ne lui arrachait pas sa tradition, au contraire, on la sacrait.
On verra, répondit-elle, pour masquer son enthousiasme. Selon le réveil.
Gérard, qui suivait dune oreille, faisait semblant de sintéresser au film. Mais il se sentit rassuré. Pas à cause du film, mais parce que son fils avait tenté de trouver une forme où chacun aurait sa place.
Louis, assis sur le tapis, bâtissait une tour de pions, enveloppé dans son bonheur. Il ignorait quune petite guerre silencieuse sétait jouée là, pour une télécommande, pour le droit de définir la bonne façon de fêter. Pour lui, ce Nouvel An serait gravé par le fait que Papi avait gagné un jeu, que Mamie avait ri, et que Papa et Maman ne sétaient pas disputés.
Vers une heure du matin, Jacqueline se rendit compte quelle ne regardait presque plus la télévision. Elle bruissait en arrière-plan, mais pour la première fois, ce qui comptait, cétait ce qui se passait ici.
Étienne était assis à côté de son père, examinant un autre jeu. Camille et Louis rangeaient les restes de salade et les pelures de clémentine dans la cuisine ; lappartement sentait les plats, le sapin, et le Crémant presque éventé.
Maman, appela Étienne. Viens, Papa prépare une stratégie.
Jarrive, répondit-elle, refermant le saladier. Jarrive.
Avant de passer la porte, elle jeta un œil sur la scène : la télé lançait sa lumière douce sur les visages, la guirlande clignotait au rythme des notes. Il y avait dans cet enchevêtrement de lombre et de la chaleur, quelque chose dincroyablement familial.
Tout va bien, pensa-t-elle. Quil en soit ainsi, et ainsi. Limportant, cest quils soient là.
Elle sassit à côté de Gérard qui bougea imperceptiblement pour lui faire de la place. La télécommande, posée entre eux deux, semblait soudain légère, partagé, comme un objet précieux dont, ce soir, on ne se disputait plus le monopole.
Allez, souffla-t-elle, regardant leur fils et leur petit-fils. Montrez-moi vos routes.
Le temps du Nouvel An suivait son cours. Dehors les feux dartifice éclataient, à lécran les protagonistes sembrouillaient dans leurs adresses parisiennes. Mais ici, une nouvelle carte se dessinait doucement : aire de télévision, espace de jeu, coin de cuisine. Et entre toutes, des chemins fragiles, mais solides, pour aller lun vers lautre.
Il ny avait ni vainqueur, ni vaincu. Seulement chacun qui avait cédé un peu. Et la pièce nen était que plus chaleureuse.







