Ma sœur me demande de quitter mon propre appartement parce qu’elle va avoir un bébé. Est-ce vraiment normal qu’une telle chose arrive en France ?

Depuis un temps étrange et flou, mes souvenirs tourbillonnent, comme un vieux film en noir et blanc projeté à lenvers sur les murs dun appartement haussmannien. Maman et papa, silhouettes de velours, avaient acheté un deux-pièces rien que pour moi et ma sœur. Ils chuchotaient, dans la cuisine qui sentait le café fort, que plus tard, nous pourrions le vendre, le diviser comme une tarte et chacune aurait son petit coin de ciel à Paris. Rien nétait pressé, le temps sétirait comme un dimanche matin.

Puis, dans un virage soudain du rêve, ma sœur, Clémence car tel est son prénom quon ne trouve que chez nous a croisé le chemin dun homme. Ils se sont mariés dans un éclat de lumière pâle derrière les rideaux. Un soir, la voix de Clémence, parfumée à la lavande, ma demandé si cela me dérangerait queux deux sinstallent dans notre appartement. Peut-être a-t-elle dansé un peu devant moi, ou le salon sest dilaté pour nous contenir tous. Jai accepté, évidemment, parce que les rêves ne refusent rien à leurs héros.

Au début, les jours glissaient paisiblement, puis soudain la nouvelle de la grossesse de Clémence a éclaté dans lair comme le carillon de Notre-Dame. Après cela, leurs paroles ont commencé à flotter : mon beau-frère et Clémence racontaient que je devrais partir, que la chambre où jempile mes souvenirs deviendrait bientôt le royaume du bébé à venir. Ils planifiaient déjà la teinte des murs, le lieu où planait lombre dun berceau, sans vraiment prêter attention à mon existence, comme si jétais devenue invisible, une présence feutrée au bout du couloir.

Est-ce que cela se fait, en France, dêtre expulsée doucement de ses propres murs? Je suis pourtant propriétaire de la moitié de cet appartement ; cest gravé quelque part, sur un acte notarié qui sent le cuir et la poussière. Je suis étudiante, je vis dune bourse et dun emploi à mi-temps dont la paie en euros, quelques billets froissés, ne suffirait même pas à payer une chambre de bonne sous les toits. Pourquoi devrais-je courir après un studio à louer, méchapper de mon propre rêve?

Leurs demandes sont passées de suggestions enveloppées de miel à une insistance troublante. Désormais, Clémence me parle de ses plans comme si le changement était déjà terminé la chambre serait repeinte en vert sauge ou rose poudré, peu importe, pourvu que je disparaisse. Mais je maccroche : jai le droit de rester ici. Mon prénom, Élodie, circule encore, silencieusement, dans le vestibule.

Jai tout raconté à nos parents, là où le rêve devient plus flou encore. Maman, en préparant une tarte aux pommes où flottait lodeur de la cannelle, a ri doucement, disant : «Ah, ces femmes enceintes et leurs lubies, ça passera, ma chérie. Ny prête pas attention.» Mais comment ignorer ce sentiment de décalage permanent, ce motif étrange où chaque jour je me retrouve à la porte de ma propre histoire?

Je me sens étrangère à mon propre conte, dans un Paris flottant sous la pluie, où la Tour Eiffel ne se distingue plus dans la brume. Clémence ne veut pas changer ses plans. Quest-ce que je dois faire dans ce rêve absurde où la maison se retourne contre moi?

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Ma sœur me demande de quitter mon propre appartement parce qu’elle va avoir un bébé. Est-ce vraiment normal qu’une telle chose arrive en France ?
Je n’ai pas laissé ma maman entrer chez moi