La liste du quartier Nadège Simon parcourait le couloir du centre de santé, calant d’un mouvement du coude une épaisse pile de dossiers. Le badge en plastique, accroché à la poche de sa blouse, lui tirait le col, et ses lunettes glissaient sans cesse vers le bout de son nez. Les voix résonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, tandis que l’ambiance était saturée de l’odeur tenace de javel et de savon venu des toilettes. — Madame, c’est encore long ? — lançait une voix depuis le mur. Une femme corpulente en doudoune, serrant un sac d’analyses contre sa poitrine, attendait là. — On suit l’ordre d’arrivée, — répondit Nadège Simon, sans lever les yeux. — Vous avez remis vos dossiers ? Alors attendez… Elle bifurqua vers la salle de soins, posa les cartes sur la table, retira ses gants qui collaient encore légèrement à ses doigts, et poussa un soupir. À trois jours du Nouvel An, l’atmosphère ne s’en ressentait que par quelques guirlandes en lamé sur les portes des cabinets et par le fait que les gens dans la queue se plaignaient autant de leur tension que des prix dans les magasins. — Nadège, ça va ? — la médecin généraliste, fine et toujours en queue-de-cheval, passa la tête dans l’embrasure. — Je t’ai rajouté deux visites à domicile, ne râle pas. Ce sont des habitués, des anciens. — C’est pas grave, — déclara Nadège Simon. — Donne toujours. Elle glissa le papier d’adresses dans sa poche, vérifia son sac à tensiomètre et seringues. Les visites concernaient son quartier : des immeubles modernes où elle connaissait chaque entrée et presque chaque ascenseur au bruit. À midi, l’affluence au centre commença à décroître. Nadège passa son manteau chaud sur la blouse, enfila des bottes fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit. La neige crissait sous ses pas, les voitures étaient enterrées dans des congères sales, seule les roues dépassaient. Elle serra son sac médical sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. La première visite était dans la rue voisine. Immeuble à la façade grise, entrée avec porte lourde qu’il fallait pousser du genou pour la fermer. À l’intérieur, ça sentait la pâtée de chat et la serpillière mouillée. L’ampoule du plafond clignotait, quelque part on entendait la musique brailler. Au cinquième étage, sans ascenseur. En gravissant les marches, Nadège comptait les degrés. Au troisième, essoufflée, elle s’adossa au mur. Son cœur battait vite, ses genoux la lancinaient. Elle pensait, fugacement, qu’elle finirait bien par appeler elle aussi une infirmière à domicile plutôt que de courir partout. La porte s’ouvrit sur une femme maigre de quarante ans passés, tricot usé. — Entrez, — dit-elle, et cria vers la chambre : — Maman, c’est l’infirmière. Sur le sofa, une vieille dame en pull tricoté. Trois pots de plantes sur le rebord de fenêtre et, suspendue entre eux, une boule de verre solidaire sur un fil. — La tension varie et elle tousse, — expliqua la fille en arrangeant la couverture de sa mère. — Le médecin voulait que vous repassiez. D’un geste routinier, Nadège Simon installa le tensiomètre autour du bras maigre. La vieille femme l’observait de ses yeux clairs, un peu humides. — Vous préparez le réveillon ? — demanda-t-elle soudain pendant que la machine se gonflait. — Où irais-je ? — Nadège haussa les épaules. — Gardes, visites. Je regarderai la télé avec un petit festin… et c’est tout. — Nous, — la vieille fit un signe vers la fenêtre, — on a accroché une boule pour se rappeler qu’on fête Noël. Ma fille travaille cette nuit-là. Je serai seule, mais j’en ai l’habitude. La réplique n’avait rien de plaintif, pourtant Nadège fut gênée sans raison. Elle songea à son studio encombré de linge propre non rangé depuis l’automne, à la coriandre séchée dans un verre, à la boîte de boules de Noël qui prenait la poussière au placard depuis des années. — Votre tension est bonne, madame, — déclara-t-elle en regardant les chiffres. — Suivez le traitement prescrit. Je vais écouter la toux. Stéthoscope sur le torse osseux, souffle rauque, expiration lente. Dans le silence, seules les horloges sonnaient et là-haut, de la vaisselle tintait dans une autre pièce. — Vous repasserez avant les fêtes ? — lança la vieille une fois les instruments rangés. — Si visite il y a, je viendrai, — répondit Nadège. — Sinon, c’est pas prévu, nous… — Oui, c’est vrai, — acquiesça la doyenne avant d’ajouter soudain : — Vous aurez du monde, vous, pour le réveillon ? Quelqu’un pour trinquer ? Question simple, mais elle toucha un point sensible. Nadège sentit sa gorge se serrer. — À qui pourrais-je manquer ? — laissa-t-elle échapper dans un ton amer puis le regretta aussitôt. — Mes grands enfants vivent ailleurs. Ils appelleront sûrement. La vieille la contempla tendrement. — On regardera le réveillon ensemble à la télé, alors, — sourit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège repensait à cette phrase. « Ensemble à la télé ». Elle se souvint avoir cédé au sommeil l’an passé avant minuit, la lampe allumée, le poste ronflait dans la cuisine. Au matin, elle avait éteint le tout, repris sa garde, sans vraiment remarquer que c’était fête. Le deuxième appel venait de son propre immeuble, autre cage d’escalier. « Patient grabataire » lisait la fiche. Elle connaissait l’adresse : homme solitaire post-AVC, suivi par une aide à domicile à heure fixe. L’entrée, comme la sienne, peinture grise, vieilles boîtes à lettres marquées au feutre. La porte ouverte par l’aide-soignante, vêtue d’un gilet matelassé. Dans la chambre, un homme de soixante ans au corps massif, bras flasques. La télé diffusait un vieux film. — Et notre champion ? — Nadège levait les sourcils. — Oh… — l’aide respirait fort. — Il a toussé la nuit, tension instable. La médecin l’a vu, elle vous a envoyée. L’homme fixait le plafond, bougeant à peine les lèvres. — Bonjour, — fit Nadège. — Bientôt les fêtes, et vous cloué au lit… c’est pas normal. Il esquissa un maigre sourire. — Les fêtes, pour moi… faut juste pas que ça tombe la nuit. Elle pris la tension, surveilla la perf, nota dans son carnet. Odeur de médicaments et de cuisine. Sur la fenêtre, une coupe vide où jadis traînaient des bonbons. — Et sa famille ? — demanda-t-elle tout bas à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, — murmura-t-elle. — Rarement là. Pour Noël, non plus. Je ferai la garde. En rentrant, Nadège songea qu’au cœur de son immeuble, certains passeraient le réveillon allongés dans le silence, alors qu’elle, toute proche, ne les connaissait que par la fiche de visite. De retour au centre, il faisait nuit. Les flocons tourbillonnaient sous le lampadaire. Au personnel room, on mâchait des sandwichs, la télé débitait les actus. — Nadège, pourquoi cette tête ? — interrogea la généraliste, se versant du thé. — Fatiguée ? — Comme tout le monde, — répondit Nadège, retirant sa veste. — Tu sais, sur notre secteur, il y a beaucoup d’isolés ? Des vraiment seuls ? — Qu’est-ce que tu crois — la médecin remua son thé. — La moitié des dossiers, c’est ça. Soit des seuls, soit des oubliés. Pourquoi tu demandes ? Silence de Nadège devant la liste des visites. Les phrases tournaient : « Je serai seule », « c’est pas la fête pour moi ». — Je songeais… — elle se frotta l’arête du nez. — Peut-être qu’on pourrait… je sais pas. Leur souhaiter, leur donner quelques clémentines, du thé. Juste passer. La généraliste leva les yeux, surprise. — Tu es folle ! On va se faire remonter les bretelles. Aucune distribution, aucune initiative. Tu sais comment c’est. — Je comprends, — Nadège se précipita. — Pas au nom du centre de santé, juste… humainement. Mais je les connais, ça me trotte dans la tête. Soupir de la médecin. — Nadège, t’es gentille mais ne porte pas tout. Tu veux, fais-le seule. Pas au nom du service. Tais-toi sur le reste. Les plaintes, tu connais… « Plainte » sonna comme une douche froide. Nadège savait que chaque mot pouvait être prétexte à explication ou blâme. Sur le chemin du retour, le froid lui coupait les jambes et serrant son sac, elle vit les guirlandes allumées dans les fenêtres. Des gamins sautaient autour du sapin artificiel au rez-de-chaussée, des paillettes bruissaient. Dans le hall, calme. Un voisin avait posé un petit sapin en plastique sur le rebord, à côté d’un pot et d’une tige flétrie. Sur le mur, une affiche sur la coupure d’eau, scotchée à la va-vite. Chez elle, lumière, sac sur le tabouret. La cuisine frisquette, fenêtre entrouverte. Elle lança la bouilloire, mit du thé dans une tasse puis, avant le frémissement, s’assit et sortit son carnet du sac. Première page : « À qui la solitude ? ». Elle réfléchit, pensa à la vieille avec la boule, au monsieur post-AVC, à une dame du quartier qui se plaignait de « n’avoir personne ». Égrena noms et adresses. Dix lignes. Elle contemplait les noms, la fatigue montait lourdement. Les objections tournaient : « Ne t’en mêle pas », « Ce n’est pas ton travail », « Pas la force ». Elle se massa le front. Et si j’achetais simplement des clémentines, un par un, — se dit-elle. — Sans discours, sans grandes affiches. Juste frapper et souhaiter la fête. Ceux qui veulent, prendront. Les autres… refermeront la porte. Ce n’était pas le refus qui l’inquiétait, mais le fait de devoir se présenter, parler, expliquer. À l’infirmerie, elle était sûre d’elle — actes, tension, dossiers. Mais là, c’était entrer dans l’intime. Le thé prêt, elle s’installa de nouveau, carnet devant elle. Ajouta une ligne : « Appartement 87, voisine du dessus, alitée ». Elle la connaissait par le bruit des béquilles et l’odeur de soupe dans le couloir. Le lendemain, arrivée tôt au centre. Salle vide, juste le bruit du balai du brancardier. Nadège accrocha sa blouse, sortit le carnet et le posa. Une jeune aide-soignante à coupe courte entra. — Bonjour, — fit-elle. — Aujourd’hui ça va grouiller, tout le monde veut se soigner avant les fêtes. — Dis, — fit Nadège, — on n’a pas quelques patients isolés… On pourrait réunir chacun cent euros, acheter clémentines et thé ? Je ferais la tournée sur mon chemin. Regard surpris. — On risque pas… — la phrase resta en suspens. — Pas au nom du centre, — Nadège répondit vite. — Juste humainement. Pas de listes, rien d’officiel. Je dirai rien. Juste… pour ne pas laisser les fêtes vides. Silence, puis la jeune sortit un billet. — Bon, — dit-elle. — Mais ne dis à personne que j’ai donné. Sinon, ça va jaser. À midi, le carnet cachait des billets : vingt, cent, d’autres refusaient, certains souffraient aussi. Une médecin haussa les épaules : — Tu crois qu’avec tes clémentines ils se sentiront mieux ? Tu devrais te battre pour les médicaments gratos. Nadège haussa les épaules. Elle savait que c’était juste, mais sans pouvoir pour les ordonnances… et les clémentines, c’était possible. Après le travail, passage au supermarché bondé, clients à la chaîne, poussant les caddies, râlant devant le champagne. Elle prit deux kilos de clémentines, du thé, des biscuits. La caissière, fatiguée : — Vous préparez le réveillon ? — Oui, — sourit Nadège. — Un peu. Chez elle, les poches alignées : clémentines, thé, biscuits. Neuf paquets. Un drôle de trac la saisit. — Folie, — murmura-t-elle, mais ne rangea pas les sacs. Le soir, manteau et écharpe serrés, trois poches d’un côté, trois de l’autre, le reste à suivre. Elle commença par ses proches voisins : l’homme post-AVC et la dame du dessus. À l’étage, premier appel — mains moites dans les gants, cœur battant. Sonnerie, pas, verrou. L’aide-soignante ouvrit. — Déjà vous ? Encore des soins ? — Non, — Nadège à toute vitesse. — Juste ceci pour la fête. Clémentines, thé… Un peu de chaleur. Regards suspicieux. — Ça vient de qui ? — Des voisins, — répondit Nadège après un bref doute. — Juste pour ne pas rester seul. — C’est qui ? — la voix du monsieur. — On nous offre… des cadeaux. — Quels cadeaux ? J’en veux pas. Nadège passa le seuil, entrouvrit la porte vers la chambre. — C’est moi, l’infirmière, — dit-elle. — Pas de colère, juste des clémentines. Je les laisse, à vous de voir. Il la regarda, yeux adoucis. — Bonne fête, — dit-elle. Les mots sonnaient vides. — À vous aussi, — maugréa-t-il, tourné vers la télé. Dans l’escalier, souffle court. Au moins, pas chassée. Chez la voisine du dessus, démarche lente, porte grattée, vieille peinture. Après un long silence, grincement de serrure — une septuagénaire en robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis en dessous, — dit Nadège. — On ne se connaît que par les soins. J’ai… apporté un petit quelque chose. Clémentines, thé. Vous acceptez ? Regard interrogatif puis direct. — C’est pour quoi ? — Rien, — répondit Nadège. — Simplement. Bonne fête. La dame hésita puis prit le sac. — Merci, — souffla-t-elle. — Je me disais : si seulement quelqu’un frappait… juste quelqu’un. Ce mot toucha plus que mille plaintes. Nadège, muette. — J’habite juste dessous, — précisa-t-elle. — Sonnez si besoin. — Non, c’est pas évident, — murmura-t-elle. — Vous avez votre vie. — On ne sait jamais, — fit Nadège. — Je dois filer. Sac en main, rue déjà sombre, passants rares. Direction l’immeuble de la vieille dame au ballon — cinq minutes à pied. Devant l’immeuble, fenêtres éclairées, plantes en ombre portée. Elle entra, gravit les marches. La fille ouvrit. Surprise. — Pour une visite ? — Non, — Nadège. — Je passais. Juste… puis-je entrer ? Chambre, vieux pull, lumière sur la boule. — Je ne croyais pas vous voir, — dit la vieille. — Mais vous êtes là. — Je reste peu. Voici pour la fête. Clémentines, thé. Rien d’exceptionnel. Des doigts tremblants furent tendus. — Merci, — fit-elle. — Je n’ai rien à offrir. — Je ne demande rien, — Nadège. — Alors je vous dis vous êtes généreuse. Ça, j’ai le droit ? Un nœud dans la gorge de Nadège. Elle détourna le regard vers les plantes. — Oui, — répondit-elle. — Mais n’en abusez pas. Petit rire, tension apaisée. Quelques phrases sur la météo, les vieux films à la télé… puis départ. Les visites suivantes varièrent. Une femme referma la porte, refusant tout. Une autre s’excusait de ne pouvoir offrir un café, son logement désordonné. Un homme à béquilles s’interrogeait sur une opération marketing. Certains se réjouissaient, certains se dérobaient, d’autres râlaient « qu’on ferait mieux de refaire les routes ». À chaque descente d’escalier, Nadège se sentait ridicule, mais soulagée. Elle ne sauvait personne, ne résolvait rien. Mais dans ces courts instants sur le seuil, quelque chose réchauffait les rapports humains. Deux jours plus tard, au cœur de l’agitation du réveillon, elle courait encore au centre. Les gens venaient « profiter avant les fêtes », apportaient des boîtes de chocolats discrètement. Salle du personnel, des paquets pour tous. La direction afficha l’interdiction des cadeaux, personne ne s’en souciait vraiment. — Tu as distribué à tes « chouchous » ? — glissa l’aide-soignante. — Ceux que j’ai pu, — répondit Nadège. — Les autres, plus tard. — T’es une héroïne, — chuchota la jeune. — Mais chut. Le soir venu, corridors désertés, la femme de ménage lave les carreaux. Chambre de soins calme, bruit de frigo. — Filez, — ordonna la chef de service. — Demain repos. Pas de visites, sauf urgence. Nadège ôta sa blouse, la suspendit soigneusement. Sur le dossier du siège, une empreinte souple. Elle prit son sac, éteignit la lumière, quitta le bâtiment. Seule une secrétaire d’astreinte tricotait derrière la vitre de l’accueil. Panneaux d’affiches médicales, porte hier bondée, vide ce soir. Dehors, pétards. Un éclat rouge. La neige crisse. Elle marche lentement, fatigue aux jambes et douleur dans le dos. À l’entrée, une jeune voisine et sa poussette. — Nadège Simon, — l’arrêta-t-elle. — C’est bien vous qui êtes venue voir « notre mamie » hier ? Elle parle du « père Noël » toute la soirée. — Vous plaisantez, — rit Nadège. — C’était que des clémentines. — Eh bien, — sourit la voisine. — Ça lui a fait plaisir. Quelques mots sur la peur des enfants face aux feux, puis la voisine s’éloigne. Nadège regagne son appartement, lumière de l’entrée. Silence. Horloge sur le mur. Elle enlève son manteau, pose le sac, file à la cuisine. Soupe froide au matin sur la table. Elle s’assied, sert du thé avec citron. Télé non allumée. Derrière la vitre, feux d’artifice, reflets dans la nuit. Elle repense aux visages croisés : la vieille à la boule, le patient à la perf, la voisine serrant le sac précieusement. Elle se rappelle une femme disant « Je croyais qu’on m’avait oubliée ». On ne m’a pas oubliée non plus, — pense-t-elle soudain. Pas parce qu’on m’a offert quelque chose, mais parce qu’aujourd’hui, en frappant aux portes, elles s’ouvraient. Derrière, des gens la voyaient alors non comme infirmière, mais comme visiteuse de cœur. Elle termine son thé, se lève, passe dans la chambre. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la saisit, la pose sur la chaise. Un grincement : à l’intérieur, boules de verre, figurines, fils brillants. Sans sapin, elle prend une boule qu’elle essuie, la suspend au crochet près de la fenêtre où pendent d’ordinaire les clés. La boule vacille, capte la lumière et reflète la petite cuisine, la table, sa présence. Devant ce reflet, elle sent sa poitrine moins lourde. Pas de miracle. Demain, nouvelles visites, nouvelles files, nouveaux formulaires. La fatigue la gagnera, les papiers lui pèsent. Mais elle garde son carnet, où elle ajoute des petits coches à côté des noms, non comme bilan mais comme mémoire : il y a des gens à qui l’on peut rendre visite, juste avec une clémentine et un bonjour. Explosion plus lointaine dehors, la vitre tremble. Elle sourit. Près de la fenêtre, elle observe les enfants courir, feux de Bengale allumés, les adultes blottis contre le froid. Nadège Simon reste là un instant, puis gagne son salon. La télé brille : variétés de fête et chansons connues. Elle s’installe dans le fauteuil, un coussin dans le dos, son téléphone en main. Elle envoie un message à sa fille : « Bon réveillon. Tout va bien ici ». Puis un autre à la voisine du dessus : « Si besoin, je suis là ». Les réponses tardent. Sa fille écrira plus tard, sa voisine du dessus : « Merci ». Téléphone sur la table. Silencieuse, elle s’appuie, écoute : bruits de verres, rires de voisinage. Sa chambre silencieuse ne semble plus tout à fait vide. Elle ferme les yeux, savoure les bruits de l’immeuble, les pétards lointains, sa propre respiration calme. Fatiguée, mais moins seule que jamais. Et ce sentiment si petit et têtu lui paraît être, au fond, le vrai cadeau de l’année.

La liste dans le quartier

Clémence Dufour flottait à travers le couloir carrelé du centre médical, serrant contre elle une pile de dossiers patients. Son badge de plastique, attaché par un fil, tirait vers le bas le col fatigué de sa blouse; ses lunettes glissaient sur son nez, menaçant de tomber. Des voix vrombissaient, les chaises grinçaient, un éternuement résonna comme un klaxon dans lair saturé deffluves deau de Javel et de savon, venant des toilettes tout proches.

Infirmière, ça va encore durer longtemps ? chantonna une voix, venue de lombre dun mur. Une femme trapue en manteau dhiver tenait sur ses genoux un sac rempli danalyses, serré contre elle comme un trésor.

Chacun son tour, répondit Clémence, sans lever les yeux. Vous avez déposé votre dossier ? Alors patientez.

Elle bifurqua vers la salle de soins, posa la pile sur la table, ôta ses gants qui collaient encore un peu à ses doigts, et souffla. Trois jours encore avant la nouvelle année, mais on le devinait seulement aux guirlandes éparses accrochées sur les portes des cabinets, et aussi parce que la file dattente se plaignait aussi bien du cholestérol que du prix du Comté au supermarché.

Clémence, ça va ? La médecin généraliste, légère comme une brindille, apparut dans lembrasure avec une éternelle queue-de-cheval. Je tai rajouté deux visites à domicile. Ne râle pas : ce sont les habitués, les anciens.

Tu sais bien que jai pas le choix, fit Clémence en prenant les adresses, quelle rangea dans la poche de sa blouse. Elle vérifia la sacoche, où dormaient tensiomètre, aiguilles, seringues. Les appels venaient de son quartier, lenchevêtrement de tours en béton quelle connaissait jusquau bruit de chaque ascenseur.

À lheure du déjeuner, la salle sapaisa, telle une plage après la marée. Clémence posa sa doudoune sur la blouse, enfila ses bottines fourrées quelle cachait sous larmoire et fila dehors. Le sol crissait sous la neige, les voitures, garées en tas le long de la chaussée, avaient lair de vaches somnolentes, leurs roues émergeant des congères grises. Sacoche sous le bras, elle se dirigea vers larrêt du bus, mais cest le tramway qui est arrivé, filant tel un serpent dacier dans la brume.

Premier appel : immeuble voisin, façade morne, porte dentrée lourde quil fallait pousser avec la hanche. Odeur de croquettes pour chats, de serpillère humide. Au plafond, lampoule vacillait, et plus haut, la radio grésillait avec une chanson oubliée.

Appartement, cinquième étage, sans ascenseur. Clémence égrainait les marches, sarrêtant au troisième pour retrouver son souffle, adossée au mur, écoutant le battement de son cœur comme un tambour dans le brouillard. Pensée fugace : bientôt, ce serait à elle dappeler linfirmière, et non de galoper chez les autres.

La porte s’ouvrit sur une femme maigre en vieux pull étiré.

Entrez, glissa-t-elle, puis cria vers lintérieur : Maman, linfirmière est là.

La pièce était plongée dans une lumière froide, une vieille dame allongée sur le canapé, pull tricoté soigneusement. Sur le rebord de la fenêtre, trois pots avec des géraniums rescapés, entre lesquels pendait une boule de verre solitaire sur un fil.

La tension joue au yoyo, dit la fille en remontant la couverture de sa mère. Et la toux. Le médecin ma dit que vous deviez regarder.

Clémence déroula le tensiomètre, installa la manchette sur ce bras de moineau. La vieille la contempla, yeux deau, transparents comme du verre.

Vous préparez le réveillon ? demanda-t-elle soudain, alors que l’appareil s’emplit dair.

Oh, pour moi, il ny aura pas grand-chose, balaya Clémence. Un tour de garde, deux visites, la télé qui bourdonne, une salade de betteraves, et cest tout.

Chez nous commença la vieille, tournant la tête vers la fenêtre. On a suspendu une boule, pour se souvenir quil y aura fête. Ma fille travaille cette nuit, je ferai la nouvelle année seule. Mais je suis rodée.

Sa voix navait rien dune plainte, pourtant Clémence sentit une gêne sourde. Elle se remémora son studio, le séchoir oublié depuis lautomne, le bouquet daneth desséché dans un gobelet. Le sapin navait pas franchi sa porte depuis cinq ans, le carton à boules dormant sous les combles.

Vous avez une tension de jeune fille, mamie, fit-elle en consultant le résultat. Continuez les comprimés, comme dit le médecin. Je vais écouter la toux.

Le stéthoscope capta un râle, la respiration, telle une porte grince. La pièce était figée, seuls les tic-tac de lhorloge et le bruit de vaisselle chez les voisins faisaient bouger le temps.

Vous reviendrez avant la fête ? demanda la vieille alors quelle rangeait ses outils.

Si besoin, oui, fit Clémence. Sinon, sans appel, je nai pas le droit de venir.

Bien sûr, acquiesça la vieille qui ajouta soudain : Et vous, quelquun viendra chez vous ? Pour trinquer ?

La question était simple, trop directe. Clémence sentit son cœur se tendre.

Qui aurait envie ? soupira-t-elle dun ton acide, et le regretta aussitôt. Mes enfants ont leur vie, loin dici. Ils appelleront, bien sûr.

La vieille lui adressa un regard doux, presque fraternel.

Alors, on regardera la télé ensemble, conclut-elle. Chacune chez soi.

Dans la cage descalier, Clémence ressassa ces mots. “Regarder ensemble la télé”. Elle songea à lan dernier, assoupie avant minuit, la lampe de chevet allumée, la télé murmurante dans la cuisine. Le matin, éteindre tout et filer au boulot, jour ordinaire.

Deuxième appel, même immeuble, autre cage. “Patient alité”, disait la note. Un homme seul, AVC, une assistante passait chaque matin. La porte souvrit sur une employée en gilet matelassé ; lodeur de soupe et de désinfectant flottait depuis la cuisine.

Alors, le champion ? demanda Clémence, haussement de sourcil.

Il toussait cette nuit, sa tension est bancale, dit-elle. Jai appelé la docteure, elle vous a envoyée.

Le malade, large, affaissé, des bras ballants, regardait le plafond, lèvres à peine mobiles.

Bonjour, fit Clémence, penchée sur lui. Une fête arrive, et vous au lit. Ce nest pas juste.

Un demi-sourire, comme un coin de ciel.

Moi, une fête souffla-t-il. Contentez-vous de passer la nuit.

Clémence prit la tension, vérifia la perfusion, griffonna dans le carnet. Odeur de médocs et de soupe. Sur la fenêtre, un vase vide : elle se rappelait quautrefois il contenait des bonbons, laissés pour les visiteurs.

Sa famille ? demanda-t-elle à voix basse, dans le couloir.

Une sœur, répondit l’assistante. Elle vit loin, elle ne viendra pas à la fête. Je serai là, de nuit.

Dans lescalier, entre les paliers, Clémence pensa quà quelques cloisons delle, dautres attendaient le nouvel an immobiles et seuls ; elle le savait seulement via les urgences.

À son retour au centre, elle déposa les dossiers. Nuit tombée, derrière la vitre dansait la neige; une lampe dehors projetait sa lumière jaune, irréelle. Dans la salle de repos, quelquun croquait une tartine, la télé psalmodiait les infos.

Clémence, tu as lair cuite, lança la généraliste en se versant du thé du vieux bouilloire électrique. Fatiguée ?

Comme tout le monde, répondit Clémence, ôtant sa doudoune. Dis, dans le coin, on en a beaucoup des vrais solitaires ?

Ben, la médecin remua sa tasse, un demi-sourire. La moitié du fichier. Des gens sans famille, parfois juste sur le papier. Pourquoi tu demandes ?

Clémence observa la liste des appels scotchée au mur. Les phrases tournaient dans sa tête : “Je serai seule”, “Quest-ce que jen ai à faire, du nouvel an ?”

Je pensais murmura-t-elle, grattant son front, Peut-être je pourrais passer leur souhaiter bonne année, apporter des clémentines, du thé ? Juste un geste.

La généraliste la dévisagea, défi dans les yeux.

Tu veux te faire virer ? rit-elle presque gentiment. Pas de cadeaux, pas dinitiatives, tu sais bien… On nous accuserait dabus, tu imagines.

Je comprends, coupa Clémence. Pas au nom du centre, juste entre humains. Jai leurs adresses, je pourrais y passer discrètement.

La médecin soupira.

Clémence, tu as le cœur tendre, mais tu ne dois pas porter tout le monde. Fais-le à titre privé, mais ne mêle pas le centre ni nous. Les plaintes, tu sais ce que ça donne.

“Plainte”, ce mot glacial, Clémence en connaissait les éclaboussures. Toute lettre pouvait faire exploser le quotidien.

Dehors, Clémence rentra à petits pas gelés, le souffle des basses températures la piquant comme une gorgée de schnaps. Sa sacoche semblait plus lourde que jamais. Derrière les fenêtres, les guirlandes clignotaient; au rez-de-chaussée, des enfants tournaient autour dun sapin artificiel, décors froissés.

Dans le hall, tout était silence. Quelquun avait posé une mini-arbre de Noël en plastique sur le rebord, à côté dun pot de fleur sec. Un avis dinterruption deau chaude, scotché, épluchait les murs.

Chez elle, Clémence alluma, posa sa sacoche sur le tabouret. La cuisine respirait le froid, la fenêtre entrouverte distillait un courant dair. Elle fit bouillir leau, versa du thé dans la tasse, puis sassit, sortant son carnet de la sacoche.

Première page, elle écrivit : “Pour qui la solitude pèse”. Le souvenir des visages croisa ses pensées : la vieille dame à la boule, le paralysé et la voisine dà côté qui se plaint de navoir “personne”. Elle dressa une liste, une dizaine de lignes.

Elle contemplait les noms, sentant la fatigue tomber comme un manteau trop dense. Les objections dansaient : “Ce nest pas tes affaires”, “Tu nas aucune obligation”, “Tes épuisée”. Elle frotta son front.

Mais si jachetais juste des clémentines, un paquet de thé, les porter un par un, pensa-t-elle. Sans discours, sans tracts. Juste toquer, sourire, souhaiter la fête. Ceux qui voudront accepteront, les autres fermeront la porte.

Ce qui leffrayait le plus nétait pas le rejet, mais lobligation de franchir ce seuil, de dire, dexpliquer. Dans la salle de soins, elle savait qui elle était ; ici, dans les couloirs privés, elle devenait une intruse, même fugace.

Le thé infusait. Elle versa leau, enfouie sous le plaid, retourna à la liste. Par automatisme, elle ajouta : “Appartement 19, la voisine au-dessus, alitée”. Elle napercevait cette vieille femme quà travers le bruit des béquilles et aux effluves de soupe séchappant de sous sa porte.

Le jour suivant, Clémence arriva au centre plus tôt. La salle était vide, seul le brancardier saffairait à laver le sol, long serpent de mousse et deau. Elle suspendit sa blouse, sortit le carnet, le posa sur la table.

Quelques minutes plus tard, laide-soignante entra, costume large, cheveux courts coupés net.

Bonjour, fit-elle, un clin dœil. Il va y avoir la queue, aujourdhui. Avant les fêtes, tout le monde se rappelle quil faut se soigner.

Tu sais, osa Clémence pendant quelle mettait ses gants, On a des patients vraiment seuls. Si on mettait chacune dix euros, on achète des clémentines et du thé. Je distribuerai, au passage.

Air surpris de laide-soignante.

Tu crois que la voix suspendue, pleine dinquiétude.

Rien à voir avec le centre, répondit vite Clémence. Juste entre nous. Pas de liste officielle, pas de signature. Je ne dirai jamais que ça vient de toi. Juste pour quils aient un peu de douceur.

La jeune femme hésita, puis tira de sa poche un billet froissé.

Daccord, articula-t-elle. Mais ne dis à personne que je te lai donné. On se ferait taper sur les doigts

Dans le carnet, des billets de dix, vingt euros, glissés entre les pages, dautres collègues refusèrent poliment, expliquant queux aussi raclent jusquà la paie. Une médecin ricana :

Tu crois quune clémentine répare la solitude ? Tu devrais revendiquer des médocs gratuits.

Clémence haussa les épaules. Cétait vrai, mais les clémentines étaient à sa portée. Les prescriptions, non.

Après le travail, elle passa au Carrefour du coin. À lintérieur, foule, caddies qui sentrechoquent, disputes devant les rayons Champagne. Elle prit deux kilos de clémentines, quelques boîtes de thé, deux paquets de sablés. À la caisse, la vendeuse tamponna sans entrain.

Préparez-vous aux festivités ? demanda-t-elle dans un souffle.

Oui, répondit Clémence. Un petit peu.

Chez elle, elle étala les courses sur la table, prépara des sacs propres, mit plusieurs clémentines, un sachet de thé, quelques biscuits, dans chacun. Neuf paquets. Elle les observa, un trac étrange au ventre, comme avant un oral décole.

Je suis folle, murmura-t-elle, mais les paquets restèrent là.

Le soir tombé, bien emmitouflée, elle prit trois sacs dans chaque main. Commence par les voisins directs : le paralysé, la vieille du dessus.

À l’appartement de l’homme, le cœur battant, doigts moites sous les gants, elle sonna. Lassistante ouvrit, surprise.

Cest encore pour un soin ? questionna-t-elle.

Non, précisa Clémence, juste un petit cadeau. Clémentines, thé Vous acceptez ?

La fille la regarda comme une enquêteuse.

Ça vient de qui, vraiment ?

Des voisins, inventa Clémence après une pause. Des gens, simplement. Pour adoucir la fête, un peu.

De la chambre fusa la voix du patient :

Qui cest ?

Des paquets cria lassistante.

Des cadeaux ? Jai besoin de rien ! grogna le malade.

Clémence lança, porte entrouverte :

Cest moi, linfirmière. Je laisse les clémentines, vous en ferez ce que vous voudrez.

Un regard dur, puis un éclair de douceur inattendue.

Bonne année, glissa-t-elle, se sentant ridicule dans cette pièce de perfusions.

Pareil, marmonna-t-il, se tournant vers la télé.

Sur le palier, Clémence respira fort. On ne ma pas chassée, se dit-elle.

Chez la voisine du dessus, escalier plus lent. Porte écaillée. Elle sonna, hésita à repartir; puis des pas, un clic, une femme ridée, soixante-dix ans, robe de chambre et foulard.

Oui ?

Je suis du dessous, dit Clémence. On ne connait pas vraiment, mais je viens parfois en soin. Voilà, je vous apporte un peu pour la fête. Clémentines, thé. Simplement.

La vieille jaugea le sac, puis Clémence.

Il faut payer ?

Non, fit-elle. Cest gratuit. Bonne année.

La voisine prit le sac à deux mains, comme un sac de cendres.

Merci, souffla-t-elle. Jespérais quon frapperait. Que quelquun viendrait.

Clémence acquiesça, muette.

Si besoin je suis en dessous, dit-elle. Nhésitez pas.

Difficile doser, marmonna la vieille. Vous travaillez tant.

On ne sait jamais, fit Clémence en séclipsant.

Elle descendit, prit les derniers paquets, quitta limmeuble. La nuit bleue tombait, les lampadaires jetaient des ombres daquarelle. À cinq minutes de là, la vieille à la boule habitait.

Devant lentrée, Clémence observa les fenêtres : lumière au troisième étage, silhouettes trapues des plantes. Elle entra, gravit les étages, comptant les marches.

La fille ouvrit, étonnée.

Une urgence ?

Non, expliqua Clémence, Je passais. Un geste pour la fête. Jentre ?

Dans la chambre, la vieille sur le canapé; sur le rebord, la boule miroitait.

Je pensais que vous viendriez pas, dit-elle.

Un simple paquet : clémentines, thé. Rien de plus.

La vieille prit le sac, doigts tremblants.

Merci, chuchota-t-elle. Je ne peux rien vous offrir.

Il ne fallait rien, fit Clémence.

Je peux juste vous dire : vous êtes une bonne personne, murmura la vieille avec son sourire de pain chaud.

Clémence sentit la gorge serrée. Elle détourna les yeux vers les plantes.

Ça suffit, dit-elle. Mais nen abusez pas.

Un rire, partagé. Elle resta encore un instant, évoquant la météo, les films à la télé, puis prit congé.

Les visites suivantes furent diverses : une femme referma sèchement la porte en disant quelle avait tout, une autre sexcusa du désordre, un homme demanda si cétait une opération publicitaire, certains acceptèrent avec joie, d’autres rechignaient.

À chaque descente descalier, Clémence se sentit décalée, malgré tout soulagée. Elle savait quelle ne changera rien, ni ne sauvera personne. Pourtant, dans ce court moment douverture, il se passait un quelque chose, invisible et précieux.

La veille du jour J, le centre vibrait dactivité. Des patients pressés venaient “avant les fêtes”, des paquets de chocolats circulaient subrepticement dans la salle de repos. Un avis au tableau rappelait linterdiction des cadeaux, que tous ignoraient.

Alors, tas fini ta tournée ? glissa laide-soignante, complice.

Pour ceux que jai pu. Le reste, la prochaine fois, répondit Clémence.

Tu déchires, souffla-t-elle, mais dis-le surtout pas.

La nuit, derniers patients. Couloirs vides. La femme de ménage effaçait les traces, serpillère magique. Frigo vrombissait dans la salle de soins, gardant ses vaccins comme des œufs dor.

Filez donc ! lança la chef, passant la tête. Demain, repos, pas dappels sauf urgence.

Clémence ôta sa blouse, la suspendit. Son empreinte demeura sur le dossier de chaise. Elle prit sa sacoche, coupa la lumière, séchappa.

Dans le couloir, seules les lampes de garde brillaient, lair plus frais quen journée. Elle traversa laccueil la standardiste, seule, tricotait un pull gris. Le panneau daffichage: dépistage, horaires, files immobiles.

Premier pétard, dehors, lumière rouge sur la neige. Clémence progressait lentement, la fatigue dans les jambes, une vague douleur au bas du dos.

Devant limmeuble, la voisine jeune poussa le landau vers elle.

Clémence, dit-elle, Vous avez vu la grand-mère hier ? Elle ma raconté quun “père Noël” est venu.

Père Noël, mon œil ! rit Clémence. Juste des clémentines.

Eh bien, sourit la voisine, Ça la rendue heureuse.

Elles parlèrent un moment, les enfants effrayés par les feux, puis la voisine disparut. Clémence monta chez elle, alluma lentrée.

Silence. Lhorloge comptait les secondes. Elle rangea sa sacoche, gagna la cuisine. Un bol de soupe refroidi traînait depuis le matin. Elle sassit, versa le thé, une rondelle de citron.

Le salon restait sombre. Dehors, les feux dartifice trouaient la nuit, les reflets dansaient sur la vitre.

Les visages croisaient sa mémoire : la dame à la boule, le paralysé, la voisine ému avec le sac fragile. Une, en prenant le cadeau, avait balbutié : “Je pensais être oubliée”.

Je ne suis pas oubliée non plus, pensa-t-elle subitement. Pas parce quon lui offrait quoi que ce soit, mais parce quaujourdhui, les portes inconnues souvraient. Derrière elles, des regards croisaient le sien, non comme une infirmière-automate, mais comme une visiteuse venue, sans raison, par simple humanité.

Elle termina son thé, se leva, entra dans le salon. Sur larmoire, une boîte dorée dormait, pleine de décorations oubliées. Elle la tira, la posa sur une chaise, fit grincer le couvercle. À lintérieur, des boules de verre, poupées, fils dorés.

Pas de sapin, alors elle prit une boule, la frotta, et la suspendit à côté de la fenêtre, là où pendait le trousseau de clés. La boule tinta doucement, captant la lumière de la lampe, reflétant la petite cuisine, la table, et sa propre silhouette.

Ce reflet la fit sourire, comme si lespace dans sa poitrine sétait élargi. Rien nétait miraculeux. Demain ramènerait files dattente, plaintes, radio réveil et papiers.

Mais elle avait maintenant ce carnet, où chaque nom portait une croix discrète, comme une amulette. Pas un bilan, juste un rappel : certains attendent quon vienne, pas seulement avec une injection, mais parfois avec un sachet de clémentines et bonjour.

Dehors, explosion plus forte, vitre qui tremble. Elle sursaute, puis sourit à elle-même. Sapproche, regarde la cour : des enfants courent, allument des cierges magiques, les adultes grelottent, les bras croisés.

Clémence reste un instant immobile, puis rejoint la cuisine, coupe la lumière, va dans le salon. Allume la télé : les présentateurs rient, les chanteurs entonnent des airs familiers.

Elle sinstalle dans le fauteuil, cale un coussin, prend son mobile. Hésite, puis écrit un SMS à sa fille : “Bonne année. Tout va bien ici.” Un autre : à la voisine du dessus, “Si besoin, je suis là.”

Les réponses tardent. Sa fille promet dappeler à minuit. La voisine répond : “Merci.”

Clémence pose le téléphone, sétire, écoute les verres tintés derrière la cloison, les rires. Autour delle, le calme paraît moins lourd quavant. Elle ferme les yeux, laisse le brouhaha lenvelopper, son souffle régulier.

Fatiguée, certes, mais la solitude paraît effacée, légère, diffractée. Ce sentiment ténu, obstiné, simpose à elle comme le vrai solstice de lannée passée.

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La liste du quartier Nadège Simon parcourait le couloir du centre de santé, calant d’un mouvement du coude une épaisse pile de dossiers. Le badge en plastique, accroché à la poche de sa blouse, lui tirait le col, et ses lunettes glissaient sans cesse vers le bout de son nez. Les voix résonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, tandis que l’ambiance était saturée de l’odeur tenace de javel et de savon venu des toilettes. — Madame, c’est encore long ? — lançait une voix depuis le mur. Une femme corpulente en doudoune, serrant un sac d’analyses contre sa poitrine, attendait là. — On suit l’ordre d’arrivée, — répondit Nadège Simon, sans lever les yeux. — Vous avez remis vos dossiers ? Alors attendez… Elle bifurqua vers la salle de soins, posa les cartes sur la table, retira ses gants qui collaient encore légèrement à ses doigts, et poussa un soupir. À trois jours du Nouvel An, l’atmosphère ne s’en ressentait que par quelques guirlandes en lamé sur les portes des cabinets et par le fait que les gens dans la queue se plaignaient autant de leur tension que des prix dans les magasins. — Nadège, ça va ? — la médecin généraliste, fine et toujours en queue-de-cheval, passa la tête dans l’embrasure. — Je t’ai rajouté deux visites à domicile, ne râle pas. Ce sont des habitués, des anciens. — C’est pas grave, — déclara Nadège Simon. — Donne toujours. Elle glissa le papier d’adresses dans sa poche, vérifia son sac à tensiomètre et seringues. Les visites concernaient son quartier : des immeubles modernes où elle connaissait chaque entrée et presque chaque ascenseur au bruit. À midi, l’affluence au centre commença à décroître. Nadège passa son manteau chaud sur la blouse, enfila des bottes fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit. La neige crissait sous ses pas, les voitures étaient enterrées dans des congères sales, seule les roues dépassaient. Elle serra son sac médical sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. La première visite était dans la rue voisine. Immeuble à la façade grise, entrée avec porte lourde qu’il fallait pousser du genou pour la fermer. À l’intérieur, ça sentait la pâtée de chat et la serpillière mouillée. L’ampoule du plafond clignotait, quelque part on entendait la musique brailler. Au cinquième étage, sans ascenseur. En gravissant les marches, Nadège comptait les degrés. Au troisième, essoufflée, elle s’adossa au mur. Son cœur battait vite, ses genoux la lancinaient. Elle pensait, fugacement, qu’elle finirait bien par appeler elle aussi une infirmière à domicile plutôt que de courir partout. La porte s’ouvrit sur une femme maigre de quarante ans passés, tricot usé. — Entrez, — dit-elle, et cria vers la chambre : — Maman, c’est l’infirmière. Sur le sofa, une vieille dame en pull tricoté. Trois pots de plantes sur le rebord de fenêtre et, suspendue entre eux, une boule de verre solidaire sur un fil. — La tension varie et elle tousse, — expliqua la fille en arrangeant la couverture de sa mère. — Le médecin voulait que vous repassiez. D’un geste routinier, Nadège Simon installa le tensiomètre autour du bras maigre. La vieille femme l’observait de ses yeux clairs, un peu humides. — Vous préparez le réveillon ? — demanda-t-elle soudain pendant que la machine se gonflait. — Où irais-je ? — Nadège haussa les épaules. — Gardes, visites. Je regarderai la télé avec un petit festin… et c’est tout. — Nous, — la vieille fit un signe vers la fenêtre, — on a accroché une boule pour se rappeler qu’on fête Noël. Ma fille travaille cette nuit-là. Je serai seule, mais j’en ai l’habitude. La réplique n’avait rien de plaintif, pourtant Nadège fut gênée sans raison. Elle songea à son studio encombré de linge propre non rangé depuis l’automne, à la coriandre séchée dans un verre, à la boîte de boules de Noël qui prenait la poussière au placard depuis des années. — Votre tension est bonne, madame, — déclara-t-elle en regardant les chiffres. — Suivez le traitement prescrit. Je vais écouter la toux. Stéthoscope sur le torse osseux, souffle rauque, expiration lente. Dans le silence, seules les horloges sonnaient et là-haut, de la vaisselle tintait dans une autre pièce. — Vous repasserez avant les fêtes ? — lança la vieille une fois les instruments rangés. — Si visite il y a, je viendrai, — répondit Nadège. — Sinon, c’est pas prévu, nous… — Oui, c’est vrai, — acquiesça la doyenne avant d’ajouter soudain : — Vous aurez du monde, vous, pour le réveillon ? Quelqu’un pour trinquer ? Question simple, mais elle toucha un point sensible. Nadège sentit sa gorge se serrer. — À qui pourrais-je manquer ? — laissa-t-elle échapper dans un ton amer puis le regretta aussitôt. — Mes grands enfants vivent ailleurs. Ils appelleront sûrement. La vieille la contempla tendrement. — On regardera le réveillon ensemble à la télé, alors, — sourit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège repensait à cette phrase. « Ensemble à la télé ». Elle se souvint avoir cédé au sommeil l’an passé avant minuit, la lampe allumée, le poste ronflait dans la cuisine. Au matin, elle avait éteint le tout, repris sa garde, sans vraiment remarquer que c’était fête. Le deuxième appel venait de son propre immeuble, autre cage d’escalier. « Patient grabataire » lisait la fiche. Elle connaissait l’adresse : homme solitaire post-AVC, suivi par une aide à domicile à heure fixe. L’entrée, comme la sienne, peinture grise, vieilles boîtes à lettres marquées au feutre. La porte ouverte par l’aide-soignante, vêtue d’un gilet matelassé. Dans la chambre, un homme de soixante ans au corps massif, bras flasques. La télé diffusait un vieux film. — Et notre champion ? — Nadège levait les sourcils. — Oh… — l’aide respirait fort. — Il a toussé la nuit, tension instable. La médecin l’a vu, elle vous a envoyée. L’homme fixait le plafond, bougeant à peine les lèvres. — Bonjour, — fit Nadège. — Bientôt les fêtes, et vous cloué au lit… c’est pas normal. Il esquissa un maigre sourire. — Les fêtes, pour moi… faut juste pas que ça tombe la nuit. Elle pris la tension, surveilla la perf, nota dans son carnet. Odeur de médicaments et de cuisine. Sur la fenêtre, une coupe vide où jadis traînaient des bonbons. — Et sa famille ? — demanda-t-elle tout bas à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, — murmura-t-elle. — Rarement là. Pour Noël, non plus. Je ferai la garde. En rentrant, Nadège songea qu’au cœur de son immeuble, certains passeraient le réveillon allongés dans le silence, alors qu’elle, toute proche, ne les connaissait que par la fiche de visite. De retour au centre, il faisait nuit. Les flocons tourbillonnaient sous le lampadaire. Au personnel room, on mâchait des sandwichs, la télé débitait les actus. — Nadège, pourquoi cette tête ? — interrogea la généraliste, se versant du thé. — Fatiguée ? — Comme tout le monde, — répondit Nadège, retirant sa veste. — Tu sais, sur notre secteur, il y a beaucoup d’isolés ? Des vraiment seuls ? — Qu’est-ce que tu crois — la médecin remua son thé. — La moitié des dossiers, c’est ça. Soit des seuls, soit des oubliés. Pourquoi tu demandes ? Silence de Nadège devant la liste des visites. Les phrases tournaient : « Je serai seule », « c’est pas la fête pour moi ». — Je songeais… — elle se frotta l’arête du nez. — Peut-être qu’on pourrait… je sais pas. Leur souhaiter, leur donner quelques clémentines, du thé. Juste passer. La généraliste leva les yeux, surprise. — Tu es folle ! On va se faire remonter les bretelles. Aucune distribution, aucune initiative. Tu sais comment c’est. — Je comprends, — Nadège se précipita. — Pas au nom du centre de santé, juste… humainement. Mais je les connais, ça me trotte dans la tête. Soupir de la médecin. — Nadège, t’es gentille mais ne porte pas tout. Tu veux, fais-le seule. Pas au nom du service. Tais-toi sur le reste. Les plaintes, tu connais… « Plainte » sonna comme une douche froide. Nadège savait que chaque mot pouvait être prétexte à explication ou blâme. Sur le chemin du retour, le froid lui coupait les jambes et serrant son sac, elle vit les guirlandes allumées dans les fenêtres. Des gamins sautaient autour du sapin artificiel au rez-de-chaussée, des paillettes bruissaient. Dans le hall, calme. Un voisin avait posé un petit sapin en plastique sur le rebord, à côté d’un pot et d’une tige flétrie. Sur le mur, une affiche sur la coupure d’eau, scotchée à la va-vite. Chez elle, lumière, sac sur le tabouret. La cuisine frisquette, fenêtre entrouverte. Elle lança la bouilloire, mit du thé dans une tasse puis, avant le frémissement, s’assit et sortit son carnet du sac. Première page : « À qui la solitude ? ». Elle réfléchit, pensa à la vieille avec la boule, au monsieur post-AVC, à une dame du quartier qui se plaignait de « n’avoir personne ». Égrena noms et adresses. Dix lignes. Elle contemplait les noms, la fatigue montait lourdement. Les objections tournaient : « Ne t’en mêle pas », « Ce n’est pas ton travail », « Pas la force ». Elle se massa le front. Et si j’achetais simplement des clémentines, un par un, — se dit-elle. — Sans discours, sans grandes affiches. Juste frapper et souhaiter la fête. Ceux qui veulent, prendront. Les autres… refermeront la porte. Ce n’était pas le refus qui l’inquiétait, mais le fait de devoir se présenter, parler, expliquer. À l’infirmerie, elle était sûre d’elle — actes, tension, dossiers. Mais là, c’était entrer dans l’intime. Le thé prêt, elle s’installa de nouveau, carnet devant elle. Ajouta une ligne : « Appartement 87, voisine du dessus, alitée ». Elle la connaissait par le bruit des béquilles et l’odeur de soupe dans le couloir. Le lendemain, arrivée tôt au centre. Salle vide, juste le bruit du balai du brancardier. Nadège accrocha sa blouse, sortit le carnet et le posa. Une jeune aide-soignante à coupe courte entra. — Bonjour, — fit-elle. — Aujourd’hui ça va grouiller, tout le monde veut se soigner avant les fêtes. — Dis, — fit Nadège, — on n’a pas quelques patients isolés… On pourrait réunir chacun cent euros, acheter clémentines et thé ? Je ferais la tournée sur mon chemin. Regard surpris. — On risque pas… — la phrase resta en suspens. — Pas au nom du centre, — Nadège répondit vite. — Juste humainement. Pas de listes, rien d’officiel. Je dirai rien. Juste… pour ne pas laisser les fêtes vides. Silence, puis la jeune sortit un billet. — Bon, — dit-elle. — Mais ne dis à personne que j’ai donné. Sinon, ça va jaser. À midi, le carnet cachait des billets : vingt, cent, d’autres refusaient, certains souffraient aussi. Une médecin haussa les épaules : — Tu crois qu’avec tes clémentines ils se sentiront mieux ? Tu devrais te battre pour les médicaments gratos. Nadège haussa les épaules. Elle savait que c’était juste, mais sans pouvoir pour les ordonnances… et les clémentines, c’était possible. Après le travail, passage au supermarché bondé, clients à la chaîne, poussant les caddies, râlant devant le champagne. Elle prit deux kilos de clémentines, du thé, des biscuits. La caissière, fatiguée : — Vous préparez le réveillon ? — Oui, — sourit Nadège. — Un peu. Chez elle, les poches alignées : clémentines, thé, biscuits. Neuf paquets. Un drôle de trac la saisit. — Folie, — murmura-t-elle, mais ne rangea pas les sacs. Le soir, manteau et écharpe serrés, trois poches d’un côté, trois de l’autre, le reste à suivre. Elle commença par ses proches voisins : l’homme post-AVC et la dame du dessus. À l’étage, premier appel — mains moites dans les gants, cœur battant. Sonnerie, pas, verrou. L’aide-soignante ouvrit. — Déjà vous ? Encore des soins ? — Non, — Nadège à toute vitesse. — Juste ceci pour la fête. Clémentines, thé… Un peu de chaleur. Regards suspicieux. — Ça vient de qui ? — Des voisins, — répondit Nadège après un bref doute. — Juste pour ne pas rester seul. — C’est qui ? — la voix du monsieur. — On nous offre… des cadeaux. — Quels cadeaux ? J’en veux pas. Nadège passa le seuil, entrouvrit la porte vers la chambre. — C’est moi, l’infirmière, — dit-elle. — Pas de colère, juste des clémentines. Je les laisse, à vous de voir. Il la regarda, yeux adoucis. — Bonne fête, — dit-elle. Les mots sonnaient vides. — À vous aussi, — maugréa-t-il, tourné vers la télé. Dans l’escalier, souffle court. Au moins, pas chassée. Chez la voisine du dessus, démarche lente, porte grattée, vieille peinture. Après un long silence, grincement de serrure — une septuagénaire en robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis en dessous, — dit Nadège. — On ne se connaît que par les soins. J’ai… apporté un petit quelque chose. Clémentines, thé. Vous acceptez ? Regard interrogatif puis direct. — C’est pour quoi ? — Rien, — répondit Nadège. — Simplement. Bonne fête. La dame hésita puis prit le sac. — Merci, — souffla-t-elle. — Je me disais : si seulement quelqu’un frappait… juste quelqu’un. Ce mot toucha plus que mille plaintes. Nadège, muette. — J’habite juste dessous, — précisa-t-elle. — Sonnez si besoin. — Non, c’est pas évident, — murmura-t-elle. — Vous avez votre vie. — On ne sait jamais, — fit Nadège. — Je dois filer. Sac en main, rue déjà sombre, passants rares. Direction l’immeuble de la vieille dame au ballon — cinq minutes à pied. Devant l’immeuble, fenêtres éclairées, plantes en ombre portée. Elle entra, gravit les marches. La fille ouvrit. Surprise. — Pour une visite ? — Non, — Nadège. — Je passais. Juste… puis-je entrer ? Chambre, vieux pull, lumière sur la boule. — Je ne croyais pas vous voir, — dit la vieille. — Mais vous êtes là. — Je reste peu. Voici pour la fête. Clémentines, thé. Rien d’exceptionnel. Des doigts tremblants furent tendus. — Merci, — fit-elle. — Je n’ai rien à offrir. — Je ne demande rien, — Nadège. — Alors je vous dis vous êtes généreuse. Ça, j’ai le droit ? Un nœud dans la gorge de Nadège. Elle détourna le regard vers les plantes. — Oui, — répondit-elle. — Mais n’en abusez pas. Petit rire, tension apaisée. Quelques phrases sur la météo, les vieux films à la télé… puis départ. Les visites suivantes varièrent. Une femme referma la porte, refusant tout. Une autre s’excusait de ne pouvoir offrir un café, son logement désordonné. Un homme à béquilles s’interrogeait sur une opération marketing. Certains se réjouissaient, certains se dérobaient, d’autres râlaient « qu’on ferait mieux de refaire les routes ». À chaque descente d’escalier, Nadège se sentait ridicule, mais soulagée. Elle ne sauvait personne, ne résolvait rien. Mais dans ces courts instants sur le seuil, quelque chose réchauffait les rapports humains. Deux jours plus tard, au cœur de l’agitation du réveillon, elle courait encore au centre. Les gens venaient « profiter avant les fêtes », apportaient des boîtes de chocolats discrètement. Salle du personnel, des paquets pour tous. La direction afficha l’interdiction des cadeaux, personne ne s’en souciait vraiment. — Tu as distribué à tes « chouchous » ? — glissa l’aide-soignante. — Ceux que j’ai pu, — répondit Nadège. — Les autres, plus tard. — T’es une héroïne, — chuchota la jeune. — Mais chut. Le soir venu, corridors désertés, la femme de ménage lave les carreaux. Chambre de soins calme, bruit de frigo. — Filez, — ordonna la chef de service. — Demain repos. Pas de visites, sauf urgence. Nadège ôta sa blouse, la suspendit soigneusement. Sur le dossier du siège, une empreinte souple. Elle prit son sac, éteignit la lumière, quitta le bâtiment. Seule une secrétaire d’astreinte tricotait derrière la vitre de l’accueil. Panneaux d’affiches médicales, porte hier bondée, vide ce soir. Dehors, pétards. Un éclat rouge. La neige crisse. Elle marche lentement, fatigue aux jambes et douleur dans le dos. À l’entrée, une jeune voisine et sa poussette. — Nadège Simon, — l’arrêta-t-elle. — C’est bien vous qui êtes venue voir « notre mamie » hier ? Elle parle du « père Noël » toute la soirée. — Vous plaisantez, — rit Nadège. — C’était que des clémentines. — Eh bien, — sourit la voisine. — Ça lui a fait plaisir. Quelques mots sur la peur des enfants face aux feux, puis la voisine s’éloigne. Nadège regagne son appartement, lumière de l’entrée. Silence. Horloge sur le mur. Elle enlève son manteau, pose le sac, file à la cuisine. Soupe froide au matin sur la table. Elle s’assied, sert du thé avec citron. Télé non allumée. Derrière la vitre, feux d’artifice, reflets dans la nuit. Elle repense aux visages croisés : la vieille à la boule, le patient à la perf, la voisine serrant le sac précieusement. Elle se rappelle une femme disant « Je croyais qu’on m’avait oubliée ». On ne m’a pas oubliée non plus, — pense-t-elle soudain. Pas parce qu’on m’a offert quelque chose, mais parce qu’aujourd’hui, en frappant aux portes, elles s’ouvraient. Derrière, des gens la voyaient alors non comme infirmière, mais comme visiteuse de cœur. Elle termine son thé, se lève, passe dans la chambre. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la saisit, la pose sur la chaise. Un grincement : à l’intérieur, boules de verre, figurines, fils brillants. Sans sapin, elle prend une boule qu’elle essuie, la suspend au crochet près de la fenêtre où pendent d’ordinaire les clés. La boule vacille, capte la lumière et reflète la petite cuisine, la table, sa présence. Devant ce reflet, elle sent sa poitrine moins lourde. Pas de miracle. Demain, nouvelles visites, nouvelles files, nouveaux formulaires. La fatigue la gagnera, les papiers lui pèsent. Mais elle garde son carnet, où elle ajoute des petits coches à côté des noms, non comme bilan mais comme mémoire : il y a des gens à qui l’on peut rendre visite, juste avec une clémentine et un bonjour. Explosion plus lointaine dehors, la vitre tremble. Elle sourit. Près de la fenêtre, elle observe les enfants courir, feux de Bengale allumés, les adultes blottis contre le froid. Nadège Simon reste là un instant, puis gagne son salon. La télé brille : variétés de fête et chansons connues. Elle s’installe dans le fauteuil, un coussin dans le dos, son téléphone en main. Elle envoie un message à sa fille : « Bon réveillon. Tout va bien ici ». Puis un autre à la voisine du dessus : « Si besoin, je suis là ». Les réponses tardent. Sa fille écrira plus tard, sa voisine du dessus : « Merci ». Téléphone sur la table. Silencieuse, elle s’appuie, écoute : bruits de verres, rires de voisinage. Sa chambre silencieuse ne semble plus tout à fait vide. Elle ferme les yeux, savoure les bruits de l’immeuble, les pétards lointains, sa propre respiration calme. Fatiguée, mais moins seule que jamais. Et ce sentiment si petit et têtu lui paraît être, au fond, le vrai cadeau de l’année.
Abandonnée par amour