En entrant dans lappartement, Solène resta interdite. Près du seuil, posés avec une précision étrange à côté de ses chaussures et de celles dYvan, se trouvaient de hauts escarpins. Elle les reconnut aussitôt ceux dAstrid, la sœur dYvan, coûteux, perchés sur des talons indécents. Que faisait-elle ici ? Solène ne se souvenait pas quYvan lait prévenue dune visite familiale.
Solène, ton mari est encore en déplacement ? lança Paul, son collègue, alors quelle filait vers larrêt du bus sous les marronniers de la place Gambetta. On sinstalle au bistrot ? Un petit chocolat chaud, ta boisson préférée ? On discute, ça fait trop longtemps quon se croise sans sarrêter Salut-bonjour, cest lassant.
Désolée, Paul, je ne peux pas aujourdhui. Yvan a promis de rentrer plus tôt pour choisir la cuisine on na pas fini daménager depuis les travaux. Et il ne part plus en déplacement depuis belle lurette.
Il rentre vraiment à lheure ? demanda Paul, un sourire ironique dans la voix à peine dissimulé.
Pas toujours, répondit Solène en secouant la tête, On a besoin dargent, alors il fait des heures sup. Quand on aura enfin tout meublé, il pourra être là à heure fixe, comme avant.
Je vois, dit Paul en lui souhaitant une belle soirée puis sen alla, laissant derrière lui une traînée déclats de rire un peu tristes.
Solène eut de la chance le bus arriva dans une bourrasque, sans lattente interminable quelle connaissait si bien, et elle avait quitté le bureau plus tôt ce jour-là. Assise à la fenêtre, elle laissa ses pensées dériver, se superposant, brouillées comme dans un rêve : des souvenirs, des phrases, des images qui flottaient sans rester.
Autrefois, elle et Paul avaient parlé mariage ; ils sétaient séparés sur un malentendu, dont Solène ne se rappelait même plus la cause. Puis Yvan était apparu, tout de suite après, comme sil sétait glissé entre les ombres. Elle était allée à la mairie avec lui presque par défi, pour montrer à Paul quelle nétait pas seule. Regarde, pensait-elle, tu las perdu.
Paul avait tenté de la reconquérir : excuses, promesses, élans romantiques. Mais Solène s’était déjà noyée dans Yvan, convaincue que Paul nétait quun mirage, une illusion. Cette histoire lavait quittée, tout simplement. Jusquà ce quil soit muté dans la succursale où elle travaillait.
Paul joua la surprise, feignant le hasard. Mais Solène soupçonnait quil avait agencé son transfert en apprenant quelle y était. Malgré tout, il était agréable de savoir quil restait seul et gardait pour elle cette chaleur intacte. Elle lui souhaitait du bonheur, secrètement jalouse, parfois, de celle qui finirait par le charmer il était passé maître dans lart de séduire, après tout.
Avec Yvan, Solène ne pouvait pas dire quelle avait raté son mariage, mais il travaillait sans cesse. Sil le faisait pour leur confort, pour quils ne manquent de rien, Solène se retrouvait seule, à errer dans un appartement qui ne leur appartenait même pas. Cétait celui dAstrid. Elle lavait généreusement mis à leur disposition, en attendant que ses enfants grandissent.
Astrid navait jamais eu à se soucier de largent. Elle ne travaillait pas, ses appartements étaient des placements, pour que ses enfants naient aucun souci plus tard. Yvan et Solène avaient rénové selon leurs goûts, et Astrid avait consent i à tout, mais Solène se demandait sil naurait pas mieux valu louer quelque chose déjà prêt tout cet argent investi aurait pu servir à une location, ou un apport pour acheter, peut-être
Mais Yvan navait pas hésité, fasciné par cette opportunité offerte par sa sœur. Combien de temps déjà quils avaient emménagé ? Un an, peut-être plus ? Solène narrivait plus à se souvenir. Ce logement avait toujours quelque chose de provisoire, comme si la vraie vie commençait après. Quand, exactement, elle lignorait.
Son pas ralentit en approchant de limmeuble, comme pour différer le retour à la réalité. Le portail grinça familièrement, et Solène senfonça dans le couloir sombre, montant jusquau quatrième étage. Les paliers défilaient, mais latmosphère devenait étrange, saturée de tensions sourdes.
À la porte, Solène resta figée devant les escarpins dAstrid, labsence d’Yvan, le silence inhabituel. Elle allait l’appeler, signaler son retour, mais une intuition la retint. Subitement attentive, elle capta des voix derrière l’autre porte.
On voulait partir en vacances, disait Astrid, sa voix traînant, mais mon mari na jamais de congés alors jai pensé te refiler les billets. A une condition ! Elle avait pris soudain un ton quasi impérieux. Tu pars pas avec ta femme, tu pars avec Violette.
Solène se figea. Avec Violette ? Elle se rappela soudain ce prénom, Yvan lavait évoqué vite fait, Astrid voulait absolument les rapprocher. Elle ny avait jamais prêté attention mais là, tout son corps se raidit devant ce mauvais présage.
Je ne veux pas de Violette, la voix dYvan vibra dune exaspération sourde. Astrid, jai déjà dit que maintenant, cétait Solène et moi Jai Solène ! Pourquoi insister ?
Solène poussa un soupir soulagé. Tout sexpliquait juste de lentêtement, comme toujours. Son doigt tournait la poignée, prête à intervenir, mais Astrid reprit la parole.
Qui veux-tu convaincre ? Je me rappelle comme tu adorais Violette ! Vous alliez vous marier, et tu tes vexé pour une broutille Ne sois pas têtu. Solène nest pas pour toi. Violette, cest autre chose !
Solène sentit le sol tanguer sous ses pieds. Amour ? Mariage prévu ? Yvan lui avait pourtant juré que Violette ne comptait pas. Lair semblait vibrer, les mots sentrechoquant comme des ballons de baudruche, prêts à exploser.
Et alors ? Yvan répondit, agacé et hésitant ? Cest du passé. Je suis marié, je ten prie, arrête.
Marié ? Tu fais semblant ? Yvan, tu sais bien que tu as épousé Solène juste pour rendre Violette jalouse, quand elle ta largué. Elle voulait revenir, elle sest excusée, mais tu tes vengé avec ce mariage.
Solène sentit une pesanteur lui tomber dessus. Était-elle juste un pion pour un règlement de compte ? Sa propre histoire lui revint, ses noces rapides avec Yvan pour oublier Paul, elle-même motivée par le dépit. Mais enfin, aujourdhui, cétait différent, non ? Ils saimaient, non ?
Cest terminé, dit soudain Yvan, sa voix plus posée. Solène est ma femme. Jai des obligations.
Ah, tes fameuses obligations Vous navez même pas eu d’enfants, heureusement. Tu nas jamais eu de vrai chez-toi. Avec Solène, ce sera toujours un entre-deux, alors que Violette a reçu un trois-pièces neuf, spacieux et elle tattend, elle taime toujours.
Solène se serra contre le mur froid, tentant de retenir ses émotions. Comment Astrid pouvait-elle dire cela ? Ce qui comptait, cétait ce que Yvan allait répondre. Solène se figea, souhaitant saisir la moindre inflexion.
Arrête, Astrid, finit par dire Yvan, lentement. Le logement importe peu. On aura le nôtre, tôt ou tard.
Mais Astrid sentêtait :
Tu refuses le changement. Violette a toujours été mieux pour toi, tu es juste vexé, mais il est encore temps de tout corriger. Avec elle, il y aura une maison, la stabilité, tout ce que tu mérites. Tu ne vois pas ? Avec Solène, tu ne seras jamais pleinement heureux.
Dailleurs Cette appartement, je ne peux pas vous le laisser pour toujours. Jai dautres projets, vous allez devoir partir très bientôt.
Violette sait ce que tu manigances ? lâcha Yvan, à la surprise générale.
Bien sûr quelle sait ! Cest même elle qui la demandé. Les billets, cest son idée. Elle sait que tu laimes encore. Jaide, cest tout !
Le silence tomba, lourd, glissant. Solène sentit la pièce tourner autour delle. Pourquoi Yvan ne répondait-il pas ? Songeait-il sérieusement à accepter ?
Et Solène ? Je lui dis quoi ? murmura enfin Yvan.
Dis-lui que tu vas maider à la maison familiale On refait toute la véranda ! Mais pars avec Violette à la mer. Cest plus simple.
Solène ne supporta plus. Elle se faufila hors de lappartement, fantomatique, et séloigna, sans se retourner.
Ses pas la menèrent dans une petite brasserie, aux murs recouverts de livres en désordre, où la lumière dorée flottait comme du miel. La pluie tapait doucement aux fenêtres et la nuit sinfiltrait. Solène saffala sur une banquette, commanda un chocolat vanillé par automatisme. Les paroles dAstrid la hantaient, sentremêlant, dans un brouillard dimages. Comment Yvan avait-il pu cacher tout cela ? Était-elle vraiment le jouet dune vengeance ? Elle avait cru bâtir une histoire authentique, et voilà que tout semblait nêtre quun jeu de rivalités passées. Pourtant, à la différence dYvan, jamais elle naurait accepté le moindre flirt avec Paul, même pas un café !
La nuit sépaissit. La brasserie séteignait, le monde dehors se mettait à vaciller sous les carreaux battus par la pluie. Solène navait pas touché à son chocolat. Le temps restait figé.
Yvan ne lappelait même pas. Sans doute prépare-t-il ses valises pour Violette, se dit-elle amèrement, et il sen moque bien de moi. Mais en cherchant son téléphone pour regarder lheure, elle découvrit quil était éteint.
Solène se leva décidée il fallait rentrer. Le vent frais du soir la transperça alors quelle semmitouflait dans son manteau. Sur le chemin du retour, elle se répétait que tout était fini avec Yvan. Le mot séparation se faisait une place en elle, glaciale, inévitable.
Arrivée à limmeuble, langoisse resurgit. Elle gravit lescalier, tourna la clé, entra dans la pénombre. Un silence étrange régnait, aucun bruit familier Mais ses yeux tombèrent sur des sacs au milieu du salon : Yvan faisait sa valise. Voilà, il part pensa-t-elle.
Quest-ce que tu fais ? demanda-t-elle, la voix mécanique.
Mais Yvan répondit autrement :
Solène, on sen va. Jai trouvé un appartement. Pour linstant, on loue, puis on prendra un crédit immobilier. Il sarrêta. Je narrivais pas à te joindre, ton téléphone était hors service Tu avais une mission tard ce soir ?
Solène resta stupéfaite. Toutes les phrases quelle sétait répétées sévaporèrent. Elle hocha la tête, muette.
On part vraiment ? souffla-t-elle.
Yvan sapprocha, soucieux de dissiper sa gêne :
Je me suis embrouillé avec Astrid, finit-il par dire. Jen ai assez, je ne veux plus dépendre delle. On a besoin de notre propre foyer.
Solène sentit la tension salléger un peu, mais ce nétait pas la fin. Yvan sassit sur le bord du canapé, lui raconta sans détours la conversation avec Astrid.
Jaurais dû tout te dire Oui, jai aimé Violette Oui, jai épousé Solène pour la rendre jalouse. Mais tu es celle que jaime vraiment, et je refuse de te perdre.
Solène priait pour que tout soit enfin clair. Oui, lamertume et le doute restaient, mais au moins ils pouvaient enfin parler ouvertement.
Pardon de ne pas lavoir dit plus tôt, ajouta Yvan, voix basse. Quand tu mas parlé de Paul, je ne voulais pas ajouter ça. Puis jai enfoui le passé.
Solène retint ses larmes, mélange de soulagement et de fatigue.
Daccord, dit-elle, le passé est derrière nous. Tu as vraiment trouvé un appartement ?
Oui, répondit Yvan, Cest provisoire, mais cette fois, ce sera à nous. Sans Astrid, sans ses conseils. On va sen sortir. Puis, on achètera avec un prêt.
Solène acquiesça. Cela lui parut enfin juste. Ils vivraient selon leur propre tempo, loin des autres, des attentes, des pressions.
Alors, prêt pour le déménagement ? sourit Yvan.
Solène sourit faiblement, incapable de parler davantage. Tout ce qui restait, cétait dy croire : que, cette nuit surréaliste, leur vie pouvait vraiment recommencer, et que le passé, tout comme les flaques de la ville, finirait par sévaporer.







