Le beau-père n’accepte pas sa belle-fille — Tu l’as trouvée à la maternelle ? Les femmes normales ne t’intéressent plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? Qu’est-ce qu’elle connaît ? — lançait Monsieur Vaillant avec mépris, regardant sa belle-fille. — À quoi peut-elle bien servir ? « Et pourtant, c’est bien elle qui devra le surveiller », pensa André, qui répondit aussitôt : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Alors je te demande juste un minimum de respect ! — Et le pot-au-feu, il t’a plu ? demanda Victoria. — Chez Sylvie, c’est meilleur ! — répliqua Monsieur Vaillant. — Plus goûteux ! Mais on va manger celui-là quand même, ça ne se jette pas ! — Vous vous moquez de moi ? — répliqua Victoria, scandalisée. — Eh ben, il manque un p’tit truc, — fit la grimace André. — Je saurais pas dire quoi, mais sans ça, ben, c’est pas pareil… — Toi alors, mon cher mari, je m’attendais pas à ça de ta part ! — Victoria retira son foulard avec colère — Si vous aimez tant la cuisine de Sylvie, qu’elle vous prépare donc vos repas ! Moi, la cuisine, c’est fini ! — Et pour manger alors ? — ricana le beau-père. — Pour manger, Monsieur Vaillant, sachez que je peux très bien aller à la cantine ! Et puis votre Sylvie me servira là-bas, non ? Je la paye pour ça ! — s’exclama Victoria. — Bon ! — Monsieur Vaillant frappa la table du poing. — Madame la Comtesse ! T’es pas plus d’ici qu’elle ! Et fais gaffe, c’est pas elle que je jetterai, c’est toi ! — Papa ! — s’indigna André. — Tu pourrais être un peu plus digne ? C’est quand même ma femme ! — Justement, qu’elle se comporte pas comme une princesse… — grommela le beau-père. — Qu’elle range ses manières là d’où elle est sortie ! Et si ça continue, direction l’appart de tes parents avec vue sur la Zone industrielle de Saint-Denis ! — Et voilà, vous retrouvez votre voix ! — secoua la tête Victoria. — Mais quand je veillais sur vous comme sur un nourrisson, vous étiez tout miel ! — Ben ouais, mais t’avais pas la grosse tête avant ! — ricanait le vieil homme. — Papa, c’est pas sympa pour Victoria, — intervint Nicolas, le benjamin. — Elle fait vraiment des efforts ! Sylvie a dix ans de plus ! Elle en a vu d’autres, trois divorces au compteur ! Elle sait comment conquérir avec une blanquette ! Victoria, c’est pas pareil ! — Continue à philosopher ! — un nouveau coup du patriarche. — Tu vas dégager vite fait ! Ta mère t’a laissé un studio en banlieue ? Eh bien, tu iras là-bas, compris ? — André, tu dis rien ? — Nicolas donna un coup de coude à son frère. — Ben quoi ? — répondit André. — C’est vrai que la blanquette de Sylvie, elle est meilleure ! — Toi, du moment que tu te remplis la panse… — détourna Nicolas. — Et peu t’importe ta femme ! — Qu’elle ne s’en mêle pas ! — et André se remit à manger pour en finir au plus vite. Le plat principal, c’était Sylvie qui l’avait préparé. — Merci Nicolas ! — sourit Victoria. — Au moins, y a un vrai homme dans la maison ! Merci ! Nicolas vira aussi rouge que la soupe et attaqua son assiette. — Allez, faut finir, — approuva Monsieur Vaillant. — Froid, ce sera vraiment infect ! Victoria était sur le point de lâcher un « Eh bien, étouffez-vous ! », mais se retint. Digne, elle sortit de la salle à manger. — Elle prend la grosse tête, c’est insupportable ! — commenta le beau-père en désignant la porte par où la belle-fille était partie. — Pourtant, elle était bien gentille au début ! L’argent, ça change les gens ! Attention, André, elle va te transformer en “homme” modèle — un porte-monnaie et deux oreilles, et tu seras à ses ordres ! — Jamais ! — s’écria André en serrant le poing. — Je la tiendrai, moi ! — Ah, me fais pas rire, — balaya Monsieur Vaillant d’un revers de la main. — On ne traite pas une femme comme ça, — grogna Nicolas. — Je t’ai pas sonné ! — rétorqua André, amer. — Occupe-toi de toi ! T’as vingt-cinq ans et t’as toujours rien fait de ta vie ! Toujours derrière nous pour de l’argent ! — J’ai ma start-up, — murmura Nicolas, baissant les yeux. — Bientôt on sera rentables ! — Cette année ou tu veux attendre le prochain millénaire ? — éclata de rire M. Vaillant. — Bon, allez, me prends pas la mouche ! Les conversations dérapaient facilement depuis le décès de la maîtresse de maison, il y a trois ans. Depuis, le patriarche n’avait plus qu’un plaisir : empoisonner la vie de tout le monde. Mais soudain Sylvie entra, celle à qui on avait tant fait référence : — Monsieur Vaillant, c’est l’heure de votre séance ! Vous connaissez la discipline, maintenant ! — Je sais, ma Sylvie, — se levant, Monsieur Vaillant sourit. — Conduis-moi vers la santé et le bonheur ! André se tendit et rougit. — André Vaillant, — Sylvie s’adressa au fils aîné, — je passerai ensuite vous voir ! On doit traiter cet ongle incarné, sinon, hôpital garanti ! Le visage d’André s’éclaira d’un sourire béat. — Très bien, Sylvie ! Nicolas regardait tout cela avec un mépris à peine voilé. — T’es dur avec elle, — dit-il après leur départ. — C’est une bonne personne. En plus, papa recommence à aller mieux. — Oh, le donneur de leçons, pense à toi ! — grogna André. — Occupe-toi de réussir déjà, ensuite tu me donneras des conseils ! Nicolas n’attendait que ce prétexte pour filer. Cinq minutes plus tard, il frappait à la chambre la plus isolée : — Victoria, ma belle ! On part d’ici, tous les deux ? — Où irait-on ? On vivrait avec quoi ? — Je bosserai ! — Commence déjà par réussir… — Mais tu es prête à supporter encore tout ça ? — J’ai le choix, tu crois ? *** Chaque famille a sa force unificatrice. Quand celle-ci disparaît, la famille s’effondre, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Chez les Vaillant, c’était Madame Anna. Elle fut épouse dévouée, mère attentionnée, maîtresse de maison irréprochable. Mais à cinquante-deux ans, elle n’était plus là. Parce qu’elle avait toujours été la meilleure, elle s’est épuisée à force de tout porter. Le soir, elle s’est couchée, au matin elle ne s’est pas réveillée. Son départ montra la dépendance à son égard. Ni son mari ni ses fils ne surent gérer. Après les obsèques, ce fut la stupeur. Chacun avait bien son travail, mais un grand vide les rongeait. — J’ai vendu la société, mis l’argent sur le compte, je veux plus rien faire, — dit M. Vaillant. — Papa, tu es sérieux ? Toute ta vie tu t’es donné à cette entreprise ! — J’ai plus d’âme, — répondit-il. — Je comptais la transmettre, mais toi t’as ta boîte, ton frère on ne sait pas ce qu’il fait ! Personne n’en veut ! — Et toi, tu comptes faire quoi ? — Rien. Je vais m’allonger, rester là. L’argent suffira pour finir mes jours. Le reste, ce sera pour toi et Nicolas ! Où il est encore, ton frère ? — J’en sais rien — haussa les épaules André. — Il a sa start-up, tu sais bien ! — Peu importe, — balaya M. Vaillant. — Tout m’est égal, maintenant… André et Nicolas voyaient leur père s’éteindre peu à peu. — Il faut une aide à domicile, — dit Nicolas. — Sinon, il va finir par faire une bêtise. — Et tu vas payer ? — ironisa André. — Mais il a de l’argent… — D’abord, il faudra le convaincre d’accepter une aide ! Il te jettera dehors aussi sec ! — J’peux pas surveiller, j’ai mon boulot ! Tu pourrais pas venir t’installer ici ? — J’y pense, — répondit André. — Mais je comptais me marier, et sans maman… Je me demande si c’était un signe, si je devais… — Tu veux dire quoi ? — Que Victoria, celle que je vois, est infirmière. Douée pour la maison. Mais on s’ennuie… Enfin… — Tu crois qu’elle pourra être comme maman ? — On a surtout besoin de quelqu’un pour faire semblant, en ce moment, — répondit André. — Personne ne remplacera maman ! L’idée paraissait inconclusive, mais elle marqua un tournant. André s’installa chez son père avec sa jeune épouse : — Maintenant, c’est chez nous, — dit-il à Victoria. — Tu comprends pourquoi j’ai tant attendu ? — Oui, — répondit-elle timidement. — Je sais pas comment te le demander, mais on n’a jamais eu d’employée. C’était toujours ma mère… — il s’arrêta, la gorge serrée. — T’inquiète pas, je n’ai plus à aller travailler… — Bien sûr ! Tu as accès au compte, tout est à disposition ! L’arrivée de la nouvelle maîtresse de maison fit des vagues. Nicolas fut accueillant. Mais le beau-père, lui : — Tu l’as trouvée où, celle-là ? T’aimes plus les vraies femmes ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? — lançait M. Vaillant avec mépris. — Elle sert à quoi ? « C’est elle qui devra l’assister », pensa André qui dit : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Un peu de respect, s’il te plaît ! — Je promets rien, — grommela M. Vaillant. — On verra ce qu’elle vaut. Si Victoria avait su ce qui l’attendait pour deux ans, elle n’aurait jamais franchi le seuil. La logistique lui posait peu de problèmes : tout était équipé. Mais le plus dur venait du patriarche. Jalousie ou hasard ? On ne saura jamais, mais ses reproches étaient constants : « Tu ferais bien d’apprendre quelque chose, toi ! » Elle tint deux ans. Puis elle convoqua les hommes de la maison : — Suffit ! Dans cette maison, j’aurai une assistante, point barre ! Je l’ai déjà engagée ! C’est une vraie battante, elle obéira qu’à moi ! Ce qu’elle dit, c’est comme si c’était moi ! — Si elle est aussi incapable que toi, autant vous virer toutes les deux ! — réagit M. Vaillant. Mais André et Nicolas soutenaient Victoria : ils voyaient bien sa difficulté. L’arrivée de Sylvie ne fut pas fêtée. D’un regard, elle jaugea chacun et se mit au travail. Mais les hommes ignoraient le pacte secret entre Victoria et Sylvie. Sylvie devait amadouer le vieux Vaillant… À 57 ans, il était encore vert. Sylvie avait 37 ans. Quelques principes mis de côté et tout irait bien. — Ce vieux bougon doit devenir doux comme un agneau ! Sinon, Sylvie ne touchera pas la prime ! Et ça marcha mieux que prévu. Sylvie ne couvait pas seulement M. Vaillant de ses soins, mais aussi André, son cadet ! Victoria s’en rendit bien compte. Mais impuissante. André coupa l’accès au compte. mit un plafond, qui filait tout droit vers Sylvie. Victoria trouva refuge dans les bras de Nicolas, qui l’aimait en secret depuis le début. Ils auraient fui, mais sans argent, pas d’avenir. Ils se consolaient, blottis dans la chambre du fond. *** — Si tu savais comme je les hais ! — soufflait Victoria sur la poitrine de Nicolas. — Je comprends. J’ai honte d’eux ! — répondait le benjamin. — Et si on leur disait tout et qu’on les plantait là ? — Bonne idée ! D’autant plus que mon projet a marché, le business décolle ! On ne crèvera pas de faim ! Victoria et Nicolas fuyaient, comme pour échapper à leurs chaînes, pendant que le conflit explosait dans la maison. Quand Vincent Vaillant, main sur le cœur, réunit les pièces du puzzle : — Mon fils aîné m’a piqué ma femme de ménage, le cadet a volé la femme du grand ! Sacrée famille ! Et cette Sylvie ! Elle a pas essayé Nicolas, elle ? Ça a crié dans tous les sens. Les assiettes volaient, les meubles se brisaient, les insultes fusaient. Il ne restait plus rien. La famille, si précieusement rassemblée par Anna, s’effondra, car elle seule savait garder ses hommes en respect. Sans elle, ils étaient tous retombés dans leurs travers, guidés seulement par leurs petits besoins, incapables de réfléchir plus haut.

Tu las trouvée à la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne tattirent donc plus ? Quest-ce quelle sait faire ? Quest-ce quelle connaît ? grommelait Henri Dubois en toisant sa belle-fille dun air méprisant. À quoi peut-elle bien servir ?

«Cest pourtant elle qui devra soccuper de lui», pensa André, et il répondit tout haut :
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme ! Alors je te demande un peu de respect.

Alors, ce pot-au-feu ? demanda Violette.

Oh, celui de Paulette est meilleur ! répondit Henri Dubois. Plus savoureux ! Mais on mangera celui-là, faut pas gaspiller non plus !

Vous vous moquez ? sindigna Violette.

Il manque quelque chose, grimaça André. Je ne saurais dire quoi, mais sans ce je-ne-sais-quoi, ça ne va pas.

Toi aussi, tu ty mets ? Violette arracha son foulard de ses cheveux. Si vous aimez tant la cuisine de Paulette, quelle sen occupe ! Moi, je ne mets plus un pied à la cuisine !

Et vous, vous mangerez où ? ricana le beau-père.

Sachez, monsieur Dubois, que je peux très bien aller déjeuner au bistrot du coin ! Et votre Paulette me servira là-bas ! Je la paie pour ça, non ? sexclama Violette, furieuse.

Ça suffit ! Henri Dubois frappa la table du poing. Madame se prend pour la marquise, ici ! Tu nes quune étrangère, tout comme elle ! Et ce nest pas elle que je mettrai dehors, mais toi !

Papa ! sécria André. Tu pourrais être plus correct ? Cest tout de même ma femme !

Elle na quà arrêter de se prendre pour une princesse, alors ! siffla Henri Dubois. Quelle range ses airs de grande dame là doù elle vient !

Sinon, tu retourneras vite dans le deux-pièces surplombant lusine Peugeot, chez tes parents !

Ça, alors ! Violette secoua la tête. Mais quand je me pliais en quatre pour vous, vous étiez plus aimable !

Avant, tu faisais moins dhistoires ! ricana Henri Dubois.

Papa, ne sois pas aussi dur avec Violette, intervint Nicolas, le benjamin. Elle fait de son mieux, vraiment !

Paulette a dix ans de plus quelle ! Lexpérience, ça compte ! Sans parler de ses trois divorces Elle sait comment séduire avec sa soupe ! Violette, elle, est différente.

Encore des sermons ? autre coup de poing sur la table du patriarche. Tu vas vite filer dici, à ce train-là !

Ta mère ta laissé un studio en bordure de la ville, hein ? Cest là-bas que tu pourras aller pleurnicher !

André, tu ne dis rien ? Nicolas poussa son frère du coude.

Quoi ? Paulette fait vraiment un meilleur pot-au-feu

Tant que tu as lestomac plein, rien dautre ne compte ! bougonna Nicolas. Et ta femme alors ?

Elle na quà pas sen mêler ! répondit André, attaquant le pot-au-feu à grands coups de cuillère. Pour suivre, il y avait un ragoût la spécialité de Paulette.

Merci, Nicolas, souffla Violette. Le seul homme digne de ce nom dans cette maison !

Nicolas rougit, aussi rouge que la sauce, et se mit à manger en silence.

Oui, finissons, acquiesça Henri Dubois. Froid, ce sera encore pire !

Violette eut envie de crier «Étouffez-vous donc !» mais se retint. Elle se leva dignement et quitta la salle à manger.

Elle prend la grosse tête ! Henri Dubois montra la porte du doigt. Elle était pourtant bien avant !

Largent change les gens !

Prends garde, André, elle va faire de toi un homme fini un porte-monnaie ambulant, et tu courras à ses ordres !

Jamais ! se redressa André. Je saurai me faire respecter !

Ne me fais pas rire, linterrompit Henri Dubois dun geste.

On ne traite pas une femme comme ça, bougonna Nicolas.

Tas pas ton mot à dire ! lança André, agacé. Occupe-toi de tes propres affaires ! Un quart de siècle, et rien accompli ! Tu tires toujours pour de largent, chez moi ou papa !

Jai une start-up, marmonna Nicolas, les yeux baissés. Bientôt, jaurai des bénéfices !

Dans ce siècle-ci, ou on doit attendre le prochain ? ricana Henri Dubois. Allez, ne prends pas la mouche

Ce genre de conversation aurait pu durer des heures. Depuis la disparition de la maîtresse de maison, il y a trois ans, le caractère du patriarche avait viré au pire.

Il semblait que torturer les nerfs de chacun était devenu sa seule joie.

Mais ce fut à ce moment que Paulette, souvent citée, fit son entrée dans la salle à manger :

Monsieur Dubois, il est temps pour vos soins, vous connaissez la routine !

Oui, Paulette, dit Henri Dubois en se levant Conduisez-moi, ma jolie, vers la santé et le bonheur !

André rougit jusquaux oreilles.

Monsieur André, Paulette adressa un regard au fils aîné, je passerai vous voir tout à lheure ! Il faut régler ce problème dongle incarné, sinon, cest lhôpital !

Le visage dAndré séclaira soudain, ravi.

Avec plaisir, Paulette !

Nicolas, lui, gardait un air de dédain mal dissimulé.

Tu es dur avec elle, observa Nicolas, quand leur père sortit rejoindre Paulette, cest une bonne fille. Et père commence juste à aller mieux.

Fais pas la morale, pense à toi ! grogna André. Tu nas rien, et tu veux donner des leçons ! Commence par réussir quelque chose, après tu parleras !

Nicolas ne demandait pas mieux : un prétexte pour filer à langlaise. Cinq minutes plus tard, dans la chambre damis la plus loin :

Violette, chérie ! Fuyons tous ces gens !

Où irions-nous ? Avec quoi vivrions-nous ?

Je trouverai un boulot !

Commence déjà par en avoir un

Tu veux supporter tout ça ?

Ai-je vraiment le choix ?

***

Chaque famille a un lien invisible qui lunit. Quand ce lien se brise, tout sécroule, peu à peu, il ne reste plus rien. Ce lien, pour nous, cétait Anne Girard.

Bonne épouse, tendre maman, cuisinière remarquable. À cinquante-deux ans, elle sest éteinte, usée par toutes ses années à donner sans compter.

Elle sest couchée un soir, et ne sest plus réveillée.

Ce fut un choc. On comprit soudain combien tout reposait sur elle. Fils et mari étaient désemparés, tétanisés à lenterrement, incapables davancer.

Oui, chacun devait aller travailler on travaillait comme on pouvait. Mais une vacuité douloureuse rongeait chacun de nous.

Jai vendu la société, largent est à la banque, plus envie de rien, dit un soir Henri Dubois.

Papa, pourquoi ? sétonna André. Tu y avais mis tout ton cœur !

Je nai plus de cœur. Jespérais passer la société à mes fils, mais toi tu as fondé une entreprise, ton frère, on ne sait même pas Et visiblement, ma boîte ne vous sert à rien !

Et toi, que vas-tu faire ?

Rien. Je veux juste rester allongé et attendre Largent suffira jusquau bout. Après, toi et Nicolas, vous partagerez ! Dailleurs, où traîne ton frère ?

Jen sais rien, André haussa les épaules. Il a sa start-up

Peu importe, balaya Henri Dubois dun geste. Tout mest égal, maintenant

André et Nicolas, impuissants, voyaient leur père décliner de jour en jour.

Il faut lui trouver une aide, lança Nicolas. Il pourrait faire une bêtise, sinon !

Cest toi qui payes ? ironisa André.

Mais il a

Dabord, essaie de le convaincre daccepter ! Tu verras, il tenverra promener, toi et laide-ménagère !

Moi je ne peux pas rester, avec le lancement de ma boîte ! dit Nicolas. Tu ne pourrais pas revenir ici, toi ?

Jy pense, admit André. Mais je comptais me marier, et il ny a plus maman Peut-être est-ce un signe

Tu veux dire quoi ?

Que Violette, celle avec qui je vis elle est infirmière, et pratique, mais je mennuie Enfin, tu vois

Tu penses quelle fera une bonne maîtresse de maison ? demanda Nicolas.

Il nous faudrait au moins quelquun qui fasse illusion Mais remplacer maman ? Impossible !

La discussion ne donna rien, mais elle changea beaucoup.

André revint chez son père et son frère, et il ramena sa jeune épouse :

Voilà notre maison, dit-il à Violette. Tu comprends pourquoi jai tardé à faire ma demande ? Pourquoi il ny a pas eu de vraie noce ?

Oui, souffla Violette.

Je ne sais même pas comment te demander ça On na jamais eu de personnel. Maman faisait tout dit André en retenant ses larmes.

Ce nest rien, sourit Violette. Je nai plus besoin daller travailler

Bien sûr ! acquiesça André. Tu as accès au compte, ce quil te faut, tu le prends !

Larrivée de Violette souleva quelques vagues. Nicolas laccueillit chaleureusement, offrant son aide. Mais le nouveau beau-père :

Tu las trouvée à la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne tintéressent plus ? Quest-ce quelle sait ? Quest-ce quelle vaut ? persifla-t-il.

«Pourtant, cest elle qui va devoir soccuper de lui», pensa André.

Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais cest ma femme ! Un peu de respect, je te prie !

Je nen promets rien, gronda Henri Dubois. On verra ce quelle sait faire !

Si Violette avait su ce qui lattendait ces deux prochaines années, jamais elle naurait franchi le seuil de cette maison.

Les tâches ménagères ne lui posaient guère de difficulté. Tout était équipé. Il suffisait dappuyer sur des boutons. Mais le plus dur, cétait Henri Dubois lui-même.

Quil le fasse exprès ou non, impossible à savoir. Mais il ne cessait de la rabaisser, la jugeant incapable de tout.

Comme dit plus haut, elle tint bon deux ans. Puis, même les paroles réconfortantes dAndré ne lui suffisaient plus. Elle réunit les hommes de la maison :

Allez-y, mais il y aura une femme de ménage désormais ! Je lai choisie ! Et elle ne prendra dordres que de moi ! Sil y a quoi que ce soit, cest à moi quil faudra sadresser !

Si elle est incapable comme toi, ce sera plus simple de vous mettre toutes les deux dehors ! maugréa Henri Dubois.

Mais André et Nicolas soutinrent Violette. Ils voyaient à quel point leur père la menait durement.

Larrivée de Paulette ne fit pas de miracle. Elle jaugea tout le monde du regard, grogna et se mit à lœuvre.

Mais aux hommes échappait la vraie entente entre Violette et Paulette : cette dernière devait user de tous ses charmes pour amadouer Henri Dubois.

À cinquante-sept ans, le feu restait intact chez lui. Paulette en avait trente-sept.

Si lon mettait de côté les principes (déjà bien loin), lopération avait des chances de réussir.

«Il doit sadoucir !» sétait dit Violette. «Sinon, Paulette ne méritera pas sa belle paie !»

Le résultat dépassa lattente. Paulette devint plus quune aide. Non seulement elle soccupa dHenri Dubois, mais ne manqua pas de sattarder sur André, son contemporain.

Violette le remarqua ? Bien sûr ! Mais elle ne pouvait rien. André lui coupa laccès au compte commun. Il mit un plafond aussitôt dépensé chez Paulette.

Violette chercha réconfort auprès de Nicolas, qui laimait en silence depuis le début.

Ils auraient fui mais avec quoi vivre ? Sans un sou, on ne senfuit pas vers linconnu.

Dans la lointaine chambre damis, ils se consolaient comme ils pouvaient.

***

Si tu savais comme je les déteste ! disait Violette, blottie contre Nicolas.

Cest abominable, mais je comprends Quelle sale famille ! Jai honte dêtre leur frère ! répondait Nicolas.

Et si on leur disait tout, puis on part ? Quils se débrouillent entre eux !

Allons-y ! Dautant que ma boîte vient davoir une grosse commande ! On ne manquera pas dargent !

Violette et Nicolas fuyaient comme des bandits, tandis que la vraie tempête éclatait à la maison.

Quand Henri Dubois, la main sur le cœur, comprit enfin :

Mon fils aîné me vole ma compagne, et le cadet prend la femme de son frère ! Quelle fabuleuse famille ! Paulette, en plus, a tout manigancé Comment a-t-elle pu ignorer Nicolas, ça, mystère !

Les cris fusaient. La vaisselle volait, les meubles tombaient, les reproches séchangeaient de toute part. Plus aucun endroit où rester.

La famille quAnne Girard avait tenue dune main de maître fut brisée. Elle seule savait discipliner ses hommes. Sans elle, tout avait sombré. Ils navaient retenu que la satisfaction de leurs besoins immédiats, oubliant de réfléchirDehors, la pluie tambourinait sur les vitres, mais la maison était désormais dun calme sinistre. Les cris sétaient éteints, ne laissant que le bruit sourd dun monde qui vacille.

Henri Dubois erra, hébété, dune pièce à lautre. Le parfum lointain dune soupe oubliée lui monta au nez, fleuri dun peu de cendre. Il traversa le salon, posa la main sur la vieille photo dAnne Girard, la contempla longuement, et murmura :

Pardonne-moi Jai tout cassé.

Un silence pesant emplissait les murs, comme au lendemain dune tempête. Les hommes étaient seuls dans limmense maison, lun ruminant ses regrets, lautre son orgueil blessé.

Paulette, quant à elle, descendit discrètement les marches. Deux valises à la main, un clin dœil au miroir, un pan de jupe relevé, elle se glissa dehors. Son taxi lattendait, moteur ronronnant. Pour elle, la partie était terminée, laventure close et dautres cœurs solitaires la guetteraient ailleurs.

Plus loin, dans le bus du matin, Violette et Nicolas se tenaient la main. Ils avaient tout laissé derrière : le passé, la rancune, la peur. Devant eux, la pluie dessinait un rideau flou sur la vitre. Mais dans leurs yeux brillait une lumière neuve.

Tu crois quon y arrivera ? demanda-t-elle.

Je ne sais pas. Mais on aura essayé. Et cette fois, ce sera autrement, promit Nicolas.

À larrière de la vieille demeure, une fenêtre sentrouvrit. Un souffle dair fit tressaillir le rideau comme un adieu.

Chez les Dubois, la roue tournait. Il était temps enfin de faire table rase, et ailleurs, de recommencer.

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Le beau-père n’accepte pas sa belle-fille — Tu l’as trouvée à la maternelle ? Les femmes normales ne t’intéressent plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? Qu’est-ce qu’elle connaît ? — lançait Monsieur Vaillant avec mépris, regardant sa belle-fille. — À quoi peut-elle bien servir ? « Et pourtant, c’est bien elle qui devra le surveiller », pensa André, qui répondit aussitôt : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Alors je te demande juste un minimum de respect ! — Et le pot-au-feu, il t’a plu ? demanda Victoria. — Chez Sylvie, c’est meilleur ! — répliqua Monsieur Vaillant. — Plus goûteux ! Mais on va manger celui-là quand même, ça ne se jette pas ! — Vous vous moquez de moi ? — répliqua Victoria, scandalisée. — Eh ben, il manque un p’tit truc, — fit la grimace André. — Je saurais pas dire quoi, mais sans ça, ben, c’est pas pareil… — Toi alors, mon cher mari, je m’attendais pas à ça de ta part ! — Victoria retira son foulard avec colère — Si vous aimez tant la cuisine de Sylvie, qu’elle vous prépare donc vos repas ! Moi, la cuisine, c’est fini ! — Et pour manger alors ? — ricana le beau-père. — Pour manger, Monsieur Vaillant, sachez que je peux très bien aller à la cantine ! Et puis votre Sylvie me servira là-bas, non ? Je la paye pour ça ! — s’exclama Victoria. — Bon ! — Monsieur Vaillant frappa la table du poing. — Madame la Comtesse ! T’es pas plus d’ici qu’elle ! Et fais gaffe, c’est pas elle que je jetterai, c’est toi ! — Papa ! — s’indigna André. — Tu pourrais être un peu plus digne ? C’est quand même ma femme ! — Justement, qu’elle se comporte pas comme une princesse… — grommela le beau-père. — Qu’elle range ses manières là d’où elle est sortie ! Et si ça continue, direction l’appart de tes parents avec vue sur la Zone industrielle de Saint-Denis ! — Et voilà, vous retrouvez votre voix ! — secoua la tête Victoria. — Mais quand je veillais sur vous comme sur un nourrisson, vous étiez tout miel ! — Ben ouais, mais t’avais pas la grosse tête avant ! — ricanait le vieil homme. — Papa, c’est pas sympa pour Victoria, — intervint Nicolas, le benjamin. — Elle fait vraiment des efforts ! Sylvie a dix ans de plus ! Elle en a vu d’autres, trois divorces au compteur ! Elle sait comment conquérir avec une blanquette ! Victoria, c’est pas pareil ! — Continue à philosopher ! — un nouveau coup du patriarche. — Tu vas dégager vite fait ! Ta mère t’a laissé un studio en banlieue ? Eh bien, tu iras là-bas, compris ? — André, tu dis rien ? — Nicolas donna un coup de coude à son frère. — Ben quoi ? — répondit André. — C’est vrai que la blanquette de Sylvie, elle est meilleure ! — Toi, du moment que tu te remplis la panse… — détourna Nicolas. — Et peu t’importe ta femme ! — Qu’elle ne s’en mêle pas ! — et André se remit à manger pour en finir au plus vite. Le plat principal, c’était Sylvie qui l’avait préparé. — Merci Nicolas ! — sourit Victoria. — Au moins, y a un vrai homme dans la maison ! Merci ! Nicolas vira aussi rouge que la soupe et attaqua son assiette. — Allez, faut finir, — approuva Monsieur Vaillant. — Froid, ce sera vraiment infect ! Victoria était sur le point de lâcher un « Eh bien, étouffez-vous ! », mais se retint. Digne, elle sortit de la salle à manger. — Elle prend la grosse tête, c’est insupportable ! — commenta le beau-père en désignant la porte par où la belle-fille était partie. — Pourtant, elle était bien gentille au début ! L’argent, ça change les gens ! Attention, André, elle va te transformer en “homme” modèle — un porte-monnaie et deux oreilles, et tu seras à ses ordres ! — Jamais ! — s’écria André en serrant le poing. — Je la tiendrai, moi ! — Ah, me fais pas rire, — balaya Monsieur Vaillant d’un revers de la main. — On ne traite pas une femme comme ça, — grogna Nicolas. — Je t’ai pas sonné ! — rétorqua André, amer. — Occupe-toi de toi ! T’as vingt-cinq ans et t’as toujours rien fait de ta vie ! Toujours derrière nous pour de l’argent ! — J’ai ma start-up, — murmura Nicolas, baissant les yeux. — Bientôt on sera rentables ! — Cette année ou tu veux attendre le prochain millénaire ? — éclata de rire M. Vaillant. — Bon, allez, me prends pas la mouche ! Les conversations dérapaient facilement depuis le décès de la maîtresse de maison, il y a trois ans. Depuis, le patriarche n’avait plus qu’un plaisir : empoisonner la vie de tout le monde. Mais soudain Sylvie entra, celle à qui on avait tant fait référence : — Monsieur Vaillant, c’est l’heure de votre séance ! Vous connaissez la discipline, maintenant ! — Je sais, ma Sylvie, — se levant, Monsieur Vaillant sourit. — Conduis-moi vers la santé et le bonheur ! André se tendit et rougit. — André Vaillant, — Sylvie s’adressa au fils aîné, — je passerai ensuite vous voir ! On doit traiter cet ongle incarné, sinon, hôpital garanti ! Le visage d’André s’éclaira d’un sourire béat. — Très bien, Sylvie ! Nicolas regardait tout cela avec un mépris à peine voilé. — T’es dur avec elle, — dit-il après leur départ. — C’est une bonne personne. En plus, papa recommence à aller mieux. — Oh, le donneur de leçons, pense à toi ! — grogna André. — Occupe-toi de réussir déjà, ensuite tu me donneras des conseils ! Nicolas n’attendait que ce prétexte pour filer. Cinq minutes plus tard, il frappait à la chambre la plus isolée : — Victoria, ma belle ! On part d’ici, tous les deux ? — Où irait-on ? On vivrait avec quoi ? — Je bosserai ! — Commence déjà par réussir… — Mais tu es prête à supporter encore tout ça ? — J’ai le choix, tu crois ? *** Chaque famille a sa force unificatrice. Quand celle-ci disparaît, la famille s’effondre, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il ne reste rien. Chez les Vaillant, c’était Madame Anna. Elle fut épouse dévouée, mère attentionnée, maîtresse de maison irréprochable. Mais à cinquante-deux ans, elle n’était plus là. Parce qu’elle avait toujours été la meilleure, elle s’est épuisée à force de tout porter. Le soir, elle s’est couchée, au matin elle ne s’est pas réveillée. Son départ montra la dépendance à son égard. Ni son mari ni ses fils ne surent gérer. Après les obsèques, ce fut la stupeur. Chacun avait bien son travail, mais un grand vide les rongeait. — J’ai vendu la société, mis l’argent sur le compte, je veux plus rien faire, — dit M. Vaillant. — Papa, tu es sérieux ? Toute ta vie tu t’es donné à cette entreprise ! — J’ai plus d’âme, — répondit-il. — Je comptais la transmettre, mais toi t’as ta boîte, ton frère on ne sait pas ce qu’il fait ! Personne n’en veut ! — Et toi, tu comptes faire quoi ? — Rien. Je vais m’allonger, rester là. L’argent suffira pour finir mes jours. Le reste, ce sera pour toi et Nicolas ! Où il est encore, ton frère ? — J’en sais rien — haussa les épaules André. — Il a sa start-up, tu sais bien ! — Peu importe, — balaya M. Vaillant. — Tout m’est égal, maintenant… André et Nicolas voyaient leur père s’éteindre peu à peu. — Il faut une aide à domicile, — dit Nicolas. — Sinon, il va finir par faire une bêtise. — Et tu vas payer ? — ironisa André. — Mais il a de l’argent… — D’abord, il faudra le convaincre d’accepter une aide ! Il te jettera dehors aussi sec ! — J’peux pas surveiller, j’ai mon boulot ! Tu pourrais pas venir t’installer ici ? — J’y pense, — répondit André. — Mais je comptais me marier, et sans maman… Je me demande si c’était un signe, si je devais… — Tu veux dire quoi ? — Que Victoria, celle que je vois, est infirmière. Douée pour la maison. Mais on s’ennuie… Enfin… — Tu crois qu’elle pourra être comme maman ? — On a surtout besoin de quelqu’un pour faire semblant, en ce moment, — répondit André. — Personne ne remplacera maman ! L’idée paraissait inconclusive, mais elle marqua un tournant. André s’installa chez son père avec sa jeune épouse : — Maintenant, c’est chez nous, — dit-il à Victoria. — Tu comprends pourquoi j’ai tant attendu ? — Oui, — répondit-elle timidement. — Je sais pas comment te le demander, mais on n’a jamais eu d’employée. C’était toujours ma mère… — il s’arrêta, la gorge serrée. — T’inquiète pas, je n’ai plus à aller travailler… — Bien sûr ! Tu as accès au compte, tout est à disposition ! L’arrivée de la nouvelle maîtresse de maison fit des vagues. Nicolas fut accueillant. Mais le beau-père, lui : — Tu l’as trouvée où, celle-là ? T’aimes plus les vraies femmes ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? — lançait M. Vaillant avec mépris. — Elle sert à quoi ? « C’est elle qui devra l’assister », pensa André qui dit : — Papa, jamais elle ne remplacera maman, mais c’est ma femme ! Un peu de respect, s’il te plaît ! — Je promets rien, — grommela M. Vaillant. — On verra ce qu’elle vaut. Si Victoria avait su ce qui l’attendait pour deux ans, elle n’aurait jamais franchi le seuil. La logistique lui posait peu de problèmes : tout était équipé. Mais le plus dur venait du patriarche. Jalousie ou hasard ? On ne saura jamais, mais ses reproches étaient constants : « Tu ferais bien d’apprendre quelque chose, toi ! » Elle tint deux ans. Puis elle convoqua les hommes de la maison : — Suffit ! Dans cette maison, j’aurai une assistante, point barre ! Je l’ai déjà engagée ! C’est une vraie battante, elle obéira qu’à moi ! Ce qu’elle dit, c’est comme si c’était moi ! — Si elle est aussi incapable que toi, autant vous virer toutes les deux ! — réagit M. Vaillant. Mais André et Nicolas soutenaient Victoria : ils voyaient bien sa difficulté. L’arrivée de Sylvie ne fut pas fêtée. D’un regard, elle jaugea chacun et se mit au travail. Mais les hommes ignoraient le pacte secret entre Victoria et Sylvie. Sylvie devait amadouer le vieux Vaillant… À 57 ans, il était encore vert. Sylvie avait 37 ans. Quelques principes mis de côté et tout irait bien. — Ce vieux bougon doit devenir doux comme un agneau ! Sinon, Sylvie ne touchera pas la prime ! Et ça marcha mieux que prévu. Sylvie ne couvait pas seulement M. Vaillant de ses soins, mais aussi André, son cadet ! Victoria s’en rendit bien compte. Mais impuissante. André coupa l’accès au compte. mit un plafond, qui filait tout droit vers Sylvie. Victoria trouva refuge dans les bras de Nicolas, qui l’aimait en secret depuis le début. Ils auraient fui, mais sans argent, pas d’avenir. Ils se consolaient, blottis dans la chambre du fond. *** — Si tu savais comme je les hais ! — soufflait Victoria sur la poitrine de Nicolas. — Je comprends. J’ai honte d’eux ! — répondait le benjamin. — Et si on leur disait tout et qu’on les plantait là ? — Bonne idée ! D’autant plus que mon projet a marché, le business décolle ! On ne crèvera pas de faim ! Victoria et Nicolas fuyaient, comme pour échapper à leurs chaînes, pendant que le conflit explosait dans la maison. Quand Vincent Vaillant, main sur le cœur, réunit les pièces du puzzle : — Mon fils aîné m’a piqué ma femme de ménage, le cadet a volé la femme du grand ! Sacrée famille ! Et cette Sylvie ! Elle a pas essayé Nicolas, elle ? Ça a crié dans tous les sens. Les assiettes volaient, les meubles se brisaient, les insultes fusaient. Il ne restait plus rien. La famille, si précieusement rassemblée par Anna, s’effondra, car elle seule savait garder ses hommes en respect. Sans elle, ils étaient tous retombés dans leurs travers, guidés seulement par leurs petits besoins, incapables de réfléchir plus haut.
« Écoute-moi bien ! Je suis riche maintenant, et il est temps que nous divorcions, » déclara le mari avec arrogance. Il n’imaginait pas les conséquences qui l’attendaient.