Tu las trouvée à la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne tattirent donc plus ? Quest-ce quelle sait faire ? Quest-ce quelle connaît ? grommelait Henri Dubois en toisant sa belle-fille dun air méprisant. À quoi peut-elle bien servir ?
«Cest pourtant elle qui devra soccuper de lui», pensa André, et il répondit tout haut :
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme ! Alors je te demande un peu de respect.
Alors, ce pot-au-feu ? demanda Violette.
Oh, celui de Paulette est meilleur ! répondit Henri Dubois. Plus savoureux ! Mais on mangera celui-là, faut pas gaspiller non plus !
Vous vous moquez ? sindigna Violette.
Il manque quelque chose, grimaça André. Je ne saurais dire quoi, mais sans ce je-ne-sais-quoi, ça ne va pas.
Toi aussi, tu ty mets ? Violette arracha son foulard de ses cheveux. Si vous aimez tant la cuisine de Paulette, quelle sen occupe ! Moi, je ne mets plus un pied à la cuisine !
Et vous, vous mangerez où ? ricana le beau-père.
Sachez, monsieur Dubois, que je peux très bien aller déjeuner au bistrot du coin ! Et votre Paulette me servira là-bas ! Je la paie pour ça, non ? sexclama Violette, furieuse.
Ça suffit ! Henri Dubois frappa la table du poing. Madame se prend pour la marquise, ici ! Tu nes quune étrangère, tout comme elle ! Et ce nest pas elle que je mettrai dehors, mais toi !
Papa ! sécria André. Tu pourrais être plus correct ? Cest tout de même ma femme !
Elle na quà arrêter de se prendre pour une princesse, alors ! siffla Henri Dubois. Quelle range ses airs de grande dame là doù elle vient !
Sinon, tu retourneras vite dans le deux-pièces surplombant lusine Peugeot, chez tes parents !
Ça, alors ! Violette secoua la tête. Mais quand je me pliais en quatre pour vous, vous étiez plus aimable !
Avant, tu faisais moins dhistoires ! ricana Henri Dubois.
Papa, ne sois pas aussi dur avec Violette, intervint Nicolas, le benjamin. Elle fait de son mieux, vraiment !
Paulette a dix ans de plus quelle ! Lexpérience, ça compte ! Sans parler de ses trois divorces Elle sait comment séduire avec sa soupe ! Violette, elle, est différente.
Encore des sermons ? autre coup de poing sur la table du patriarche. Tu vas vite filer dici, à ce train-là !
Ta mère ta laissé un studio en bordure de la ville, hein ? Cest là-bas que tu pourras aller pleurnicher !
André, tu ne dis rien ? Nicolas poussa son frère du coude.
Quoi ? Paulette fait vraiment un meilleur pot-au-feu
Tant que tu as lestomac plein, rien dautre ne compte ! bougonna Nicolas. Et ta femme alors ?
Elle na quà pas sen mêler ! répondit André, attaquant le pot-au-feu à grands coups de cuillère. Pour suivre, il y avait un ragoût la spécialité de Paulette.
Merci, Nicolas, souffla Violette. Le seul homme digne de ce nom dans cette maison !
Nicolas rougit, aussi rouge que la sauce, et se mit à manger en silence.
Oui, finissons, acquiesça Henri Dubois. Froid, ce sera encore pire !
Violette eut envie de crier «Étouffez-vous donc !» mais se retint. Elle se leva dignement et quitta la salle à manger.
Elle prend la grosse tête ! Henri Dubois montra la porte du doigt. Elle était pourtant bien avant !
Largent change les gens !
Prends garde, André, elle va faire de toi un homme fini un porte-monnaie ambulant, et tu courras à ses ordres !
Jamais ! se redressa André. Je saurai me faire respecter !
Ne me fais pas rire, linterrompit Henri Dubois dun geste.
On ne traite pas une femme comme ça, bougonna Nicolas.
Tas pas ton mot à dire ! lança André, agacé. Occupe-toi de tes propres affaires ! Un quart de siècle, et rien accompli ! Tu tires toujours pour de largent, chez moi ou papa !
Jai une start-up, marmonna Nicolas, les yeux baissés. Bientôt, jaurai des bénéfices !
Dans ce siècle-ci, ou on doit attendre le prochain ? ricana Henri Dubois. Allez, ne prends pas la mouche
Ce genre de conversation aurait pu durer des heures. Depuis la disparition de la maîtresse de maison, il y a trois ans, le caractère du patriarche avait viré au pire.
Il semblait que torturer les nerfs de chacun était devenu sa seule joie.
Mais ce fut à ce moment que Paulette, souvent citée, fit son entrée dans la salle à manger :
Monsieur Dubois, il est temps pour vos soins, vous connaissez la routine !
Oui, Paulette, dit Henri Dubois en se levant Conduisez-moi, ma jolie, vers la santé et le bonheur !
André rougit jusquaux oreilles.
Monsieur André, Paulette adressa un regard au fils aîné, je passerai vous voir tout à lheure ! Il faut régler ce problème dongle incarné, sinon, cest lhôpital !
Le visage dAndré séclaira soudain, ravi.
Avec plaisir, Paulette !
Nicolas, lui, gardait un air de dédain mal dissimulé.
Tu es dur avec elle, observa Nicolas, quand leur père sortit rejoindre Paulette, cest une bonne fille. Et père commence juste à aller mieux.
Fais pas la morale, pense à toi ! grogna André. Tu nas rien, et tu veux donner des leçons ! Commence par réussir quelque chose, après tu parleras !
Nicolas ne demandait pas mieux : un prétexte pour filer à langlaise. Cinq minutes plus tard, dans la chambre damis la plus loin :
Violette, chérie ! Fuyons tous ces gens !
Où irions-nous ? Avec quoi vivrions-nous ?
Je trouverai un boulot !
Commence déjà par en avoir un
Tu veux supporter tout ça ?
Ai-je vraiment le choix ?
***
Chaque famille a un lien invisible qui lunit. Quand ce lien se brise, tout sécroule, peu à peu, il ne reste plus rien. Ce lien, pour nous, cétait Anne Girard.
Bonne épouse, tendre maman, cuisinière remarquable. À cinquante-deux ans, elle sest éteinte, usée par toutes ses années à donner sans compter.
Elle sest couchée un soir, et ne sest plus réveillée.
Ce fut un choc. On comprit soudain combien tout reposait sur elle. Fils et mari étaient désemparés, tétanisés à lenterrement, incapables davancer.
Oui, chacun devait aller travailler on travaillait comme on pouvait. Mais une vacuité douloureuse rongeait chacun de nous.
Jai vendu la société, largent est à la banque, plus envie de rien, dit un soir Henri Dubois.
Papa, pourquoi ? sétonna André. Tu y avais mis tout ton cœur !
Je nai plus de cœur. Jespérais passer la société à mes fils, mais toi tu as fondé une entreprise, ton frère, on ne sait même pas Et visiblement, ma boîte ne vous sert à rien !
Et toi, que vas-tu faire ?
Rien. Je veux juste rester allongé et attendre Largent suffira jusquau bout. Après, toi et Nicolas, vous partagerez ! Dailleurs, où traîne ton frère ?
Jen sais rien, André haussa les épaules. Il a sa start-up
Peu importe, balaya Henri Dubois dun geste. Tout mest égal, maintenant
André et Nicolas, impuissants, voyaient leur père décliner de jour en jour.
Il faut lui trouver une aide, lança Nicolas. Il pourrait faire une bêtise, sinon !
Cest toi qui payes ? ironisa André.
Mais il a
Dabord, essaie de le convaincre daccepter ! Tu verras, il tenverra promener, toi et laide-ménagère !
Moi je ne peux pas rester, avec le lancement de ma boîte ! dit Nicolas. Tu ne pourrais pas revenir ici, toi ?
Jy pense, admit André. Mais je comptais me marier, et il ny a plus maman Peut-être est-ce un signe
Tu veux dire quoi ?
Que Violette, celle avec qui je vis elle est infirmière, et pratique, mais je mennuie Enfin, tu vois
Tu penses quelle fera une bonne maîtresse de maison ? demanda Nicolas.
Il nous faudrait au moins quelquun qui fasse illusion Mais remplacer maman ? Impossible !
La discussion ne donna rien, mais elle changea beaucoup.
André revint chez son père et son frère, et il ramena sa jeune épouse :
Voilà notre maison, dit-il à Violette. Tu comprends pourquoi jai tardé à faire ma demande ? Pourquoi il ny a pas eu de vraie noce ?
Oui, souffla Violette.
Je ne sais même pas comment te demander ça On na jamais eu de personnel. Maman faisait tout dit André en retenant ses larmes.
Ce nest rien, sourit Violette. Je nai plus besoin daller travailler
Bien sûr ! acquiesça André. Tu as accès au compte, ce quil te faut, tu le prends !
Larrivée de Violette souleva quelques vagues. Nicolas laccueillit chaleureusement, offrant son aide. Mais le nouveau beau-père :
Tu las trouvée à la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne tintéressent plus ? Quest-ce quelle sait ? Quest-ce quelle vaut ? persifla-t-il.
«Pourtant, cest elle qui va devoir soccuper de lui», pensa André.
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais cest ma femme ! Un peu de respect, je te prie !
Je nen promets rien, gronda Henri Dubois. On verra ce quelle sait faire !
Si Violette avait su ce qui lattendait ces deux prochaines années, jamais elle naurait franchi le seuil de cette maison.
Les tâches ménagères ne lui posaient guère de difficulté. Tout était équipé. Il suffisait dappuyer sur des boutons. Mais le plus dur, cétait Henri Dubois lui-même.
Quil le fasse exprès ou non, impossible à savoir. Mais il ne cessait de la rabaisser, la jugeant incapable de tout.
Comme dit plus haut, elle tint bon deux ans. Puis, même les paroles réconfortantes dAndré ne lui suffisaient plus. Elle réunit les hommes de la maison :
Allez-y, mais il y aura une femme de ménage désormais ! Je lai choisie ! Et elle ne prendra dordres que de moi ! Sil y a quoi que ce soit, cest à moi quil faudra sadresser !
Si elle est incapable comme toi, ce sera plus simple de vous mettre toutes les deux dehors ! maugréa Henri Dubois.
Mais André et Nicolas soutinrent Violette. Ils voyaient à quel point leur père la menait durement.
Larrivée de Paulette ne fit pas de miracle. Elle jaugea tout le monde du regard, grogna et se mit à lœuvre.
Mais aux hommes échappait la vraie entente entre Violette et Paulette : cette dernière devait user de tous ses charmes pour amadouer Henri Dubois.
À cinquante-sept ans, le feu restait intact chez lui. Paulette en avait trente-sept.
Si lon mettait de côté les principes (déjà bien loin), lopération avait des chances de réussir.
«Il doit sadoucir !» sétait dit Violette. «Sinon, Paulette ne méritera pas sa belle paie !»
Le résultat dépassa lattente. Paulette devint plus quune aide. Non seulement elle soccupa dHenri Dubois, mais ne manqua pas de sattarder sur André, son contemporain.
Violette le remarqua ? Bien sûr ! Mais elle ne pouvait rien. André lui coupa laccès au compte commun. Il mit un plafond aussitôt dépensé chez Paulette.
Violette chercha réconfort auprès de Nicolas, qui laimait en silence depuis le début.
Ils auraient fui mais avec quoi vivre ? Sans un sou, on ne senfuit pas vers linconnu.
Dans la lointaine chambre damis, ils se consolaient comme ils pouvaient.
***
Si tu savais comme je les déteste ! disait Violette, blottie contre Nicolas.
Cest abominable, mais je comprends Quelle sale famille ! Jai honte dêtre leur frère ! répondait Nicolas.
Et si on leur disait tout, puis on part ? Quils se débrouillent entre eux !
Allons-y ! Dautant que ma boîte vient davoir une grosse commande ! On ne manquera pas dargent !
Violette et Nicolas fuyaient comme des bandits, tandis que la vraie tempête éclatait à la maison.
Quand Henri Dubois, la main sur le cœur, comprit enfin :
Mon fils aîné me vole ma compagne, et le cadet prend la femme de son frère ! Quelle fabuleuse famille ! Paulette, en plus, a tout manigancé Comment a-t-elle pu ignorer Nicolas, ça, mystère !
Les cris fusaient. La vaisselle volait, les meubles tombaient, les reproches séchangeaient de toute part. Plus aucun endroit où rester.
La famille quAnne Girard avait tenue dune main de maître fut brisée. Elle seule savait discipliner ses hommes. Sans elle, tout avait sombré. Ils navaient retenu que la satisfaction de leurs besoins immédiats, oubliant de réfléchirDehors, la pluie tambourinait sur les vitres, mais la maison était désormais dun calme sinistre. Les cris sétaient éteints, ne laissant que le bruit sourd dun monde qui vacille.
Henri Dubois erra, hébété, dune pièce à lautre. Le parfum lointain dune soupe oubliée lui monta au nez, fleuri dun peu de cendre. Il traversa le salon, posa la main sur la vieille photo dAnne Girard, la contempla longuement, et murmura :
Pardonne-moi Jai tout cassé.
Un silence pesant emplissait les murs, comme au lendemain dune tempête. Les hommes étaient seuls dans limmense maison, lun ruminant ses regrets, lautre son orgueil blessé.
Paulette, quant à elle, descendit discrètement les marches. Deux valises à la main, un clin dœil au miroir, un pan de jupe relevé, elle se glissa dehors. Son taxi lattendait, moteur ronronnant. Pour elle, la partie était terminée, laventure close et dautres cœurs solitaires la guetteraient ailleurs.
Plus loin, dans le bus du matin, Violette et Nicolas se tenaient la main. Ils avaient tout laissé derrière : le passé, la rancune, la peur. Devant eux, la pluie dessinait un rideau flou sur la vitre. Mais dans leurs yeux brillait une lumière neuve.
Tu crois quon y arrivera ? demanda-t-elle.
Je ne sais pas. Mais on aura essayé. Et cette fois, ce sera autrement, promit Nicolas.
À larrière de la vieille demeure, une fenêtre sentrouvrit. Un souffle dair fit tressaillir le rideau comme un adieu.
Chez les Dubois, la roue tournait. Il était temps enfin de faire table rase, et ailleurs, de recommencer.







