Sacré accueil, papa ! Dis donc, tu pars en cure alors qu’à la maison, c’est déjà « tout compris »… Quand Dimitri a confié à Ève les clés de son appartement, elle a compris : la Bastille était prise. Aucun DiCaprio n’a tant attendu son Oscar qu’Ève son Dimitri, et avec son propre nid, en prime. À trente-cinq ans, désabusée, elle lançait toujours plus souvent des regards attendris aux chats errants et aux vitrines « Tout pour le bricolage ». Mais voilà qu’il apparaît – célibataire, ayant sacrifié sa jeunesse à sa carrière, au quinoa bio, à la salle de sport et autres « recherches du moi », et, cerise sur le gâteau, sans enfants. Ève avait souhaité ce cadeau depuis ses vingt ans, et il semblait que, là-haut, on avait enfin compris qu’elle ne plaisantait pas. — J’ai ma dernière mission de l’année, et ensuite je suis tout à toi ! – lui dit Dimitri en lui remettant les clés. – Ne sois pas effrayée par ma tanière. J’y viens juste pour dormir, – ajouta-t-il avant de s’envoler dans un autre fuseau horaire pour le week-end. Brosse à dents, crème, sac en main, Ève file découvrir la fameuse tanière. Les problèmes commencent à la porte : Dimitri l’avait prévenue que la serrure capricieuse, mais Ève ne s’attendait pas à ça. Quarante minutes à l’assaut de la porte : elle pousse, elle tire, elle tourne le clé, tente la diplomatie… mais rien à faire. Elle finit par presser psychologiquement, comme ses camarades l’avaient enseigné derrière les garages à l’école. Au bruit, une voisine ouvre sa porte. — Pourquoi vous essayez de forcer une porte étrangère ? – demande une voix alarmée. — J’essaie pas de forcer, j’ai la clé ! – rétorque Ève, suée et agacée. — Et vous êtes qui, exactement ? Jamais vue… insiste la voisine, curieuse. — Je suis sa copine ! – lance Ève, les mains sur les hanches, lorgnant la fente de la porte. — Vous ? – surprise sincère. — Bien sûr, il y a un problème ? — Non, aucun. C’est juste qu’il n’a jamais amené personne ici, – à ce moment précis, Ève aime encore plus Dimitri, – et là, tout d’un coup… — Tout d’un coup quoi ? – ne comprend pas Ève. — Ce n’est pas mes affaires, excusez-moi, – referme la voisine. C’est toi ou lui ! Ève enfonce la clé avec la rage d’entrer dans ce nid, tournant presque le chambranle. La porte cède. L’univers intérieur de Dimitri se dévoile, glacial. Un jeune homme seul, c’est l’austérité, mais là… c’est une cellule monastique. — Pauvre chou, ton cœur a oublié – ou n’a jamais connu – ce qu’est un foyer, – murmure Ève, inspectant l’appartement où désormais elle viendra souvent. Mais elle est soulagée : la voisine disait vrai, la touche féminine n’a jamais effleuré ces murs, ce sol, cette cuisine, ces fenêtres grises. Ève est la première. Elle se rue au Franprix le plus proche chercher rideau et tapis de bain, puis maniques et serviettes de cuisine. Évidemment, l’achat compulsif la rattrape : diffuseur d’ambiance, savon artisanal, boîtes à cosmétiques s’ajoutent au lot. « Mettre ma patte dans un appart d’autrui, ce n’est pas de l’audace », se rassure-t-elle, attelant un deuxième panier. La serrure ne lui résiste plus du tout, digne d’un gardien de hockey sans masque. Ève démonte le vieux verrou avec des couteaux jusqu’à minuit, file au matin en racheter un – et tant qu’à faire, un service neuf, des couverts, torchons, planches et dessous-de-plat… Rideaux inclus ! Dimanche midi, téléphone : Dimitri prolonge sa mission de deux jours. — Je serai ravi si tu mets un peu de chaleur ici, – sourit-il à l’autre bout du fil, quand Ève avoue ses folies décoratives. À propos, la chaleur, elle l’a déjà amenée par camions, en suivant le plan technique et la doc. Tout ce qui s’était accumulé au fil des années de solitude trouve enfin une issue. Quand Dimitri revient, il ne reste qu’une araignée près de la ventillation. Ève aurait voulu l’évincer, mais face à ses huit yeux hagards, renonce : la créature sera le gardien sacré du bien d’autrui. Le studio de Dimitri a désormais l’air d’un foyer sorti de huit ans de mariage, suivi d’une séparation puis d’un bonheur retrouvé. Ève ne se contente pas de relooker l’appart, elle fait savoir à tout l’immeuble qu’elle est la maîtresse du lieu, le tout sans alliance – détail technique ! Les voisins sont d’abord méfiants, puis, fatalistes : « Comme vous voudrez, ça ne change rien pour nous ! » *** Le soir du retour de Dimitri, Ève prépare un vrai dîner, range ses atouts dans une tenue festive et un rien provoc’, allume des bougies, tamise la lumière et attend. Dimitri tarde. Quand la robe commence à marquer le coin sculpté pour lequel elle a squatté la salle de sport six mois durant, voilà qu’un clé tourne dans la serrure. — C’est un nouveau verrou, pousse, ce n’est pas fermé ! – glousse Ève, trop fière de son œuvre. Mais là, message soudain de Dimitri : « T’es où ? Je suis chez moi, rien n’a changé. Mes amis me juraient que tu aurais tout envahi de cosmétiques. » Trop tard, Ève lit le texto bien plus tard… Pour l’instant, cinq inconnus débarquent : deux jeunes, deux ados, un grand-père qui se redresse en voyant Ève, lisse ses quelques cheveux blancs… — Eh ben, papa, t’as droit à un accueil royal ! Franchement, pourquoi ce séjour au centre de repos, avec le club « all inclusive » à la maison ? – blague le jeune homme, taclé illico par sa femme. Ève reste figée dans l’embrasure, deux verres pleins en main. Prête à hurler, elle n’arrive pas à quitter le seuil. La petite araignée du coin glousse de bonheur. — Euh, vous êtes qui ? – couine Ève. — Le propriétaire des lieux ! Et vous, de la clinique, vous venez pour la pansement ? J’ai dit que je gère seul, – passe le grand-père, observant la tenue d’infirmière qu’arbore Ève. — Euh… Adam Matthieu, chez vous, c’est cosy maintenant ! – examine la jeune femme derrière Ève. – Rien à voir avec l’ambiance cave d’avant. Et vous, mademoiselle, comment vous appelez-vous ? Notre Adam n’est-il pas trop vieux pour vous ? Même si… bel homme, avec son propre chez-soi… — È… Ève. — Eh ben, Adam Matthieu, vous savez choisir ! Rien à dire ! Le vieux, vu ses yeux brillants, trouve aussi la situation tout à fait avantageuse. — Et Dimitri ? – chuchote Ève, vidant les deux verres sous le choc. En savoir plus — Moi c’est Dimitri ! – s’exclame fièrement le petit garçon de huit ans. — Doucement, t’es pas encore Dimitri, – réplique la mère qui renvoie enfants et mari à la voiture. — Euh… Désolée, je crois que je me suis trompée d’appartement, – bredouille enfin Ève, en repensant à sa lutte avec la serrure. C’est bien Lilas, dix-huit, appartement vingt-six ? — Non, c’est Bougainvillier, dix-huit, – salue le grand-père, prêt à ouvrir son cadeau surprise. — Ben oui… – lâche Ève, tragique, – je me suis trompée. Installez-vous, et moi… je dois passer un appel. Équipée de son téléphone, elle file dans la salle de bain, s’enroule dans une serviette, verrouille la porte et lit enfin le SMS. « Dimitri, j’arrive, je suis juste retenue au magasin » – envoie-t-elle. « Parfait, j’attends. Si tu peux, ramène une bouteille de rouge », – demande la voix de Dimitri. Du rouge, elle allait en ramener… en elle-même ! Saisissant tapis et rideau, elle attend que les inconnus migrent vers la cuisine avant de s’échapper. En deux minutes, les affaires rassemblées, elle s’évade. *** — Je raconterai, mais plus tard, – explique Ève, décoiffée, en voyant Dimitri ouvrir la porte. Comme un fantôme, elle passe devant lui sans un regard, fonce à la salle de bain, remet le rideau, déroule le tapis, puis va s’écrouler sur le canapé où elle s’endort jusqu’au matin, le stress et le rouge évaporés. Au réveil, devant elle, un homme inconnu qui attend des explications. — Euh… C’est quelle adresse ici ? — Bouton d’Or, dix-huit.

Oh là là, papa, quel accueil ! Dis-moi, pourquoi avais-tu besoin de ce centre de cure, quand à la maison, cest le grand luxe en tout compris ?

Lorsque Benoît a remis à Chantal les clés de son appartement, elle a compris : la Bastille est tombée. Aucun DiCaprio, même attendant son Oscar, naurait espéré autant que Chantal attendait son Benoît, avec sa propre bicoque en prime.

Déçue, à trente-cinq ans, elle jetait de plus en plus souvent des regards pleins de compassion vers les chats de rue et les vitrines Loisirs Créatifs.

Et le voilà : solitaire, ayant sacrifié sa jeunesse à la carrière, à la nutrition équilibrée, au sport et à dautres bêtises comme la quête de soi, sans enfant de surcroît.

Chantal avait rêvé de ce cadeau depuis ses vingt ans : peut-être quau ciel, on a enfin compris quelle ne plaisantait pas.

Jai mon dernier déplacement de lannée ; après, je suis tout à toi, dit Benoît en lui tendant les clés. Naie pas peur de ma tanière. Jy viens dhabitude juste pour dormir, ajouta-t-il avant de senvoler vers un autre fuseau horaire pour le week-end.

Chantal prend sa brosse à dents, une crème et file voir ce que cette tanière cache. Les ennuis commencent dès lentrée. Benoît lavait prévenue que la serrure coinçait parfois, mais Chantal ne sattendait pas à ce point.

Elle assaille la porte pendant quarante minutes : pousse, tire, insère la clé à fond, tente doucement, puis sentête, mais la porte refuse obstinément de souvrir à la nouvelle résidente.

Alors Chantal essaie la pression psychologique, comme ses camarades décole le faisaient derrière la boulangerie. Au bruit, une porte voisine souvre.

Pourquoi vous tentez douvrir un autre appartement ? demande une voix féminine et soucieuse.

Je nessaie pas, jai les clés ! réplique Chantal, agacée, en essuyant la sueur de son front.

Et vous êtes qui, dailleurs ? Je ne vous ai jamais vue, insiste la voisine.

Je suis sa copine ! lance Chantal, mains sur les hanches, mais la discussion se fait à travers lentrebâillement de la porte.

Vous ? sétonne la dame.

Oui, pourquoi ? Un problème ?

Non, aucun Cest juste quil na jamais reçu personne ici (à cette phrase, Chantal aime encore plus Benoît), et là, dun coup, quelquun…

Quelquun comment ? demande Chantal.

Bah, ce nest pas mon affaire. Désolée, répond la voisine en refermant la porte.

Chantal, sentant quil en allait de sa dignité, appuie alors sur la clé avec toute sa volonté dentrer, faillit tourner le chambranle en rond enfin la porte cède.

Le monde intérieur de Benoît soffre ainsi à Chantal, et son âme se glace. Certes, un jeune homme solitaire garde souvent un certain ascétisme, mais ici, cest presque une cellule monacale.

Pauvre de toi, ton cœur a depuis longtemps oublié, sil a jamais connu, ce quest le confort, murmure Chantal en détaillant le modeste logis quelle va désormais fréquenter.

Pourtant, elle se réjouit. La voisine disait vrai : aucun signe de main féminine sur ces murs, ces sols, cette cuisine ou ces fenêtres grises. Chantal est la première.

Ne pouvant résister, elle chausse ses bottines et file au supermarché du coin pour acheter un joli rideau et un tapis pour la salle de bain, des maniques et des serviettes pour la cuisine.

Évidemment, en magasin, tout lui tombe dessus Au rideau et au tapis sajoutent des désodorisants, un savon artisanal, et des boîtes pratiques pour les cosmétiques.

Ajouter de petites touches dans lappartement dun autre, ce nest pas de laudace, se rassure-t-elle en accrochant un deuxième panier à son caddie.

La serrure ne lui résiste plus ; en fait, elle ne fonctionne plus vraiment, pareille à un gardien de but sans masque. Réalisant ce qu’elle a fait, Chantal démonte la vieille serrure à coups de couteaux de cuisine jusquà minuit, et file au matin au magasin en acheter une neuve. Les couteaux, faut aussi les remplacer et pourquoi pas des fourchettes, cuillères, une nappe, des planches et des dessous-de-plat À ce rythme, les voilages nattendent que de tomber.

Dimanche midi, Benoît appelle pour dire quil doit prolonger son déplacement de quelques jours.

Je serai ravi si tu donnes un peu de chaleur et de vie à mon appartement, sourit-il dans le combiné, quand Chantal avoue sêtre permise quelques libertés dans laménagement.

La chaleur, elle la livre déjà par camions, en répartissant selon son plan dattaque et sa documentation. Toutes ces années daccumulation de confort dans le cœur dune femme seule et maintenant, libérée, Chantal est inarrêtable.

Avant que Benoît ne revienne, seul un vieux araignée près de la ventilation reste du passé. Chantal a voulu la chasser, mais voyant ses huit yeux écarquillés par les bouleversements, a décidé de la laisser en paix, symbole de respect du chez-soi dautrui.

Désormais, le logement de Benoît ressemble à celui dun homme marié depuis huit ans, déçu puis heureux malgré tout.

Chantal ne sest pas contentée de lappartement ; désormais, tout limmeuble sait quelle est la nouvelle maîtresse des lieux et que désormais, on sadresse à elle pour tout souci. Certes, pas encore de bague, mais cest un détail technique.

Au début, les voisins sont soupçonneux, puis concluent simplement : Eh bien, si vous dites, ça nous va. Après tout, cest votre affaire.

***

Le jour du retour, Chantal prépare un vrai dîner maison, emballe ses formes encore fermes dans une robe provocante, dispose encens et luminaires dans les coins, tamise la lumière, et attend.

Benoît tarde. Chantal commence à sentir que la robe lui scie la hanche travaillée six mois à la salle de sport, lorsque quelquun insère une clé dans la serrure.

La serrure est neuve, il suffit de pousser, cest ouvert ! lance Chantal dune voix un brin confuse et sensuelle. Elle na pas peur dêtre jugée : elle a tellement bien travaillé lappart quon lui pardonnera tout.

Au moment où la porte souvre, Chantal reçoit un SMS de Benoît : Tes où ? Je suis chez moi. Je regarde, lappart na pas changé dun poil. Mes amis flippaient que tu noies tout sous les crèmes de beauté !

Heureusement, Chantal ne découvre ce message que plus tard. Car pour linstant, cest une famille entière cinq personnes : deux jeunes adultes, deux petits écoliers et un grand-père à lunettes, qui entre. Celui-ci, repérant Chantal, se redresse et lisse ce qui reste de ses cheveux blancs.

Eh ben dis donc, papa, tu es reçu comme un roi ! Pourquoi ce centre de cure alors que cest le club Med ici ? lance lun des jeunes, aussitôt réprimandé par sa compagne pour indiscrétion.

Chantal reste figée sur le pas de la porte, deux verres à la main. Elle voudrait hurler, mais reste pétrifiée.

Un rire nerveux traverse un coin : laraignée jubile.

Excusez-moi, vous êtes ? couine Chantal.

Le propriétaire de la bicoque. Et vous, cest la clinique qui vous envoie pour faire les pansements ? Jai dit que je pouvais faire seul, lance le grand-père, découvrant luniforme de (fausse) infirmière de Chantal.

Eh bien ! Adam Mathias, ici, chez vous, règne le confort glisse la jeune femme derrière Chantal. Ça change : on vivait comme dans un caveau. Et vous, mademoiselle, comment vous appelez-vous ? Adam Mathias nest-il pas un peu vieux pour vous ? Mais au fond, il est respectable et il a son toit

Ch-ch-chantal

Eh bien, Adam Mathias, vous avez lart de choisir vos proches !

Au vu de ses yeux pétillants, le grand-père semble ravi de ce retournement fabuleux.

Et Benoît ? chuchote Chantal. De nervosité, elle vide les deux verres dun trait.

Moi cest Benoît ! sexclame fièrement le garçonnet de huit ans.

Attends, tu es trop jeune pour être Benoît, sa mère le rabroue et expédie tout le monde dans la voiture.

Ex-excusez-moi je me suis trompée dappartement, balbutie enfin Chantal, se rappelant la bataille avec la serrure. Cest Impasse des Lilas, dix-huit, appartement vingt-six ?

Non, cest Rue des Bouleaux, dix-huit, répond le grand-père, prêt à déballer ses achats.

Ah fait tragiquement Chantal. Je me suis trompée. Installez-vous, faites comme chez vous, je dois passer un coup de fil.

Elle attrape son téléphone et file dans la salle de bain où, barricadée, elle senroule dans une serviette et lit le SMS de Benoît.

Benoît, jarrive, je suis juste restée trop longtemps au supermarché, répond-elle.

Ok, jattends. Si tu peux, prends une bouteille de rouge, envoie Benoît en vocal.

Le rouge, Chantal le ramène déjà en elle-même. Prenant tapis et rideau sous le bras, elle attend que les étrangers accaparent la cuisine, puis séclipse discrètement.

Après avoir vite rassemblé ses affaires, elle prend la fuite.

***

Je raconterai, mais plus tard, explique Chantal à Benoît qui lui ouvre.

Oscillant dans un brouillard, elle file à la salle de bain, change le rideau, déplie le tapis, puis sabat sur le canapé et dort jusquau matin, le stress et le rouge enfin dissipés.

En se réveillant, Chantal voit devant elle un jeune homme inconnu, attendant des explications.

Dites-moi, cest quoi ladresse ici ?

Rue Butte-aux-Cailles, dix-huit.

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J’y viens juste pour dormir, – ajouta-t-il avant de s’envoler dans un autre fuseau horaire pour le week-end. Brosse à dents, crème, sac en main, Ève file découvrir la fameuse tanière. Les problèmes commencent à la porte : Dimitri l’avait prévenue que la serrure capricieuse, mais Ève ne s’attendait pas à ça. Quarante minutes à l’assaut de la porte : elle pousse, elle tire, elle tourne le clé, tente la diplomatie… mais rien à faire. Elle finit par presser psychologiquement, comme ses camarades l’avaient enseigné derrière les garages à l’école. Au bruit, une voisine ouvre sa porte. — Pourquoi vous essayez de forcer une porte étrangère ? – demande une voix alarmée. — J’essaie pas de forcer, j’ai la clé ! – rétorque Ève, suée et agacée. — Et vous êtes qui, exactement ? Jamais vue… insiste la voisine, curieuse. — Je suis sa copine ! – lance Ève, les mains sur les hanches, lorgnant la fente de la porte. — Vous ? – surprise sincère. — Bien sûr, il y a un problème ? — Non, aucun. C’est juste qu’il n’a jamais amené personne ici, – à ce moment précis, Ève aime encore plus Dimitri, – et là, tout d’un coup… — Tout d’un coup quoi ? – ne comprend pas Ève. — Ce n’est pas mes affaires, excusez-moi, – referme la voisine. C’est toi ou lui ! Ève enfonce la clé avec la rage d’entrer dans ce nid, tournant presque le chambranle. La porte cède. L’univers intérieur de Dimitri se dévoile, glacial. Un jeune homme seul, c’est l’austérité, mais là… c’est une cellule monastique. — Pauvre chou, ton cœur a oublié – ou n’a jamais connu – ce qu’est un foyer, – murmure Ève, inspectant l’appartement où désormais elle viendra souvent. Mais elle est soulagée : la voisine disait vrai, la touche féminine n’a jamais effleuré ces murs, ce sol, cette cuisine, ces fenêtres grises. Ève est la première. Elle se rue au Franprix le plus proche chercher rideau et tapis de bain, puis maniques et serviettes de cuisine. Évidemment, l’achat compulsif la rattrape : diffuseur d’ambiance, savon artisanal, boîtes à cosmétiques s’ajoutent au lot. « Mettre ma patte dans un appart d’autrui, ce n’est pas de l’audace », se rassure-t-elle, attelant un deuxième panier. La serrure ne lui résiste plus du tout, digne d’un gardien de hockey sans masque. Ève démonte le vieux verrou avec des couteaux jusqu’à minuit, file au matin en racheter un – et tant qu’à faire, un service neuf, des couverts, torchons, planches et dessous-de-plat… Rideaux inclus ! Dimanche midi, téléphone : Dimitri prolonge sa mission de deux jours. — Je serai ravi si tu mets un peu de chaleur ici, – sourit-il à l’autre bout du fil, quand Ève avoue ses folies décoratives. À propos, la chaleur, elle l’a déjà amenée par camions, en suivant le plan technique et la doc. Tout ce qui s’était accumulé au fil des années de solitude trouve enfin une issue. Quand Dimitri revient, il ne reste qu’une araignée près de la ventillation. Ève aurait voulu l’évincer, mais face à ses huit yeux hagards, renonce : la créature sera le gardien sacré du bien d’autrui. Le studio de Dimitri a désormais l’air d’un foyer sorti de huit ans de mariage, suivi d’une séparation puis d’un bonheur retrouvé. Ève ne se contente pas de relooker l’appart, elle fait savoir à tout l’immeuble qu’elle est la maîtresse du lieu, le tout sans alliance – détail technique ! Les voisins sont d’abord méfiants, puis, fatalistes : « Comme vous voudrez, ça ne change rien pour nous ! » *** Le soir du retour de Dimitri, Ève prépare un vrai dîner, range ses atouts dans une tenue festive et un rien provoc’, allume des bougies, tamise la lumière et attend. Dimitri tarde. Quand la robe commence à marquer le coin sculpté pour lequel elle a squatté la salle de sport six mois durant, voilà qu’un clé tourne dans la serrure. — C’est un nouveau verrou, pousse, ce n’est pas fermé ! – glousse Ève, trop fière de son œuvre. Mais là, message soudain de Dimitri : « T’es où ? Je suis chez moi, rien n’a changé. Mes amis me juraient que tu aurais tout envahi de cosmétiques. » Trop tard, Ève lit le texto bien plus tard… Pour l’instant, cinq inconnus débarquent : deux jeunes, deux ados, un grand-père qui se redresse en voyant Ève, lisse ses quelques cheveux blancs… — Eh ben, papa, t’as droit à un accueil royal ! Franchement, pourquoi ce séjour au centre de repos, avec le club « all inclusive » à la maison ? – blague le jeune homme, taclé illico par sa femme. Ève reste figée dans l’embrasure, deux verres pleins en main. Prête à hurler, elle n’arrive pas à quitter le seuil. La petite araignée du coin glousse de bonheur. — Euh, vous êtes qui ? – couine Ève. — Le propriétaire des lieux ! Et vous, de la clinique, vous venez pour la pansement ? J’ai dit que je gère seul, – passe le grand-père, observant la tenue d’infirmière qu’arbore Ève. — Euh… Adam Matthieu, chez vous, c’est cosy maintenant ! – examine la jeune femme derrière Ève. – Rien à voir avec l’ambiance cave d’avant. Et vous, mademoiselle, comment vous appelez-vous ? Notre Adam n’est-il pas trop vieux pour vous ? Même si… bel homme, avec son propre chez-soi… — È… Ève. — Eh ben, Adam Matthieu, vous savez choisir ! Rien à dire ! Le vieux, vu ses yeux brillants, trouve aussi la situation tout à fait avantageuse. — Et Dimitri ? – chuchote Ève, vidant les deux verres sous le choc. En savoir plus — Moi c’est Dimitri ! – s’exclame fièrement le petit garçon de huit ans. — Doucement, t’es pas encore Dimitri, – réplique la mère qui renvoie enfants et mari à la voiture. — Euh… Désolée, je crois que je me suis trompée d’appartement, – bredouille enfin Ève, en repensant à sa lutte avec la serrure. C’est bien Lilas, dix-huit, appartement vingt-six ? — Non, c’est Bougainvillier, dix-huit, – salue le grand-père, prêt à ouvrir son cadeau surprise. — Ben oui… – lâche Ève, tragique, – je me suis trompée. Installez-vous, et moi… je dois passer un appel. Équipée de son téléphone, elle file dans la salle de bain, s’enroule dans une serviette, verrouille la porte et lit enfin le SMS. « Dimitri, j’arrive, je suis juste retenue au magasin » – envoie-t-elle. « Parfait, j’attends. Si tu peux, ramène une bouteille de rouge », – demande la voix de Dimitri. Du rouge, elle allait en ramener… en elle-même ! Saisissant tapis et rideau, elle attend que les inconnus migrent vers la cuisine avant de s’échapper. En deux minutes, les affaires rassemblées, elle s’évade. *** — Je raconterai, mais plus tard, – explique Ève, décoiffée, en voyant Dimitri ouvrir la porte. Comme un fantôme, elle passe devant lui sans un regard, fonce à la salle de bain, remet le rideau, déroule le tapis, puis va s’écrouler sur le canapé où elle s’endort jusqu’au matin, le stress et le rouge évaporés. Au réveil, devant elle, un homme inconnu qui attend des explications. — Euh… C’est quelle adresse ici ? — Bouton d’Or, dix-huit.
Vers une nouvelle vie après de rudes épreuves