6 juin 1993
Aujourdhui, je suis furieuse, vraiment furieuse, et cela ne marrive pas souvent à ce point. Tout est limpide à présent : je suis enceinte. Et bien sûr, ça tombe au pire moment possible. Cette année 1993 en France est déjà morose, pleine dincertitudes. Ceux qui conservent leur emploi sont regardés comme des privilégiés. Et moi, Sylvie Moreau, je venais tout juste dobtenir enfin un poste stable dans la mairie de Tours, avec un salaire plus que correct pour lépoque, payé en francs.
À peine le goût de la stabilité retrouvé, et voilà. Qui aura besoin de moi après un nouveau congé maternité ? Nous avons déjà un enfant, cela suffit bien. Jean-Louis, mon mari, et moi élevons notre fils Hugo, qui vient de faire sa rentrée en CP cette année. Avant la crise, quand la France semblait un peu moins chaotique, nous avions désiré un second enfant, mais cela ne sétait pas fait. Maintenant, ce nétait tout simplement plus envisageable.
Le dîner de ce soir fut long et pesant. Après bien des silences, Jean-Louis et moi avons décidé, ensemble, que javorterais.
Nous vivons dans une grande commune près de Tours, et la clinique est à cinq minutes à pied de notre petit appartement. À cette époque, il nexistait pas de délai de réflexion imposé, personne ne tentait de convaincre les femmes enceintes de garder lenfant à tout prix, alors la prise de rendez-vous fut dune simplicité déconcertante. La gynécologue, la seule du village on disait delle quelle était excellente ma juste demandé dun ton neutre si je comptais poursuivre ma grossesse.
Le jour venu, je partis tôt, sous un soleil déjà écrasant. Les rues résonnaient du chant des cigales. Il faisait plus de trente degrés. Marcher vingt minutes nétait dordinaire pas un problème, mais ce matin-là, chaque pas me semblait interminable. Mes jambes pesaient une tonne, ma tête tournait, et la fatigue me submergeait comme une vague. Jai fini par rebrousser chemin, épuisée, et je suis rentrée chez moi, à peine à quelques mètres de la porte. Le reste de la journée, je lai passée à dormir dun sommeil profond, comme si je navais pas fermé lœil depuis deux nuits.
Le lendemain matin, de force et malgré la fatigue, jai réussi à atteindre la clinique. Mais la gynécologue, Madame Lefort, était tombée malade et lon mannonça quelle serait absente au moins deux semaines.
***
Deux semaines, maman ! Tu te rends compte ? criai-je au téléphone à ma belle-mère. Pour moi, cest une catastrophe ! Dans deux semaines, le bébé commencera à bouger !
Ma belle-mère, une femme pieuse et dévouée, mécoutait sans rien dire, se contentant de soupirer :
Ma fille, ce nest peut-être pas le destin ?
Mais enfin, maman, que veux-tu dire ? On vit déjà sur le fil du rasoir avec Jean-Louis, comment va-t-on faire pour élever un enfant de plus, soccuper dHugo, tout payer Qui voudra de moi après un second congé maternité ?
Sylvie, nous taiderons, ton beau-père et moi. On gardera le petit dès quil faudra…
Non, maman, cest hors de question, ai-je coupé sèchement.
Elle ne dit plus rien. Au fond, elle désapprouvait sans oser me le dire.
***
Désespérée, je multipliais les tentatives pour “régler le problème”. À lhôpital départemental, la liste dattente était interminable, et on ne pouvait mhospitaliser avant trois semaines, cas non-urgent, ma-t-on répliqué.
***
Cest alors quIsabelle, ma plus vieille amie, me téléphona, la voix pleine de promesses :
Sylvie, jai parlé de toi à une amie dans la petite ville de Vendôme. Elle peut taider, et elle est disponible demain matin, avant dix heures ! Elle sappelle Dr Élisabeth Masson, retiens son nom !
Combien ça va me coûter ? ai-je immédiatement demandé.
Pas grand-chose, tu verras, je me suis arrangée pour toi.
Jai pris lautobus au lever du jour. Sonnée de fatigue mais décidée, javalais les kilomètres. La grossesse me rendait malade, jenrageais de subir tous ces désagréments, javais une obsession : me débarrasser de ce problème.
En arrivant à Vendôme sous la pluie, la ville semblait déserte. Lété, si accablant la veille, avait fait place à un crachin battant et à un vent désagréable.
En remontant le col de ma veste, jai pressé le pas vers lhôpital, redoutant de rater lhoraire. Il fallait presque courir. Lorsque je pénétrai dans le hall désert, la porte se referma derrière moi avec un grincement glaçant. Le lieu évoquait un film dhorreur : des murs écaillés, des portemanteaux nus, une lumière blafarde. Un silence à couper au couteau.
Jai trouvé la première porte ouverte : probablement l’accueil. Une vieille infirmière mal peignée était absorbée sur une feuille blanche, absente.
Bonjour, je pourrais voir le Dr Élisabeth Masson ?
Aucune Élisabeth Masson ici ! grogna-t-elle, la voix aussi désagréable que la porte.
Elle ne leva même pas la tête, laissant ses mains ballantes le long du corps.
Ce nest pas possible, vous êtes certaine ? Elle ne travaille pas aujourdhui ?
Je vous ai dit quil ny avait pas de Masson ici, vous êtes bouchée ou quoi ? aboya-t-elle enfin, levant les yeux vers moi.
Je faillis hurler : son regard était vitreux, presque irréel, et son sourire dévoila des dents toutes noires et pointues. Terrorisée, je me suis enfuie, oubliant définitivement ce que jétais venue chercher.
Je nai retrouvé mon calme quune fois assise dans lautocar, auprès des passagers ordinaires.
***
Alors, quest-ce qui ta pris ? fit Isabelle, vexée, au téléphone. Elle tattendait, la docteure, jusquà midi !
Je ne sais pas, Isabelle Je vais attendre le retour de notre chère Mme Lefort, marmonnai-je avant de raccrocher.
Le clapotis du crachin, jusque-là doux, se fit soudain violent contre les vitres. Perdue dans mes pensées, javais eu tant de détermination, mais quelque chose, ou plutôt quelquun, me détournait encore de mon objectif. Japprochai de la fenêtre : la cour était vide. Puis, au détour de la rue, surgirent une jeune femme et un petit garçon de sept ans poussant une poussette où riait une fillette toute blonde, les cheveux bouclés. Ils pressaient le pas sous le parapluie de la jeune femme, mais la fillette, radieuse, tendait les mains sous la pluie en éclatant de rire. À cette image, mon cœur se serra : dans quelques années, cela pourrait être nous.
***
Il est trop tard, ma belle, les délais sont dépassés, expliqua gentiment Mme Lefort à mon retour, les yeux doux et bruns que jappelais en secret mes yeux de biche.
Mais il ny a vraiment rien à faire ? demandai-je ironiquement. Au fond, cela me soulageait.
Non, et à mon sens, ce nest pas une raison pour sarracher les cheveux, répondit-elle en souriant.
Rassurée, je suis rentrée ce soir-là et jai annoncé à Jean-Louis que notre bébé viendrait au monde.
Cette nuit-là, jai fait un rêve étrange : je déambulais dans un parc étincelant de soleil, les fleurs brillaient comme des joyaux. Soudain, une adolescente apparut sur le chemin une belle grande fille de quinze ans, toute en jambes, habillée dune petite robe à fleurs, souriante avec ses fossettes, les yeux verts en amande de son père et des taches de rousseur sur le nez. Jai voulu la serrer dans mes bras, mais elle ma saluée dun geste, envoyé un baiser et crié :
Appelle-moi Lison !
Puis elle est partie en courant.
***
Seize ans ont passé. Parfois, je regarde ma fille Lison : grande, blonde, les fossettes sur les joues, les taches de rousseur sur le nez et je me souviens que quelquun, ce mystérieux destin, ma empêchée dagir contre ma grossesse. Je lai même raconté à ma fille, redoutant sa réaction. Elle sest juste blottie contre moi, sourire aux lèvres.
Depuis ce jour, je sais quon se trompe : les enfants, eux, choisissent vraiment leurs parents. Et parfois, ils leur envoient des signes bien avant de naître.







