« Tout est de ta faute si tu manques d’argent : personne ne t’a forcée à te marier et à avoir des enfants », m’a lancé ma mère quand je lui ai demandé de l’aide.

«Tu es responsable de ton manque dargent : personne ne ta forcée à te marier ni à avoir des enfants», ma lancé ma mère quand je lui ai demandé de laide.
Jai encore ses mots qui me résonnent dans la tête : «Cest toi qui as cherché les ennuis, avec ton choix de vie. Personne ne ta imposé le mariage, ni les enfants». Javais limpression davaler des cailloux.
Javais vingt ans quand jai épousé Luc. On sest installés dans un minuscule appartement à la périphérie de Lyon, un T1 à peine assez grand pour deux. On travaillait tous les deux : lui sur les chantiers, moi comme préparatrice en pharmacie. Ce nétait pas la richesse, mais on sen sortait. On rêvait de mettre de côté pour un jour acheter notre chez-nous. À cette époque, tout semblait possible.
Puis est arrivée Camille. Deux ans plus tard, Clémence. Je me suis arrêtée pour mon congé maternité, Luc a multiplié les heures supplémentaires. Mais malgré tout, cétait difficile de joindre les deux bouts. Tout passait dans les couches, le lait en poudre, les consultations chez le pédiatre, les factures et, surtout, un loyer qui représentait la moitié des revenus de Luc.
Chaque matin, je regardais nos filles en me demandant : Et si Luc tombait malade? Et si on nous demandait de partir? Que ferait-on alors?
Ma mère vivait seule dans un T2 à Grenoble. Ma grand-mère aussi, à quelques rues, dans un deux-pièces désert. Je ne réclamais pas un château, seulement un coin, temporairement. Juste le temps que les petites grandissent, juste de quoi rebondir.
Jai proposé à maman d’emménager avec grand-mère : toutes les deux ensemble dans un appartement, et nous dans lautre. On ne prenait pas beaucoup despace : Luc, moi et les deux enfants. Mais elle na même pas voulu écouter.
Habiter avec ta grand-mère? Tu rêves ! Tu crois que ma vie sarrête à cause de lâge? Je suis encore jeune, et à vivre avec la vieille, je finirais folle ! Fais ce que tu veux, mais laisse-moi tranquille.
Jai ravalé lamertume. Jai fini par téléphoner à papa. Il vit depuis des années avec sa nouvelle femme, dans un grand appartement de quatre chambres à Annecy. Jespérais quil prenne mamie chez luiaprès tout, cest sa mère. Mais il a refusé aussi. Il ma dit quavec les enfants de son second mariage «lappartement déborde déjà».
Désemparée, jai rappelé maman. Jai pleuré, supplié, lui ai demandé de nous héberger, même provisoirement. Cest là quelle ma coupé la parole, glaciale :
Cest la faute à qui si tu nas pas dargent? Personne ne ta obligée à te marier ni à avoir des enfants. Tu as voulu faire ta grande? Tu assumes les conséquences. Débrouille-toi.
Cétait comme recevoir une gifle. Je suis restée assise, hébétée, dans la cuisine, le téléphone serré dans la main, le cœur serré. Ma propre mère, mon pilier, venait de mabandonner. Je ne quémandais quun toit, juste un peu de compréhension.
Le lendemain, Luc et moi avons longuement discuté. La seule à ouvrir sa porte a été la mère de Luc, Madame Moreau. Elle vit dans un village près de Mâcon, dans une maison avec jardin. Il y a une chambre en trop et elle nous a invités à venir, avec même la promesse de garder les petites pendant quon travaille.
Mais jai peur. Ce nest pas la ville : cest la campagne. Pas de centre de santé digne de ce nom, pas décole maternelle correcte, pas de transports en commun. Jai peur quen partant là-bas, on ne sen sorte jamais. Que les filles grandissent sans perspectives, sans avenir. Que je baisse les bras, que je me replie.
Malgré tout, on na plus le choix. Ma mère sest détournée. Ma grand-mère est trop âgée. Mon père fait comme si on était des étrangers. Je suis dans une impasse: partir dans linconnu ou accepter la main tendue, même si elle nest pas celle que jespérais.
Ce qui me brise, ce nest pas la pauvreté ni la difficulté. Cest de constater que ceux de notre propre sang sont parfois les plus absents au moment où lon a besoin deux. Et ma vraie angoisse nest pas pour moi, non. Cest que jamais, jamais mes filles ne sentent à quel point il est cruel dêtre rejeté par sa propre grand-mère.

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