Épuisement
Corinne, tu as lair bien pâle ces temps-ci, constata la voisine, Françoise. Tu sembles fatiguée, presque malade.
Ce nest pas quune impression, Françoise, répondit Corinne, quarante-sept ans, démotivée. Je nai envie de rien, et jen ai presque honte devant mon mari.
On dirait toujours la même Corinne, mais tu as quelque chose de différent Écoute, ce nest peut-être pas quune simple fatigue. Tu sais, ma grand-mère Berthe, elle disait quil y avait parfois du « mauvais œil » dans des cas comme ça.
Le mauvais œil ? Tu crois vraiment à ces trucs ?
Bien sûr ! Rappelle-toi quand tes enfants étaient petits, c’est Berthe qui nous recevait pour les « guérir » avec de la cire fondue. Tu ten souviens ?
Oui, mais doù ça viendrait, ce mauvais sort ? demanda Corinne, mi-sérieuse, mi-amusée.
Pourtant, avec tous ces gens de passage dans le village, on ne sait jamais. Tu te souviens de ces marchands qui sont venus vendre des couvre-lits colorés lautre jour ? Des inconnus, des regards envieux Ça suffit parfois.
Ils n’ont même pas franchi notre seuil.
Réfléchis, peut-être que tu tes disputée avec quelquun de la famille de ton mari ?
Mais pas du tout, Serge et moi, on sentend à merveille, et sa famille est si gentille !
Alors là, je ne sais plus En tout cas, ça ressemble bien au mauvais œil.
Corinne poussa un long soupir et, un peu désespérée, se décida à rendre visite à la grand-mère Berthe pour en avoir le cœur net.
Cette dernière, tout aussi convaincue que la voisine, assura à Corinne que quelquun lui avait jeté un sort. Avec sérieux, Berthe commença le rituel du « déversement de cire » pour la soigner.
Il faudra revenir plusieurs fois, ma petite, lui ordonna-t-elle.
Mais rien ny fit. Les séances ne changèrent rien, Corinne se sentait terriblement mal.
***
Tu as pris un peu de ventre, Corinne, remarqua le docteur Marie Lefèvre dun œil averti. Montre-moi un peu. Tu parles de sortilège ? Franchement, tu es une femme instruite, Corinne Le mauvais œil, vraiment ? Non, non, cest un fibrome. Il faut aller à lhôpital de Chartres voir un spécialiste.
Encore une tuile ! se lamenta Corinne. Justement, ma petite-fille vient darriver à la maison, et je me retrouve avec un fibrome
Mais au petit matin, elle prit le car. « Sortilège ou pas, si cest un fibrome, il faut comprendre ce qui marrive », pensait-elle.
Le Dr. Camille Girard lexamina, tandis que Corinne lui racontait combien elle se sentait mal ces derniers temps, sans parvenir à savoir pourquoi.
Jai même pensé à un mauvais sort, murmura-t-elle.
Un mauvais sort, tu dis ? sourit le docteur. Cest ton mari qui ta portée le mauvais sort, alors !
La surprise de Corinne grandissait à mesure que le sourire du médecin sélargissait.
Tu es enceinte, chère Corinne, ni sortilège ni fibrome. Pourquoi ne pas être venue plus tôt au lieu découter les cancans du village ?
Corinne resta un instant sans mot.
Mais Vous êtes bien sûre, docteur ? Il ny a pas derreur ?
Tu raconteras à Serge quil sest drôlement trompé, lui aussi ! En tout cas, tu as toutes les chances de mettre au monde un beau bébé en pleine santé. À moins que tu nen veuilles pas ?
Mais si, évidemment Cest mon enfant, bredouilla Corinne, bouleversée. Juste comment lannoncer à mes grands ? Nous avons déjà une petite-fille !
Ça, cest à toi de voir. Moi, je te prescris les analyses nécessaires. Et interdiction de porter quoi que ce soit de lourd à la maison, compris ?
Corinne rentra chez elle, chamboulée, nosant encore croire quelle allait devenir mère une troisième fois.
Serge, appela-t-elle son mari, affairé dans son atelier, je suis enceinte.
Pardon ?
Jattends un bébé, voilà.
Sainte Mère sexclama Serge en sasseyant sur la marche du perron. Tu nous parlais dun fibrome Et avant, tu timaginais ensorcelée !
Eh oui Surprise !
Quest-ce quon fait maintenant ? demanda Serge.
Corinne lui adressa un tendre regard, pleine dincertitude.
Eh bien, où il y en a pour deux, il y en a pour trois ! Accouche, et on sarrangera, répondit Serge dans un éclat de rire.
Et les enfants, quon leur dit ?
On leur dit la vérité : ils vont avoir un petit frère ou une petite sœur.
***
Au bureau du département logistique, cette femme avait toujours enchanté tout le monde par sa gentillesse et son sourire. Corinne était aussi douce dans lattitude que dans les propos.
Voilà comment cela sest passé, conclut Louise, la fille cadette de Corinne. Tout le monde pensait à un mauvais sort ou à une maladie, et finalement cétait moi ! Merci, maman, davoir cru en la vie.
Il y avait quelque chose de merveilleux à observer Louise : si belle, autrefois si « imprévue », tant aimée toute sa vie par ses parents.
La vie sait parfois nous surprendre là où nous ne lattendons pas. Il faut lécouter, ne pas céder aux peurs, et accueillir limprévu avec amour : cest là où résident nos plus grands bonheurs.







