Tu me mets à la porte ? De chez moi ? — Le mari est sous le choc — Fais ta valise, Jean. Et pars. Il s’immobilise. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est en crédit. C’est moi qui rembourse. Rien de ta poche depuis six mois. — J’ai payé ! Avant ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre comme ça. Claire s’est enfermée dans la salle de bains – le soir, elle avait juste envie d’être seule un instant. Son mari ne lui a même pas laissé le temps de se laver. — Claire, la petite hurle. Tu vas rester planquée encore longtemps ? — il martèle la porte. — J’ai une partie dans cinq minutes, faut que je reste concentré ! Claire soupire, ferme le robinet et sort en silence. Dans la chambre d’enfant, leur fille pleure à chaudes larmes dans son lit à barreaux. — Doucement, ma chérie — Claire la prend dans ses bras, malgré son dos douloureux. — Papa est occupé. Papa, c’est un homme important : il sauve le monde sur internet. Jean, déjà vissé à son ordinateur dans la pièce d’à côté, met son casque. Plus rien ne l’atteint. Une heure plus tard, elle jette quand même un œil dans la pièce : — Jean, — dit-elle en berçant leur fille. — Tu as touché ta paie ? On doit rembourser le crédit après-demain. Et il n’y a presque plus de couches. Il hausse l’épaule sans retirer son casque. Claire s’approche et lui tapote l’épaule. Jean arrache brusquement son écouteur. — Quoi encore ?! — Je te demande si tu as touché la paie. — Une partie. Cinq cents euros. — Cinq cents ? — Claire est désemparée. — Jean, on doit quinze cents, sans compter les charges. Tu avais promis de donner tout ce que tu pouvais. — Retard, — marmonne-t-il, toujours rivé à son écran. — Le patron dit que le reste sera la semaine prochaine. Et puis, fiche-moi la paix. Tu me déranges dans mes trucs importants ! — Et ta sortie paintball samedi, tu la payes comment ? — demande-t-elle doucement. — Ça ne coûte pas rien, non plus… Jean se retourne : — Je bosse en 4/3 ! J’ai droit à souffler, non ? Je suis un mec, ou pas ? Faut bien que je relâche la pression ! Tu râles tout le temps, y a du bordel dans l’appart, la gamine gueule. Donne-moi une heure de calme ! Claire sort sans répondre. Contredire serait vain. Elle sait bien que la « partie du salaire » a filé dans un nouvel accessoire pour son avatar ou en dons sur sa partie en ligne. Tard le soir, après avoir enfin couché leur fille, Claire se dirige vers la cuisine. Elle a faim, mais le frigo est vide. La veille, elle a acheté un kilo de pommes et quelques bananes – pour grignoter entre deux corvées. La corbeille est déjà vide – des trognons et des peaux de banane traînent à côté. Jean débarque, se grattant le ventre. — Y a du thé ? Ou je vais encore boire de l’eau chaude ? — Tu as déjà mangé tous les fruits ? — Ouais, pourquoi ? — Jean, je les ai achetés hier. Un kilo ! Je n’en ai même pas eu un seul. On n’a pas d’argent, tu comprends ? Je ne peux pas en acheter tous les jours. — Oh, voilà que ça recommence, — il lève les yeux au ciel. — Arrête tes caprices de bourgeoise. Tu en rachèteras demain, c’est pas la mort. Je dois crever la dalle, sous prétexte qu’on n’a pas de thunes ? Si t’as pas d’argent pour la bouffe, t’as qu’à mieux gérer le budget. — J’ai du mal à boucler le budget ? — La voix de Claire tremble. — Tu me donnes assez, toi ? Je suis en congé maternité, Jean, et même ton salaire ne suffit pas pour les crédits ! — Ben va bosser, si tu te crois plus maligne ! — crie-t-il. — Au lieu de squatter à la maison à te plaindre. Je fatigue aussi, figure-toi. C’est probablement la goutte de trop. Elle a soudain compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui. Au moins, il fallait qu’elle prenne sa fille en charge toute seule. *** Une semaine plus tard, elle retourne travailler. Des nuits à l’entrepôt de tri, rythme cinq nuits pour deux jours de pause. C’est l’enfer, mais l’enfer, au moins, ça paye. Sa vie devient un marathon. Le jour, Claire s’occupe de sa fille, fait la lessive, le ménage, la cuisine. Sa fille dort quarante minutes, juste le temps d’un court plongeon sur le canapé. Le soir, Jean rentre, dîne ce qu’elle a préparé, puis file sur son ordinateur. Claire couche la petite et part travailler. — Tu vas où, maman ? — lance-t-il parfois, sans la regarder. — Encore job d’esclave ? — Pour gagner de quoi acheter tes pommes, — réplique-t-elle sèchement. Au matin, elle revient, Jean dort encore ou part déjà bosser. Il est tout content de voir Claire : réclame de l’argent pour le déjeuner ou son ticket de métro. Un jour, après une nuit à porter des caisses, Claire s’effondre sur le lit. — Jean, — murmure-t-elle en se glissant sous la couette. — S’il te plaît, occupe-toi de la petite. Emmène-la au parc. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai besoin de trois heures. — Je bosse aussi, moi, — crie-t-il de l’ordi. — C’est mon jour de repos, là. Je veux déstresser. Débrouille-toi ! T’as qu’à lui mettre des dessins animés ! Et dors, si t’arrives ! Au bout d’une demi-heure, Claire comprend qu’elle ne pourra pas dormir. Jean crie dans son micro : « Prends la gauche ! Couvre-moi ! »… La petite tape sa poupée sur le parquet. Claire, chancelante de fatigue, prend la fillette pour lui préparer une bouillie. Grâce à son salaire, elle comble enfin certains trous dans le budget. Jean l’a vite remarqué. Il s’achète un nouvel accessoire pour son jeu ; quand Claire lui demande pour la nourriture, il déclare que son salaire à elle est un budget commun. Claire s’énerve. — Quand je voulais juste dormir un peu, c’était mes problèmes. Quand je te demandais de ne pas tout baffrer, c’était des caprices. Et maintenant, nos sous c’est pour deux ? — Tu chipotes ! — grogne Jean. — J’ai acheté un truc, j’en ai droit. — Évidemment. Le lendemain, Claire ouvre un nouveau compte bancaire. Une semaine après, elle s’achète enfin un jeans neuf – une première en trois ans, et un kit de cubes pour sa fille. Elle cache du chocolat dans son armoire, rien que pour elle. Ce soir-là, Jean fouille dans le frigo et ne trouve que de la soupe et un pack de yaourt pour bébé. — C’est où, la vraie bouffe ? — il hurle depuis la cuisine. — Et la viande ? Y a au moins des raviolis ? Claire, installée dans son fauteuil à lire, répond calmement : — J’en sais rien. T’as qu’à t’en acheter et cuisiner. — Comment ça ? J’ai plus un rond, tout est passé dans le découvert, pour rattraper le crédit. T’as bien été payée hier ? — Oui. Et j’ai dépensé. — Pour quoi ?! — Pour moi. Pour notre fille. Pour ma part du crédit. — T’es folle ou quoi ?! — il vocifère. — On forme une famille ! Quel budget séparé ? — Ouais, Jean. Tu dis que tu bosses et que tu te tapes tout. Moi aussi. Chacun pour soi, maintenant. J’en ai marre de porter un ado sur mon dos. Jean est sidéré. Il essaie de la faire culpabiliser, de l’accuser d’être vénale, qu’elle a « pris la grosse tête », depuis qu’elle a un peu d’argent. Claire reste calme. Ses cris ne pèsent plus lourd : elle n’en dépend plus. Un mois plus tard, Jean trouve un nouveau boulot. Quand on veut, on trouve un poste qui paye dans les temps et même mieux. Mais ce n’est pas plus facile pour autant. *** Le vendredi matin commence par des coups. Jean prépare ses affaires pour aller bosser. — Il est où, la lessive ? — hurle-t-il depuis la salle de bains. — Finie, — répond Claire de la cuisine en remuant la bouillie. — Je lave mon bleu comment, alors ? — Achète de la lessive et lave-le. — Tu te fiches de moi ? — il déboule dans l’entrée, à moitié habillé. — Je te file pas un centime ! Tu m’as lâché quand j’étais au fond du gouffre ! Tu as tout séparé ! Plus rien de moi, tu piges ? — Pas besoin, — Claire éteint la gazinière et le fixe. — Jean, tu vis ici. Tu utilises le savon, la lessive, mais c’est à moi d’acheter ? Tu rigoles ? — Parce que t’es ma femme ! — il la pointe du doigt. — Tu te comportes comme une coloc’. Si tu prends les choses comme ça, compte pas sur moi pour t’aider. — Tu m’as déjà aidée, toi, une seule fois ? — interroge-t-elle calmement. — Quand j’étais malade, qui t’as préparé ton dîner ? Ou après une nuit blanche, qui s’occupait de la petite ? — Arrête de tout ramener à toi ! — Il saisit sa veste. — Je pars. Que tout soit propre ce soir. Trouve-moi de la lessive. T’as sûrement de l’argent planqué ! Le soir, contre toute attente, il rentre avec trois œillets emballés dans du plastique. — Tiens, — il lui tend le bouquet. — On fait la paix ? Claire prend les fleurs. Le geste est si minable et malvenu qu’elle a envie d’en rire. — Jean, on parle ? — Plus tard, — il balaie la question. — J’ai faim. Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Il file à la cuisine, fouille dans les casseroles – rien. — Sérieux ? — il se retourne, furieux. — Je rentre du boulot ! Je suis un homme, je veux MANGER ! — Il y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, — répond Claire calmement. — Tu te prends pour qui ? — il s’approche d’elle. — Tu vas me rééduquer, c’est ça ? Tu joues les rebelles ? Moi je ramène de l’argent ! Il balance cinq billets froissés sur la table. — Voilà ! Cinq cents euros ! Achète à manger et prépare un bon dîner ! Et lave mes fringues ! Claire regarde l’argent, puis Jean. — Ce n’est pas une question d’argent, Jean. — C’est quoi alors ? Tu te prends pour une princesse ? Regarde, j’vais à la douche. Après, je mange ce qui reste. Et cette nuit… — il ricane lourdement et tente de lui attraper la taille. — Faudra bien t’acquitter de ton « devoir conjugal ». T’as oublié qui est le patron ici ? Claire se dérobe, une grimace de dégoût sur le visage. — Ne me touche pas. — Quoi ? — il reste sans voix. — T’es ma femme, oui ou non ? — Je ne te dois rien, Jean. Ni argent, ni dîner, ni… ça. — Tu te crois tout permis ? — il la domine de toute sa hauteur. — Moi je bosse, je me tue à la tâche, et toi tu fais la grève ? Fais gaffe ! J’en trouverai vite une plus docile. — Vas-y, — lâche Claire. — Trouve-la, tout de suite même. — Quoi ? — Prends tes affaires, Jean. Pars. Il s’arrête. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est à crédit. C’est moi qui paie. Pas un centime de toi depuis six mois. — J’ai payé ! Avant, j’ai payé ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre ainsi. Je ne veux pas être ta maman, ta bonne ni ton banquier. Je n’en peux plus. — Mais qui voudrait de toi ?! — il crache, furieux. — Vieille, avec un mioche ! Et tu crois que je vais ramper ? Tu reviendras à genoux ! Dans une semaine tu implores mon retour ! — Non, — Claire secoue la tête. — Je ne reviendrai pas. Il s’agite dans l’appart’, balance ses affaires dans un sac de sport, hurle : — Tu vas le regretter ! Sans moi, t’es personne ! Claire l’observe, impassible. Qu’il parte, enfin. Retrouver la paix… qu’elle fatigue… *** Claire demande le divorce. Jean est retiré du crédit, puisqu’il n’a pas payé un euro depuis longtemps. Pourquoi se compliquer la vie ? Il retourne chez maman, où tout est prêt à l’accueillir. Il verse une pension, symbolique – il rechigne à sortir un sou pour sa fille. Claire ne regrette rien. C’est peut-être dur, mais elle est enfin libre.

Tu me mets dehors ? De chez moi ? Étienne nen croyait pas ses oreilles.

Prépare tes affaires, Étienne. Et pars.

Il est resté figé.

Tu me vires ? De chez moi ?

Lappartement est à crédit. Cest moi qui le rembourse. Toi, ces six derniers mois, tas pas versé un seul centime.

Jai payé ! Avant !

Étienne, sors. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre comme ça.

Claire sest enfermée dans la salle de bains le soir approchait et elle rêvait dun moment rien que pour elle. Même pour se laver, son mari lui laissait pas deux minutes.

Claire, la petite hurle ! Tu comptes camper là longtemps ? il tambourinait à la porte. Jai un match dans cinq minutes, il faut que je me concentre !

Claire soupira, ferma le robinet et sortit sans un bruit.

Dans la chambre denfant, leur fille hurlait à tue-tête, debout dans son lit, serrant les barreaux en pleurant à grosses larmes.

Chut, ma chérie, chut murmura Claire en la prenant dans ses bras, le dos en bouillie. Papa est occupé.

Papa, vous comprenez, sauve le monde. Sur internet.

Déjà vissé à son ordinateur dans la pièce dà côté, Étienne avait enfilé son casque. Coupé du monde, tranquille.

Une heure plus tard, Claire a fini par se pointer dans la chambre :

Etienne, demanda-t-elle en berçant leur fille, la paie est tombée ? Faut quon règle le prêt après-demain. Et plus de couches, au passage.

Il hausse vaguement les épaules sans enlever son casque. Claire approche, tape sur son dos.

Étienne lève un oreille furax.

Quoi encore ?!

Les sous, tu les as reçus ?

Une partie. Cinq cents euros.

Cinq cents ? Claire reste bouche bée. Étienne, le prêt cest mille cinq, plus lélectricité. Tavais dit que tu filais tout.

Y a eu du retard, il grommela sans décoller du jeu. Mon patron a promis le reste la semaine prochaine.

De toute façon, ne me dérange pas. Tu vois pas que jai des trucs importants à gérer ici ?!

Et samedi, tes allé encore à ton club de airsoft ? osa-t-elle à voix basse. Ça coûte pas trois centimes ces conneries.

Étienne se retourne enfin :

Je bosse quatre jours sur sept ! Jai droit à un break, non ? Un homme a besoin de décompresser, ça te parle ?

Tu me bassines tout le temps, y a du bordel, la petite braille, jai même pas une heure de paix !

Claire se tait ; discuter ne sert à rien. Elle sait très bien où passe la « partie de paie » : nouvelles babioles pour son avatar ou dons pour de nouveaux skins.

Tard le soir, alors que leur fille finissait par sendormir, Claire fila à la cuisine. Elle avait faim, mais le frigo était aussi vide quun Parisien le lundi daoût.

La veille, elle avait pourtant acheté un kilo de pommes et quelques bananes histoire de survivre, occupée à courir après le bébé.

Le saladier ? Vide. Juste des trognons et des épluchures de banane.

Étienne entre en se grattant le ventre.

Y a du thé ? Ou on boit juste de la flotte ?

Tas mangé tous les fruits ?

Ben oui, et alors ?

Étienne, je les ai achetés hier. Un kilo ! Jen ai même pas touché un.

On na plus de sous, tu captes ou pas ? Tous les jours je peux pas acheter des fruits.

Oh ça y est, tu recommences, il lève les yeux au ciel. On nest pas des bourgeois ! Ten reprendras demain. Cest que des pommes.

Je vais pas me laisser mourir de faim, non ?

Si tas pas assez de thunes pour la bouffe, fallait mieux gérer le budget.

Jsais pas gérer le budget ? la voix de Claire tremble. Et tu crois que tu me donnes assez pour ça ?

Je suis en congé parental, Étienne, et ta paie ne couvre même pas nos crédits !

Ben trouve-toi un boulot, Madame la Génie ! il gueule. Parce que rester là, rien faire et râler, cest tout ce que tu sais faire, non ?

Quon se le dise, MOI je bosse, MOI !

Cétait la goutte de trop, probablement.

Dun coup, Claire a compris quelle ne pouvait plus lui faire confiance.

Il fallait prendre leurs responsabilités, au moins pour la petite.

***

Une semaine plus tard, elle reprenait le travail.

Des nuits blanches dans un centre de tri vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cinq nuits, deux repos.

Lenfer. Mais cet enfer, au moins, il paye cash.

La vie devint un marathon sans fin.

Le jour, Claire soccupait de leur fille, lessivait, rangeait, popotait.

La petite dormait quarante minutes à la fois pile le temps de seffondrer elle-même sur le canapé, façon zombie.

Le soir, Étienne rentrait, dînait vite fait, et filait devant son ordi.

Claire couchait la petite et partait bosser.

Tu vas où, la mère ? lançait parfois Étienne mollement. Encore à ta galère ?

Je vais ramener de quoi tacheter des pommes, répliquait-elle sèchement.

Le matin, elle rentrait alors quÉtienne dormait encore ou repartait déjà pour SON boulot.

Larrivée de Claire réjouissait monsieur : il venait mendier un billet, soit pour manger, soit pour le métro.

Un dimanche, après une nuit à décharger des colis, Claire sécroula au lit, vidée.

Étienne, murmura-t-elle en senfouissant sous la couette. Prends la petite stp, va lemmener au parc.

Jai pas dormi une minute, jpeux avoir trois heures ?

Moi aussi je travaille, grogna-t-il derrière son écran. Cest mon jour off, je veux du repos. Débrouille-toi !

Soit tu gères, soit tu la laisses jouer seule !

Elle a dix-huit mois ! Comment tu veux quelle joue seule ? gémit Claire, la tête prête à exploser.

Mets-lui des dessins animés. Et dors toute la journée si tu veux !

Trente minutes plus tard, Claire savait quelle ne dormirait pas.

Étienne beuglait dans son micro : « À gauche, couvre-moi ! »…

La petite tapait ses cubes sur le parquet.

Claire sextirpa du lit, flageolante de fatigue, prit sa fille et alla préparer une bouillie.

Son nouveau salaire permettait enfin de boucher les trous du budget.

Étienne la vite remarqué.

Il sacheta un nouveau gadget pour ses jeux ; quand Claire réclama pour les courses, le prince déclara que « son salaire à elle, cétait NOTRE argent ».

Claire a vu rouge.

Quand je tai demandé de maider avec la petite, tas dit que cétait MES problèmes.

Quand je voulais juste garder une pomme, tas pleurniché que jétais une bourgeoise.

Maintenant, mes sous deviennent miraculeusement communs ?

Pourquoi tu fais ta loi ? sinsurgea Étienne. Oui jai acheté un truc. Jen ai le droit.

Félicitations. Bien entendu.

Le lendemain, Claire se fit une carte bancaire rien quà elle, et la semaine suivante, craqua pour un jean neuf premier achat pour elle-même en trois ans ! Et un super jeu de construction pour sa fille.

Dans le placard, elle planqua un sachet de douceurs, rien que pour elle.

Oui, elle le confesse, elle les a cachées du mari.

Le soir, Étienne fouilla le frigo, râlant devant le vide sidéral : juste un potage pour lenfant et un litre de lait ribot.

Et la vraie bouffe ?! il beugla depuis la cuisine. Y a plus un morceau de viande ? Même pas des raviolis ?

Claire lisait, tranquillou, dans le fauteuil. Sa fille jouait au sol.

Aucune idée, répondit-elle calmement. Tu bosses, non ? Achète, cuisine.

Cest une blague ? Jai pas un rond, jai tout mis dans ma carte pour payer ma dette ! Toi, tas touché hier !

En effet. Et tout dépensé.

EN QUOI ?!

Dans du concret. Pour moi. Pour la petite. Pour la moitié de lappart à ma charge.

Mais tes pas sérieuse ?! hurla Étienne. On est une famille ! Cest quoi ce budget séparé ?

Cest ça, Étienne. Tu tesime tellement autonome, tu peux donc subvenir à tes besoins tout seul maintenant. Jsuis fatiguée de porter un homme adulte sur mes épaules.

Étienne resta bouche bée.

Il tenta lintimidation, cria quelle était devenue vénale, que largent lui était monté à la tête.

Claire écoutait tout cela, zen. Elle ne dépendait plus de lui, ah quel apaisement.

Un mois plus tard, il trouva un autre boulot.

Comme quoi, quand on veut, y a moyen de gagner plus et dans les temps. Bon, ça ne changea pas la météo à la maison.

***

Ce vendredi, la matinée débute en fracas. Étienne se prépare, sème ses affaires partout.

Où est la lessive ? hurle-t-il de la salle de bains.

Fini, lance Claire depuis la cuisine, penchée sur sa casserole.

Et je lave mes fringues avec quoi ?

Achète de la lessive, et fais-les tourner.

Tu te fous de moi ? il surgit en caleçon dans le couloir. Je te filerai pas un sou !

Tu mas laissé tomber quand cétait dur ! Séparé ! Tu nauras rien de moi !

Je ne tai rien demandé, dit Claire en éteignant le feu et se retournant. Tu vis ici, tu utilises tout, mais cest toujours à moi dacheter savon, lessive Pourquoi ?

Parce que tes ma femme ! il brandit le doigt. Et tu te comportes comme une coloc !

Vu comment tu prends les choses Eh ben, pour laide, tu peux te brosser !

Et avant, taidais beaucoup, peut-être ? murmura-t-elle. Quand javais quarante de fièvre et tu exigeais ton dîner ?

Ou quand, après mes nuits blanches, jespérais juste deux heures de sieste, et tu ne daignais même pas changer une couche ?

Arrête de tout ramener à toi ! il attrapa sa veste. Je file bosser. Que ce soit lavé ce soir.

Trouve la lessive où tu veux. Tas des économies, sers-toi !

Le soir, surprise, il revint avec un bouquet trois œillets tristes enrubannés de plastique.

Tiens, il tend le bouquet. On fait la paix ?

Claire le prend. Le geste est tellement minable quelle manque déclater de rire.

Étienne, on peut discuter ?

Plus tard, il balaie de la main. Je crève la dalle. Quest-ce tas fait à manger ?

Direction cuisine, il ouvre les casseroles : le grand vide.

Tes sérieuse ? il se retourne, outré. Jreviens du boulot ! Jsuis un homme ! Jai faim !

Y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, répond Claire, imperturbable.

Pardon ? il avance vers elle Tu veux méduquer maintenant ?

Cest ça, tu me fais une crise démancipation ?

Moi jramène de largent !

Il sort des billets froissés et les jette sur la table.

Tiens ! Cinq cents euros ! Achète à bouffer, fais à dîner, et lave-MOI mes fringues !

Claire regarde largent. Puis Étienne.

Étienne, le problème ce nest pas largent.

Ah, tu mets la couronne maintenant ? Génial. Bon Je vais à la douche. Après je bouffe ce que je trouve.

Et cette nuit un sourire douteux, il essaie de lattraper par la taille. Tu me dois une faveur, quand même.

Il ne faut pas oublier le devoir conjugal !

Claire se dégage, dégoûtée.

Ne me touche pas.

Quoi ? il ne comprend plus rien. Tes ma femme, oui ou non ?

Je te dois rien, Étienne. Ni argent, ni dîner, ni ça.

Non mais pour qui tu te prends ?! il tonne, la dépassant dune tête. Je bosse, moi ! Et toi, tu me fais la grève ?

Tu vas ten mordre les doigts ! Jvais me trouver vite fait une femme moins prise de tête.

Cherche donc, réplique Claire. Envoie-moi une carte postale, tiens.

Quoi ?!

Fais ta valise, Étienne. Et sors dici.

Il reste bouche bée.

Tu me vires ? De chez moi ?!

Lappart est sous crédit. Je le rembourse, pas toi. Depuis six mois, tas pas mis un euro.

Mais Avant, jai payé !

Étienne, je suis sérieuse. Pars. Je nen peux plus.

Je ne veux pas être ta mère, ta bonne et ton banquier. Je suis rincée.

Qui voudrait de toi, hein ! il crache, vexé. Vieux tacot avec un bébé ! Moi moi je pars, tu reviendras à genoux !

Dans une semaine, tu supplieras !

Ça métonnerait, Claire secoue la tête. Franchement, non.

Il tourne en rond, balance ses fringues dans un sac de sport et vocifère :

Tu vas regretter ! Sans moi, tes rien !

Claire le regarde calmement, lasse.

Quil parte enfin.

***
Claire a demandé le divorce.

Elle a retiré Étienne du prêt ; il ne comptait pas rembourser de toute façon.

Pourquoi se fatiguer, alors quon peut retourner vivre chez maman, tout frais payés ?

Il verse une pension, mais symbolique : donner plus à sa fille, ça le chiffonne.

Claire, pour rien au monde, ne reviendrait en arrière. Cest difficile, oui. Mais maintenant, elle est libre.

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Jean, déjà vissé à son ordinateur dans la pièce d’à côté, met son casque. Plus rien ne l’atteint. Une heure plus tard, elle jette quand même un œil dans la pièce : — Jean, — dit-elle en berçant leur fille. — Tu as touché ta paie ? On doit rembourser le crédit après-demain. Et il n’y a presque plus de couches. Il hausse l’épaule sans retirer son casque. Claire s’approche et lui tapote l’épaule. Jean arrache brusquement son écouteur. — Quoi encore ?! — Je te demande si tu as touché la paie. — Une partie. Cinq cents euros. — Cinq cents ? — Claire est désemparée. — Jean, on doit quinze cents, sans compter les charges. Tu avais promis de donner tout ce que tu pouvais. — Retard, — marmonne-t-il, toujours rivé à son écran. — Le patron dit que le reste sera la semaine prochaine. Et puis, fiche-moi la paix. Tu me déranges dans mes trucs importants ! — Et ta sortie paintball samedi, tu la payes comment ? — demande-t-elle doucement. — Ça ne coûte pas rien, non plus… Jean se retourne : — Je bosse en 4/3 ! J’ai droit à souffler, non ? Je suis un mec, ou pas ? Faut bien que je relâche la pression ! Tu râles tout le temps, y a du bordel dans l’appart, la gamine gueule. Donne-moi une heure de calme ! Claire sort sans répondre. Contredire serait vain. Elle sait bien que la « partie du salaire » a filé dans un nouvel accessoire pour son avatar ou en dons sur sa partie en ligne. Tard le soir, après avoir enfin couché leur fille, Claire se dirige vers la cuisine. Elle a faim, mais le frigo est vide. La veille, elle a acheté un kilo de pommes et quelques bananes – pour grignoter entre deux corvées. La corbeille est déjà vide – des trognons et des peaux de banane traînent à côté. Jean débarque, se grattant le ventre. — Y a du thé ? Ou je vais encore boire de l’eau chaude ? — Tu as déjà mangé tous les fruits ? — Ouais, pourquoi ? — Jean, je les ai achetés hier. Un kilo ! Je n’en ai même pas eu un seul. On n’a pas d’argent, tu comprends ? Je ne peux pas en acheter tous les jours. — Oh, voilà que ça recommence, — il lève les yeux au ciel. — Arrête tes caprices de bourgeoise. Tu en rachèteras demain, c’est pas la mort. Je dois crever la dalle, sous prétexte qu’on n’a pas de thunes ? Si t’as pas d’argent pour la bouffe, t’as qu’à mieux gérer le budget. — J’ai du mal à boucler le budget ? — La voix de Claire tremble. — Tu me donnes assez, toi ? Je suis en congé maternité, Jean, et même ton salaire ne suffit pas pour les crédits ! — Ben va bosser, si tu te crois plus maligne ! — crie-t-il. — Au lieu de squatter à la maison à te plaindre. Je fatigue aussi, figure-toi. C’est probablement la goutte de trop. Elle a soudain compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui. Au moins, il fallait qu’elle prenne sa fille en charge toute seule. *** Une semaine plus tard, elle retourne travailler. Des nuits à l’entrepôt de tri, rythme cinq nuits pour deux jours de pause. C’est l’enfer, mais l’enfer, au moins, ça paye. Sa vie devient un marathon. Le jour, Claire s’occupe de sa fille, fait la lessive, le ménage, la cuisine. Sa fille dort quarante minutes, juste le temps d’un court plongeon sur le canapé. Le soir, Jean rentre, dîne ce qu’elle a préparé, puis file sur son ordinateur. Claire couche la petite et part travailler. — Tu vas où, maman ? — lance-t-il parfois, sans la regarder. — Encore job d’esclave ? — Pour gagner de quoi acheter tes pommes, — réplique-t-elle sèchement. Au matin, elle revient, Jean dort encore ou part déjà bosser. Il est tout content de voir Claire : réclame de l’argent pour le déjeuner ou son ticket de métro. Un jour, après une nuit à porter des caisses, Claire s’effondre sur le lit. — Jean, — murmure-t-elle en se glissant sous la couette. — S’il te plaît, occupe-toi de la petite. Emmène-la au parc. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai besoin de trois heures. — Je bosse aussi, moi, — crie-t-il de l’ordi. — C’est mon jour de repos, là. Je veux déstresser. Débrouille-toi ! T’as qu’à lui mettre des dessins animés ! Et dors, si t’arrives ! Au bout d’une demi-heure, Claire comprend qu’elle ne pourra pas dormir. Jean crie dans son micro : « Prends la gauche ! Couvre-moi ! »… La petite tape sa poupée sur le parquet. Claire, chancelante de fatigue, prend la fillette pour lui préparer une bouillie. Grâce à son salaire, elle comble enfin certains trous dans le budget. Jean l’a vite remarqué. Il s’achète un nouvel accessoire pour son jeu ; quand Claire lui demande pour la nourriture, il déclare que son salaire à elle est un budget commun. Claire s’énerve. — Quand je voulais juste dormir un peu, c’était mes problèmes. Quand je te demandais de ne pas tout baffrer, c’était des caprices. Et maintenant, nos sous c’est pour deux ? — Tu chipotes ! — grogne Jean. — J’ai acheté un truc, j’en ai droit. — Évidemment. Le lendemain, Claire ouvre un nouveau compte bancaire. Une semaine après, elle s’achète enfin un jeans neuf – une première en trois ans, et un kit de cubes pour sa fille. Elle cache du chocolat dans son armoire, rien que pour elle. Ce soir-là, Jean fouille dans le frigo et ne trouve que de la soupe et un pack de yaourt pour bébé. — C’est où, la vraie bouffe ? — il hurle depuis la cuisine. — Et la viande ? Y a au moins des raviolis ? Claire, installée dans son fauteuil à lire, répond calmement : — J’en sais rien. T’as qu’à t’en acheter et cuisiner. — Comment ça ? J’ai plus un rond, tout est passé dans le découvert, pour rattraper le crédit. T’as bien été payée hier ? — Oui. Et j’ai dépensé. — Pour quoi ?! — Pour moi. Pour notre fille. Pour ma part du crédit. — T’es folle ou quoi ?! — il vocifère. — On forme une famille ! Quel budget séparé ? — Ouais, Jean. Tu dis que tu bosses et que tu te tapes tout. Moi aussi. Chacun pour soi, maintenant. J’en ai marre de porter un ado sur mon dos. Jean est sidéré. Il essaie de la faire culpabiliser, de l’accuser d’être vénale, qu’elle a « pris la grosse tête », depuis qu’elle a un peu d’argent. Claire reste calme. Ses cris ne pèsent plus lourd : elle n’en dépend plus. Un mois plus tard, Jean trouve un nouveau boulot. Quand on veut, on trouve un poste qui paye dans les temps et même mieux. Mais ce n’est pas plus facile pour autant. *** Le vendredi matin commence par des coups. Jean prépare ses affaires pour aller bosser. — Il est où, la lessive ? — hurle-t-il depuis la salle de bains. — Finie, — répond Claire de la cuisine en remuant la bouillie. — Je lave mon bleu comment, alors ? — Achète de la lessive et lave-le. — Tu te fiches de moi ? — il déboule dans l’entrée, à moitié habillé. — Je te file pas un centime ! Tu m’as lâché quand j’étais au fond du gouffre ! Tu as tout séparé ! Plus rien de moi, tu piges ? — Pas besoin, — Claire éteint la gazinière et le fixe. — Jean, tu vis ici. Tu utilises le savon, la lessive, mais c’est à moi d’acheter ? Tu rigoles ? — Parce que t’es ma femme ! — il la pointe du doigt. — Tu te comportes comme une coloc’. Si tu prends les choses comme ça, compte pas sur moi pour t’aider. — Tu m’as déjà aidée, toi, une seule fois ? — interroge-t-elle calmement. — Quand j’étais malade, qui t’as préparé ton dîner ? Ou après une nuit blanche, qui s’occupait de la petite ? — Arrête de tout ramener à toi ! — Il saisit sa veste. — Je pars. Que tout soit propre ce soir. Trouve-moi de la lessive. T’as sûrement de l’argent planqué ! Le soir, contre toute attente, il rentre avec trois œillets emballés dans du plastique. — Tiens, — il lui tend le bouquet. — On fait la paix ? Claire prend les fleurs. Le geste est si minable et malvenu qu’elle a envie d’en rire. — Jean, on parle ? — Plus tard, — il balaie la question. — J’ai faim. Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Il file à la cuisine, fouille dans les casseroles – rien. — Sérieux ? — il se retourne, furieux. — Je rentre du boulot ! Je suis un homme, je veux MANGER ! — Il y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, — répond Claire calmement. — Tu te prends pour qui ? — il s’approche d’elle. — Tu vas me rééduquer, c’est ça ? Tu joues les rebelles ? Moi je ramène de l’argent ! Il balance cinq billets froissés sur la table. — Voilà ! Cinq cents euros ! Achète à manger et prépare un bon dîner ! Et lave mes fringues ! Claire regarde l’argent, puis Jean. — Ce n’est pas une question d’argent, Jean. — C’est quoi alors ? Tu te prends pour une princesse ? Regarde, j’vais à la douche. Après, je mange ce qui reste. Et cette nuit… — il ricane lourdement et tente de lui attraper la taille. — Faudra bien t’acquitter de ton « devoir conjugal ». T’as oublié qui est le patron ici ? Claire se dérobe, une grimace de dégoût sur le visage. — Ne me touche pas. — Quoi ? — il reste sans voix. — T’es ma femme, oui ou non ? — Je ne te dois rien, Jean. Ni argent, ni dîner, ni… ça. — Tu te crois tout permis ? — il la domine de toute sa hauteur. — Moi je bosse, je me tue à la tâche, et toi tu fais la grève ? Fais gaffe ! J’en trouverai vite une plus docile. — Vas-y, — lâche Claire. — Trouve-la, tout de suite même. — Quoi ? — Prends tes affaires, Jean. Pars. Il s’arrête. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est à crédit. C’est moi qui paie. Pas un centime de toi depuis six mois. — J’ai payé ! Avant, j’ai payé ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre ainsi. Je ne veux pas être ta maman, ta bonne ni ton banquier. Je n’en peux plus. — Mais qui voudrait de toi ?! — il crache, furieux. — Vieille, avec un mioche ! Et tu crois que je vais ramper ? Tu reviendras à genoux ! Dans une semaine tu implores mon retour ! — Non, — Claire secoue la tête. — Je ne reviendrai pas. Il s’agite dans l’appart’, balance ses affaires dans un sac de sport, hurle : — Tu vas le regretter ! Sans moi, t’es personne ! Claire l’observe, impassible. Qu’il parte, enfin. Retrouver la paix… qu’elle fatigue… *** Claire demande le divorce. Jean est retiré du crédit, puisqu’il n’a pas payé un euro depuis longtemps. Pourquoi se compliquer la vie ? Il retourne chez maman, où tout est prêt à l’accueillir. Il verse une pension, symbolique – il rechigne à sortir un sou pour sa fille. Claire ne regrette rien. C’est peut-être dur, mais elle est enfin libre.
– Quarante ans passés sous le même toit, et à soixante-trois ans, tu décides soudainement de tout bouleverser ? Assise dans son fauteuil préféré, Marie contemplait le ciel parisien à travers la fenêtre, tentant d’oublier les événements du jour. Quelques heures plus tôt, elle s’affairait à préparer le dîner en attendant le retour de Paul de la pêche. Il était revenu, non pas avec des poissons, mais avec des nouvelles qu’il retenait depuis des semaines. – Je voudrais que l’on divorce, j’espère que tu comprendras – avait lancé Paul, évitant son regard. – Les enfants sont grands, ils comprendront, les petits-enfants ne sont pas concernés, on peut tourner la page sans drame. – Quarante ans ensemble sous ce toit, et à soixante-trois ans tu veux tout changer ? – s’étonna Marie. – J’ai le droit de savoir ce qui m’attend. – Tu garderas l’appartement à Lyon, je m’installe à la maison de campagne, tout est déjà réglé – trancha Paul. – On n’a rien à partager, de toute façon tout reviendra à nos filles après. – Comment s’appelle-t-elle ? – demanda Marie, résignée. Paul rougit, rassembla ses affaires, fit semblant de ne pas entendre. Sa réaction ne laissa plus de doute à Marie sur la présence d’une rivale. Elle n’aurait jamais imaginé, après tant d’années, se retrouver abandonnée par Paul pour une autre femme, surtout à leur âge. – Peut-être que tout va s’arranger… – tentaient de réconforter leurs filles, Claire et Julie. – Ne fais pas attention au comportement de papa. – Plus rien ne sera jamais comme avant – soupira Marie. – À quoi bon tout changer, je finirai mes jours ici, heureuse de vous voir heureuses. Claire et Julie se rendirent à la maison de campagne pour discuter avec leur père. Elles revinrent attristées et changèrent leur discours, tentant de convaincre Marie qu’elle serait peut-être plus heureuse seule, que sa liberté serait précieuse. Marie comprit sans poser de questions, essayant de continuer à vivre, malgré la curiosité insistante des proches et voisins. – Tout de même, après tant d’années, il court après une autre… – commentaient les voisines indiscrètes. – Elle est plus jeune que toi, ou simplement plus riche ? Marie ne savait quoi répondre, mais se surprenait à penser de plus en plus souvent à la femme qui avait pris sa place. Elle se rendit à la campagne de Paul sous prétexte de récupérer des conserves maison, espérant croiser la “nouvelle”. Et ce fut le cas. – Tu ne m’avais pas dit que ton ex viendrait nous visiter – s’offusqua la dame extravagante au maquillage criard. – Il me semblait que tout était réglé, elle n’a rien à faire ici. – Vraiment Paul, tu m’as échangée contre… ça ? – lança Marie en dévisageant sa rivale. – Tu vas la laisser me parler comme ça ? – fulmina la dame. – Je suis à peine quelques années plus jeune que vous, mais je fais bien plus jeune ! – Si elle pense qu’à notre âge, une apparence tape-à-l’œil est l’essentiel… – souffla Marie, cherchant le regard gêné de son ex-mari. Marie supporta les cris de la vieille “Barbie” jusqu’à l’arrêt du bus, tentant de ne pas pleurer. Rentrée chez elle, elle appela sa sœur Anne et lui demanda de passer. – Allons Marie, sois raisonnable, – dit Anne en préparant un thé à la menthe. – Tu le dis toi-même, sa nouvelle compagne est ni jolie, ni très futée. – Peut-être qu’elle a raison, moi je ressemble à une petite vieille… – douta Marie. – Tu es très belle pour ton âge, – répliqua honnêtement Anne. – Mais porter des leggings léopard ou des mini-jupes à plus de soixante ans, quelle faute de goût ! On peut être élégante et belle à tout âge, il faut juste trouver son style. Regardant son reflet, Marie se rendit à l’évidence : elle allait plutôt bien, la santé suivait, ses filles lui offraient de jolies choses. Elle n’avait jamais été extravagante, et n’avait aucune envie de ressembler à la rivale qu’elle avait croisée. – Alors profite, – continua Anne. – Tu es libre maintenant, découvre les plaisirs de la vie ! Les enfants sont autonomes, sortons ! Il y a plein de possibilités à notre âge, je ne te laisserai pas te démoraliser. Anne tint parole et entraîna sa sœur au théâtre, en promenades, en concerts. Bientôt, elles eurent leur “bande” de camarades du même âge, où un homme tenta de courtiser Marie, mais elle préféra garder ses distances. – On dit que tu sors à Paris maintenant, que tu as des nouveaux amis… tu comptes te remarier ? – questionna Paul à l’occasion d’une rencontre à la boulangerie. – Qu’est-ce qui t’amène si loin des champs, ta nouvelle compagne ne cuisine pas ? – s’amusa Marie. – C’est juste que j’ai mes habitudes ici, et à notre âge on change difficilement – bougonna Paul. Marie écourta la conversation, prétextant d’être occupée. Paul, soudain nostalgique, eut envie de lui avouer ses regrets. Avec sa pétillante Tania, les débuts furent passionnés, mais bientôt elle se montra fuyante sur les tâches du quotidien, préférant les dîners bruyants et les potins. Revenir chez Marie devenait une obsession pour Paul, renforcée après leur rencontre. Elle gardait toujours sa dignité, ne faisait jamais de crise, survivant avec noblesse à la séparation. Il ne s’était jamais imaginé que la paix et la chaleur de leur vie commune lui manqueraient autant. – Tu as encore acheté des abricots secs alors que je voulais des pruneaux, le fromage n’est pas assez crémeux, et tu as oublié la mayonnaise ! – râla Tania face aux courses. – Avant, c’est Marie qui faisait les achats, ou moi avec elle, tu veux tout me faire porter seul… – craqua Paul. – Cesse de me comparer à ton ex ! Tu regrettes de l’avoir laissée pour moi, avoue-le ! – cria Tania. Paul regrettait en silence. Marie n’y était pour rien, elle ne l’avait jamais retenu ni cherché à le reconquérir, restant simplement elle-même, et Paul se désespérait en rêvant de son pardon. Mais il savait pertinemment qu’elle ne lui donnerait jamais sa confiance, ni ne l’accueillerait à nouveau. Il pensa à l’appeler, mais se ravisa — avant de finalement, après une dispute, se présenter sur le pas de leur ancien appartement. – Tu viens chercher quelque chose ? – demanda Marie, sans l’inviter à entrer. – J’aimerais parler, tu as un moment ? – murmura Paul en reconnaissant l’odeur du clafoutis aux prunes qu’il adorait tant. – Je n’ai ni le temps, ni l’envie, ni la possibilité, – répondit-elle posément. – Prends ce que tu veux, j’attends du monde. Il n’avait rien à prendre, trop de choses à dire, pas les mots… Il repartit à la maison de campagne, préparant seul son dîner pendant que Tania courait encore au village, puis finalement décida de lui laisser le temps de faire ses valises. Après de violentes disputes, Paul voulut contacter Marie, y renonça, et s’apaisa. Il connaissait trop bien son ex-femme pour croire en une réconciliation. Peut-être un jour, plus tard, viendrait-il demander pardon, juste pour apaiser son cœur, car il savait bien qu’un retour en arrière était impossible : Marie ne lui pardonnerait pas la trahison. Désormais, Paul vivait à la campagne, tandis que Marie retrouvait sa vie lyonnaise, entre enfants, petits-enfants et sorties au théâtre. Pour son ex-mari, il n’y avait plus de place dans ce nouveau décor.