Voilà déjà deux heures que Catherine attend son tour chez Mère Ninon, la guérisseuse qui représente le dernier espoir de cette jeune femme. Depuis plusieurs années, elle essaie en vain de mener une grossesse à terme. Les médecins n’ont rien trouvé d’anormal : « Vos analyses sont excellentes, aucun problème médical », lui a dit la gynécologue. Mais Catherine, persuadée depuis longtemps qu’une malédiction pèse sur elle et son mari Dimitri, s’accroche à la moindre solution, surtout après les conseils d’une amie : « L’église, c’est bien, mais seule une voyante pourra t’aider ! » Après la visite chez la sorcière, Catherine découvre un secret de famille : le destin brisé de sa mère, coupable d’avoir détruit un foyer, et la malédiction jetée par la femme abandonnée. Bouleversée, elle retrouve son demi-frère Léon, handicapé et perdu dans l’alcool, pour implorer son pardon et apaiser les fautes du passé. Une rencontre bouleversante qui changera le cours de leurs vies, jusqu’à ce que la réconciliation et la prière permettent enfin à Catherine de donner naissance à des jumeaux et de réunir une famille égarée par la faute des générations passées.

Camille attendait depuis déjà deux heures dans la file devant lantre de Mère Ninon. Ce genre de guérisseuse, on imagine quon ne la voit que dans les rêves tordus de lenfance, la dernière magicienne dun Paris brumeux, et pourtant cétait devenu le dernier espoir pour la jeune femme. Depuis des années, Camille tentait de donner naissance à un enfant. Mais un voile dincompréhension enveloppait son ventre vide, et les médecins secouaient la tête, impuissants :
Franchement, mademoiselle, tout est parfait dans vos résultats, aucune anomalie, murmurait la gynécologue derrière un bureau ivoire sous les chuchotements dun vieux clocher.
Camille saccrochait à son incompréhension, Mais alors pourquoi ? Si tout va bien, pourquoi rien narrive ?
La Médecine baissait les bras.
Essayez Notre-Dame, ou peut-être une bougie à la chapelle
Camille et Damien étaient mariés depuis cinq ans dans un bel appartement avenue de Clichy. Bonheur en vitrail : aisance matérielle, amour, complicité… sauf le rire dun enfant qui nosait troubler la paix des moulures dorées.
Depuis toujours, Camille murmurait à lâme de ses aïeux quun sort, une malédiction glissait sur leur lignée ; le dernier mot du médecin, à mi-voix, enfonça le clou.
Léglise, cest bien, mais dans ton cas, seule une magicienne taidera souffla Solange, en griffonnant une adresse sur un ticket de métro jaune pâle, Vas-y, il ne faut pas hésiter !
La nuit tombait sur Montmartre lorsque Camille franchit le seuil du logis de Mère Ninon. Elle imaginait un antre de sorcière, hérissé de chats noirs et dombres. Mais cétait une petite chaumière posée là, tordue dans la brume, et devant, une vieille femme au visage de porcelaine, sourire cousu de rides, coiffée dun fichu blanc et dune robe à fleurs.
Approche, ma fille, installe-toi près de licône, linvita-t-elle dune voix de velours.
Camille, émue, seffondra aussitôt en larmes.
Je connais ton souci, ma douce. Je ferai ce que je peux, promit Ninon.
Assise sur un coussin usé à côté dune Vierge Marie cernée de petites bougies, Camille sentit la cire tracer des cercles autour delle.
Le temps glissa. La vieille femme sassit à son tour, prit la main de Camille :
Tu nenfanteras pas tant que le sort sera là, suspendu à toi depuis lenfance. Il faudra le laver, souffla-t-elle.
Mais qui Qui aurait pu me maudire ? Je nai jamais rien fait de mal
Pas toi. Ta mère a commis une faute terrible. Cest toi qui payes, expliqua la vieille magicienne.
Ce nest pas juste Elle nest plus là, pourquoi devrais-je porter ses chaînes ?
Cest la loi de lunivers, ma belle. Nous sommes impuissants
Vous pouvez maider ?
Non, pas pour un tel secret. Si cétait une simple jalousie, une malchance, oui Mais là Cherche à savoir devant qui ta mère a péché si gravement. Si tu peux, demande pardon en son nom. Et prie, prie de tout ton cœur même pour ceux qui tont blessée.
Camille remercia à voix basse, puis quitta le vieux logis, téléphona à Damien.
Je rentre tard, jai besoin de passer chez ma tante. Je texpliquerai après, tout après
Puis, dans la brume, elle prit la voiture et fila vers le village natal de sa mère.
Camillette ! Quelle surprise ! Jaurais mis une galette dans le four si javais su, sexclama la tante Ghislène à la porte.
Pas le temps, tante, dis-moi la vérité : quel péché a commis maman ? Pourquoi ma vie est-elle si lourde ?
Ghislène tomba des nues. Camille lui raconta tout, la magicienne, le secret
La tante sinstalla, regard perdu dans les souvenirs. Oui, la mère de Camille, Geneviève, était la plus belle du village. Les hommes tournaient autour, mais elle sétait amourachée dun homme marié, Henri. Sans scrupules, elle le prit à une pauvre femme, Marie, qui fut abandonnée avec un nourrisson dans les bras.
Marie, désespérée, sagenouilla devant Geneviève, la supplia, puis fut jetée dehors, raillée.
Avant de quitter la cour, folle de chagrin, Marie lança une vieille malédiction, hurlant dans la nuit du Poitou, que Geneviève et ses enfants subiraient son malheur
Et après ? balbutia Camille, lestomac glacé.
Ta mère épousa Henri, tu es née Mais, ils sont partis vite, trop vite. Le sort de Marie était comme une ronce sur leur vie Et toi, tu portes ce poids, gémit la tante.
Marie vit-elle encore ici ? Je dois la trouver. Je veux lui demander pardon pour maman.
La pauvre a sombré Un jour, la raison sen est allée. On la placée à Sainte-Anne, et son fils, Lucien, est parti en maison denfants.
Mais Lucien Il a quelques années de plus que moi, je suppose quil est de mon sang ?
Oui. Ton demi-frère. Mais sa vie à lui aussi est brisée. Après lorphelinat, il est revenu, a sombré dans la boisson. Un hiver, il sest perdu en forêt On la sauvé, mais il a perdu ses jambes. Maintenant, il ne se déplace quen fauteuil
Alors maman na pas seulement volé un mari, elle a ruiné des vies
Cest ça.
Tante, emmène-moi à Lucien. Il le faut.
Tu es folle ? Il picole, il est imprévisible. Rentre chez toi !
Je le trouverai ailleurs, sinon.
Soit ! Tu lauras voulu, céda la tante, lacérant lair de colère.
Elles traversèrent la neige crissante jusquà une masure à demi écroulée, où la lumière dune lampe à pétrole filtrait à peine. Camille frappa.
Pas fermé ! gronda une voix rauque.
Camille entra dans lodeur rance de vin et de tabac. Des mégots partout, des bouteilles vides et, sur une table, un homme, visage défait, dans son fauteuil roulant. Une chatte blanche dormait, enroulée à ses côtés, nuage de lait sur la crasse.
Votre chat dort sur la table, bredouilla Camille.
Elle fait ce quelle veut, cest « Blanchette », la vraie maîtresse ici, baragouina Lucien, les yeux vacillants. Tu veux quoi ? Laide sociale, dégage !
Je ne suis pas là pour ça. Je suis Camille, ta demi-sœur.
Ma sœur ? Cest nouveau, ça Tu veux lhéritage ? Pas de bol, la baraque appartient à ma mère !
Lucien, je suis venue demander pardon. Je veux taider.
Un rire de hyène, fissuré damertume. Les yeux de Lucien pleuraient. Camille lui trouvait des traits du père quelle avait à peine connu.
Tu as cent euros ? fit-il soudain.
Sans mot dire, elle posa cinq cents euros sur la table.
Merci, tes libre ! Considère-toi pardonnée ! Si tas besoin dencore te faire pardonner, tu sais où me trouver ! ricana-t-il.
Peut-être un médecin ? Ou des médicaments ? hasarda Camille.
On verra quand jaurai tout bu Fous-moi la paix, jai sommeil !
Camille ressortit, et la tante trottina derrière elle.
Vous avez parlé ?
Oui Il ma pardonné Je rentre à Paris.
Elle voulait être seule, la nuit sinvitait dans sa tête.
Toute la semaine suivante, Camille erra comme un spectre aux Invalides, hantée par limage de Lucien. Elle navait plus aucun autre parent. Elle décida daller prier. Après la messe, agenouillée, elle pria sincèrement pour tous ses ennemis, comme lavait conseillé Mère Ninon.
Fille, le poids est lourd ? demanda le prêtre, dans la lumière dorée des cierges.
Oui
Confie-moi ton fardeau, veux-tu ?
Elle déversa tout, mots après mots, lhistoire épiée, sans rien omettre.
Tu naurais pas dû aller chez la magicienne, ma fille. Les enfants ne sont pas responsables des dettes des parents, répondit-il pensivement. Mais sur la prière, elle na pas eu tort. Pense toujours à ceux qui tont blessée.
Et mon frère ? Dois-je le faire sortir dici ? Damien ne comprendra peut-être pas
Ecoute ta conscience. Ton cœur sait la route.
Le lendemain, Camille était devant la masure délabrée.
Lucien, plus sombre que la veille, grogna :
Tu viens pour me donner à boire ?
Non. Prépare-toi, tu viens avec moi. Pas de discussion ! Je suis ta sœur et je ne peux plus te laisser dépérir ici. Peut-être que tu ne penses pas à moi, mais moi, je ne veux plus être seule dans ce monde.
Où ?
À Paris, dabord à lhôpital, puis chez moi. Jai une maison sur deux niveaux, un jardin, tout ce quil faut.
On fait comme tu veux, mais Blanchette vient aussi, fléchit-il.
Je rêvais justement dadopter une chatte !
***
Trois mois filèrent dans la lumière neuve dun printemps de banlieue. Lucien, dans ce décor neuf, retrouva un sourire denfant. Introduit aux mystères de lordinateur, il voulut devenir informaticien.
Lucien, demain on tamène les prothèses dAllemagne. Bientôt tu gambaderas comme avant ! lança Damien, optimiste.
Merci Je naurais jamais cru remarcher, confia Lucien, serrant la main de Camille.
Ce nest pas moi, cest Camille qui ta sauvé, répondit Damien.
Six mois plus tard, Damien et Lucien attendaient devant la maternité de lHôpital Saint-Antoine. Camille leur montrait à la fenêtre deux petits jumeaux, visage rieur entre les draps blancs.
Ça va être mouvementé ici ! exulta Damien.
Prêt à devenir tonton deux fois ?
Prêt pour tout, tant quon est ensemble ! rit Lucien.

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Voilà déjà deux heures que Catherine attend son tour chez Mère Ninon, la guérisseuse qui représente le dernier espoir de cette jeune femme. Depuis plusieurs années, elle essaie en vain de mener une grossesse à terme. Les médecins n’ont rien trouvé d’anormal : « Vos analyses sont excellentes, aucun problème médical », lui a dit la gynécologue. Mais Catherine, persuadée depuis longtemps qu’une malédiction pèse sur elle et son mari Dimitri, s’accroche à la moindre solution, surtout après les conseils d’une amie : « L’église, c’est bien, mais seule une voyante pourra t’aider ! » Après la visite chez la sorcière, Catherine découvre un secret de famille : le destin brisé de sa mère, coupable d’avoir détruit un foyer, et la malédiction jetée par la femme abandonnée. Bouleversée, elle retrouve son demi-frère Léon, handicapé et perdu dans l’alcool, pour implorer son pardon et apaiser les fautes du passé. Une rencontre bouleversante qui changera le cours de leurs vies, jusqu’à ce que la réconciliation et la prière permettent enfin à Catherine de donner naissance à des jumeaux et de réunir une famille égarée par la faute des générations passées.
Un conte traditionnel revisité – une journée pleine de bonheur