**Le neveu oublié**
– Élodie, je ne te demande pas ton avis, je tinforme de ma décision! – tonna ma belle-mère, Monique.
– Eh bien moi, Monique, je vous informe que cela mest totalement égal! Vous avez beau imaginer ce que vous voulez, je ne cèderai pas.
– Louis viendra vivre chez vous, – déclara-t-elle dun ton autoritaire.
– Jamais ça narrivera, – répliqua Élodie tout en posant un plat de petits biscuits sur la table, plus par politesse que par véritable hospitalité.
Pourquoi faire durer ce débat stérile quand la décision était déjà claire? Nous navions jamais demandé à être les tuteurs de notre neveu.
Monique me jeta un regard dédaigneux.
– On verra bien, – siffla-t-elle, – Le temps joue toujours en faveur de la vérité.
– Je peux déjà vous dire ce que lavenir nous réserve : je resterai sur ma position, – répondit Élodie avec une assurance glaciale. Elle fixa ma mère droit dans les yeux, et cette confrontation de regards bascula finalement en faveur de ma femme. Monique détourna le sien.
– Et qui soccupera de ce petit, si ce nest vous?
– Eh bien, pourquoi pas son propre père, par exemple? – lança Élodie avec un sarcasme à peine voilé.
– Luc est incapable
Luc n’avait même jamais vraiment essayé.
– Dans ce cas, faites-le à sa place, si vous êtes si concernée.
– Un enfant ne peut pas grandir uniquement avec sa grand-mère!
– Eh bien, alors, cest réglé. Plus doptions envisageables, – finit Élodie en haussant les épaules.
Ce nétait pas en insistant quelle arriverait à ses fins.
– Une belle-fille bien têtue, – soupira Monique en se tournant vers moi, planté là silencieusement à la table comme un pantin pris au milieu de deux forces opposées. – Mais toi, Damien, mon fils, tu ne veux pas accueillir ton propre neveu? Vous avez déjà une merveilleuse petite fille, Clémence. Un deuxième enfant, ce nest vraiment rien, crois-moi. Bientôt, vous ne pourrez même plus imaginer votre vie avec seulement un enfant
Nous avions déjà discuté de cela avec Élodie. Si nous souhaitions avoir deux enfants, elle pourrait très bien en mettre un autre au monde. Mais pour linstant, ce nétait pas encore dactualité.
– Louis a des parents, maman, – répondis-je, bien que fragile face à linsistance de ma mère. Pourtant, je nétais pas prêt à assumer cette responsabilité.
Monique poussa un soupir dramatique.
– Damien, tu sais bien que Claire, cette garce, est partie je ne sais où. Personne ne sait. Elle a abandonné son fils avec Luc. Mais Luc, mon pauvre garçon – et là, elle hésitait entre sapitoyer ou sattendrir sur son “petit dernier adoré”, – il est complètement perdu. Il passe ses journées sur son ordinateur! Comment serait-il un bon père? Et tout ça sans femme en plus
Je vis Élodie sourire légèrement, un sourire qui masquait un léger agacement. Depuis un an et demi que Claire était partie, Luc navait absolument rien appris au sujet de son rôle de père. Claire sétait occupée de tout avant de fuir. Je ne cautionnais pas son abandon mais, à certains égards, je comprenais sa décision.
– Alors, aide-le. Quant à nous, on peut les aider à distance si nécessaire, – répondis-je. Jétais disposé à offrir un soutien partiel, mais pas à porter toute la charge.
Élodie, voyant que ma résistance faiblissait, intervint pour me prêter main forte.
– Monique, – dit-elle calmement mais fermement, – Damien et moi en avons discuté et nous sommes ensemble fermes sur notre position. Nous ne pouvons pas accueillir Louis. Nous avons Clémence, et nous voulons lui offrir le meilleur. Ajouter un autre enfant dans léquation, cest une énorme responsabilité que nous ne pouvons pas assumer. Merci de ne pas insister.
Monique avait, évidemment, son propre projet en tête.
– Mais personne ne vous force! – sexclama-t-elle. – Je vous demande simplement, comme une faveur de proches très chers. Je ne vous demande pas de largent, je vous demande de donner un toit à Louis. Vous préféreriez quil reste avec une vieille dame comme moi?
– Maman, – marmonnais-je, cherchant à lui faire comprendre quil était temps de partir, – cest impossible. Pas maintenant.
Si Clémence était plus grande, si nous avions plus despace peut-être. Mais pas dans ces circonstances.
– Mais enfin, Luc… – tenta à nouveau Monique.
– Luc recevra de laide, – la coupai-je, – Nous sommes toujours prêts à filer un coup de main ponctuel, à garder Louis un week-end de temps en temps. Et toi aussi, maman, tu peux laider. Mais accueillir lenfant chez nous à plein temps… ce nest juste pas faisable.
Finalement, Monique accepta à contrecœur de quitter lappartement, comprenant quelle ne gagnerait pas cette bataille ce jour-là. Mais évidemment, elle nabandonnait pas son plan.
– Très bien, – dit-elle en se levant, – Si cest votre décision, je ne peux rien y faire. Mais souvenez-vous : les enfants sont notre avenir. Parfois, en fermant la porte à quelquun, on risque de perdre bien plus. À méditer!
Cette conversation nous avait épuisés, Élodie et moi. Quand Monique quitta enfin les lieux, nous nous détendîmes un instant, mais linquiétude ne nous quittait pas tout à fait.
– Quel caractère – murmura Élodie en secouant la tête, légèrement irritée.
– Ne ten fais pas, – la rassurai-je en serrant doucement sa main, – On a fait ce quil fallait. Maman se calmera, avec le temps.
***
Le temps passa, quelques semaines. Monique, fidèle à elle-même, décida de soccuper de Luc. Mais son idée daide consistait surtout à tout prendre en charge. Elle récupéra Louis presque entièrement à sa charge. Luc, trouvant cela pratique, sinstalla de nouveau chez sa mère. Monique gérait tout : les lessives, les repas, les promenades, les jeux, les histoires du soir Elle tenait, même si parfois elle se plaignait de fatigue.
Un jour, alors quelle avait laissé Louis avec Luc pour quelques minutes, elle lui rappela doucement :
– Luc, tu las nourri?
– Oh, maman, sérieux? Et quand aurais-je eu le temps? Franchement, tu en demandes trop.
– Luc, je veux seulement ton bien Il faut vraiment que tu apprennes à ten occuper toi-même.
Mais Luc ne voulait pas changer ses habitudes, et Monique, face à son “petit préféré”, lui pardonnait continuellement.
Louis, lui, grandissait. Et il devenait de plus en plus énergique. Jusquau jour où Monique, pressée de rentrer après ses courses, glissa sur une plaque de verglas et se brisa la jambe. À lhôpital, le verdict fut sans appel : elle ne pourrait plus soccuper de son petit-fils comme avant.
Luc, fidèle à lui-même, profita de lexcuse pour disparaître. Élodie et moi navions plus vraiment le choix. Nous accueillîmes Louis avec nous, auprès de Clémence. Si au début notre fille éprouvait une certaine réserve, elle shabitua vite à cette nouvelle présence. Les deux enfants devinrent inséparables.
***
Quelques mois après, Monique, remise sur pied et appuyée sur sa canne, tenta de récupérer Louis. Mais les liens tissés chez nous étaient devenus si forts quun nouvel équilibre sétait doucement installé…







