Tu mas menti ! Guillaume était debout au milieu du salon, le visage cramoisi de colère. Quest-ce que tu veux dire, jai menti ? Tu le savais ! Tu savais que tu ne pourrais pas avoir denfants, et tu tes quand même mariée avec moi !
Tu seras la plus belle des mariées, a dit maman en ajustant mon voile, et je me suis souri à mon reflet dans le miroir.
Robe blanche, dentelle aux manches, Guillaume en costume sombre. Tout serait comme dans mes rêves dadolescente : un grand amour, un mariage, des enfants, beaucoup denfants. Guillaume voulait un garçon, moi une fille. On avait convenu den avoir trois, comme ça, pas de jaloux.
Dans un an, je pouponnerai déjà ! répétait maman, les larmes aux yeux.
Je croyais à chaque mot.
Les premiers mois de mariage sont passés dans un doux brouillard de bonheur. Guillaume rentrait du travail, je laccueillais avec le dîner, on sendormait dans les bras lun de lautre, et chaque matin, je vérifiais nerveusement le calendrier. Un retard ? Non, fausse alerte. On recommence. Encore un mois. Encore.
À lhiver, Guillaume a arrêté de commencer ses phrases par Alors ? avec cet espoir qui vacillait dans la voix. À la place, il me regardait en silence chaque fois que je sortais de la salle de bains.
Peut-être quon devrait consulter un médecin ? ai-je suggéré en février, presque un an après notre mariage.
Ce serait pas trop tôt, a-t-il lâché sans lever les yeux de son portable.
La clinique sentait la Javel et lattente résignée. Assise parmi dautres femmes au regard éteint, je feuilletais un magazine sur la maternité heureuse et me répétais que tout cela nétait quun malentendu. Je navais rien de cassé, juste un manque de chance jusquici.
Analyses. Échographies. Encore des analyses. Examens. Les noms des procédures se mélangeaient dans un flot interminable de fauteuils froids et de visages indifférents de soignants.
Vos chances de concevoir naturellement sont denviron cinq pour cent, a dit la gynécologue tout en consultant mon dossier.
Je hochais la tête, prenais des notes, posais des questions. Mais à lintérieur, tout sétait figé.
Le traitement a commencé en mars. Et avec lui sont venues les premières fissures.
Tu pleures encore ? Guillaume se tenait à la porte de la chambre, et je percevais plus dagacement que de compassion dans sa voix.
Ce sont les hormones.
Trois mois déjà ? Ça ne fait pas un peu long, cette comédie ? Jen ai ras-le-bol !
Jaurais voulu lui expliquer que cest leffet du traitement, que cela prend du temps, que les médecins nous ont dit quil fallait compter six mois, voire un an. Mais Guillaume avait déjà claqué la porte.
La première tentative de FIV était prévue pour lautomne. Deux semaines sans quitter le lit, à peur de gâcher le miracle.
Négatif, a simplement déclaré linfirmière au téléphone.
Je me suis effondrée par terre dans le couloir, incapable de me relever avant le retour de Guillaume.
Tu sais combien tout ça nous a coûté ? a-t-il demandé, au lieu de comment tu vas ?.
Je nai pas compté.
Moi si. Près de cent mille euros. Pour quoi, au final ?
Je nai pas répondu. Je ne savais pas quoi dire.
Deuxième tentative. Guillaume rentrait désormais très tard, couverts du parfum de quelquun dautre, mais je ne posais plus de questions. Je ne voulais plus savoir.
Encore un résultat négatif.
On va sarrêter là, non ? Il sétait assis face à moi à la cuisine, les mains vides sur une tasse froide. On va continuer jusquà quand ?
Les médecins disent que la troisième tentative réussit souvent.
Les médecins disent ce quon leur paie pour dire !
La troisième tentative, je lai traversée presque seule. Guillaume faisait des heures supp tous les soirs. Mes amies ont cessé dappeler elles en avaient marre de me réconforter. Maman pleurait au téléphone en répétant, si jeune, si belle, pourquoi toi ?.
Quand linfirmière a dit malheureusement pour la troisième fois, je nai même pas pleuré. Les larmes étaient restées entre la deuxième tentative et les disputes de plus en plus fréquentes à propos de largent.
Tu mas menti !
Guillaume était de nouveau là, rouge de rage.
Comment ça, menti ?
Tu le savais, dès le départ ! Que tu ne pourrais pas avoir denfants, et tu as tout manigancé pour que je tépouse, et surprise : pas de bébé !
Je ne savais pas ! Le diagnostic est tombé un an après notre mariage. Tu étais là, avec moi, chez la gynéco
Ne me mens pas ! Il sest rapproché dun pas, et jai reculé, par réflexe. Cest tout ce dont tu rêvais : te caser avec un pigeon ! Et après, plus rien !
Guillaume, sil te plaît
Assez ! Il a attrapé un vase et la jeté contre le mur. Je mérite une vraie famille ! Avec des enfants ! Pas ça !
Son doigt pointé sur moi faisait mal, comme si jétais lerreur de la nature.
Les engueulades sont devenues quotidiennes. Guillaume rentrait, taciturne, puis explosait pour un rien : la télécommande mal rangée, la soupe trop salée, ma façon de respirer trop bruyante.
Je veux divorcer, il a annoncé un matin.
Quoi ? Non ! Guillaume, on peut adopter, jai lu
Je ne veux pas denfant dun autre ! Je veux le mien ! Et une femme qui puisse me le donner !
Donne-moi une dernière chance ! Sil te plaît. Je taime.
Moi, je ne taime plus
Il la dit calmement, en me regardant droit dans les yeux. Cétait pire que ses cris.
Je fais mes valises, a-t-il dit un vendredi soir.
Je suis restée assise sur le canapé, recroquevillée dans mon plaid, et lai regardé balancer ses chemises dans son sac. Il ne pouvait pas sempêcher dajouter une dernière pique :
Je pars parce que tu es stérile.
Guillaume continuait de blesser, de taper où ça fait mal.
Jaurai une vraie femme, moi.
Je nai rien répondu
Il a claqué la porte. Le silence est tombé sur lappartement. Cest là que jai vraiment pleuré pour la première fois depuis des mois à en perdre la voix.
Les premières semaines après le divorce ont été un brouillard gris. Je me levais, prenais du thé, retournais me coucher. Parfois, joubliais de manger. Parfois, je ne savais plus quel jour on était.
Les copines passaient, mapportaient de la nourriture, faisaient un peu de ménage, essayaient de me parler je hochais la tête, répondais oui à tout, puis retournais au canapé, à regarder le plafond.
Mais le temps a filé. Jour après jour, semaine après semaine. Un matin, je me suis réveillée avec une pensée : assez.
Je me suis levée, douchée, jeté tous les médicaments du frigo, et inscrite à une salle de sport. Au travail, jai demandé un nouveau projet, compliqué, sur trois mois, de quoi moccuper la tête et le cœur.
Le week-end, jai commencé à faire des escapades. Nantes, Lyon, Strasbourg. La vie continuait.
Jai rencontré Paul dans une librairie on a tous les deux attrapé le dernier Gaël Faye.
Honneur aux dames, a-t-il souri en me laissant le livre.
Et si je vous le laissais, vous minviteriez prendre un café ? ai-je lancé, presque sans réfléchir.
Il a ri et ce rire ma réchauffée de lintérieur.
Au café, il ma parlé de Léa sa fille de sept ans, dont il soccupait seul depuis la perte de sa femme.
Des nuits blanches des premiers mois, de Léa qui appelait sa maman, de ses recherches YouTube pour apprendre à faire des tresses.
Tu es un bon père, lui ai-je dit.
Jessaie.
Je ne voulais pas lui mentir. Au troisième rendez-vous, quand jai vu que Paul n’était pas un hasard, jai tout dit.
Je ne peux pas avoir denfants. Cest médical. Trois FIV ratées, mon ex-mari est parti. Si c’est important pour toi… il vaut mieux le savoir maintenant.
Paul est resté longtemps sans rien dire.
Jai Léa, il a fini par dire. Ce quil me faut, cest toi, même sil ny a pas denfant commun.
Mais
Tu y arriveras, il a coupé dune phrase étrange.
Comment ça ?
Être mère. Tu pourras, si tu le souhaites. Ma propre mère avait été diagnostiquée pareil. Pourtant, je suis là, devant toi. Les miracles existent, parfois.
Léa ma acceptée plus facilement que je ne laurais cru. Au premier rendez-vous, réservée, repliée ; mais dès que jai demandé son livre préféré, elle sest illuminée, a parlé de Harry Potter pendant une demi-heure. À la deuxième sortie, elle ma pris la main. À la troisième, elle a réclamé des tresses comme Elsa.
Tu lui plais, a tranché Paul. Personne navait eu ce privilège aussi vite.
Deux ans ont filé sans quon sen rende compte. Jai emménagé chez Paul, appris à faire des crêpes le samedi matin, mémorisé tous les épisodes de La Pat Patrouille et trouvé la force daimer à nouveau. Vraiment, sans arrières-pensées, sans craintes.
Lors du Nouvel An, alors que minuit sonnait, jai fait un vœu. Mes lèvres ont murmuré : Je veux un enfant.
Immédiatement, jai regretté pourquoi rouvrir de vieilles blessures ? mais le vœu était déjà lancé, loin dans lunivers.
Un mois plus tard, un retard.
Impossible, ai-je pensé, fixant les deux traits du test. Test défaillant.
Deuxième test, deux traits.
Troisième ! Quatrième ! Cinquième !
Paul, balbutiai-je en sortant de la salle de bains, jambes flageolantes, je regarde je ne comprends pas
Il a compris avant que je termine. Il ma soulevée, fait tourner, embrassée, partout, riant de joie.
Je te lavais dit ! Tu peux le faire !
À la clinique, les médecins me regardaient comme une curiosité médicale. Ils ont repris mon dossier, relu tous les comptes-rendus, prescrit de nouveaux examens.
Ce nest pas possible, répétait lun deux. Avec votre dossier Je nai jamais vu ça en vingt ans de pratique.
Mais je suis enceinte ?
Vous lêtes. Huitième semaine. Tous les résultats sont excellents.
Jai éclaté de rire.
Quatre mois plus tard, je suis tombée sur un ami de Guillaume au supermarché.
Tas eu des nouvelles de Guillaume ? ma-t-il demandé, jetant un coup dœil à mon ventre arrondi. Troisième mariage et toujours rien.
Rien ?
Les enfants ! Ni avec la deuxième, ni la troisième. Les médecins disent que cest lui qui a des problèmes. Incroyable, non ? Il rejetait tout sur toi !
Je nai pas su quoi répondre. Je nai rien ressenti : ni vengeance, ni rancune. Seulement du vide, là où autrefois il y avait de lamour.
…Mon fils est né en août, un matin lumineux. Léa attendait dans le couloir avec Paul, les mains tremblantes.
Je peux le prendre ? a demandé Léa en passant la tête par la porte.
Doucement, lui ai-je dit en lui confiant ce petit être. Soutiens bien sa tête.
Léa a contemplé son petit frère de ses grands yeux, puis a levé la tête vers moi.
Maman, il sera toujours aussi rouge ? Maman
Mes larmes ont coulé, Paul nous a étreintes toutes les deux, Léa déconcertée alternait ses regards entre nous et le bébé, sans comprendre nos larmes.
Cest là que jai saisi lessentiel. Parfois, il suffit juste davoir la bonne personne à ses côtés, pour croire en limpossible.







