Le Noctilien Express : Quand une bande de fêtards paie leur insolence par une nuit inattendue à nettoyer un vieux trolleybus sur une route déserte, sous le regard inflexible d’une contrôleuse parisienne, jusqu’au lever du soleil sur la capitale

Le Souvenir du Bus Nocturne

Il y a bien des années, les portes du bus articulé souvrèrent dans un souffle, libérant la chaleur de lhabitacle en volutes de vapeur dans la fraîcheur nocturne de Paris. Une bande de cinq jeunes fêtards sy engouffra, saluant le plancher souillé, les barres de maintien et même les jambes des rares passagers dun joyeux martèlement de bottines crottées.

Personne, parmi les voyageurs solitaires réunis là par le seul dernier bus traversant la capitale endormie, nosa rappeler à lordre ces jeunes gens surexcités. Ils se lançaient à voix haute dans de bruyantes plaisanteries grivoises, chacun tentant de couvrir lautre à coups de blagues, de rires rauques et déclats de voix, scandant leur débauche de toasts éclaboussés de bière. Bientôt, ils établirent leur « quartier général » au fond du bus, trinquant bruyamment au goulot de chaque bouteille.

Le moteur vibra, les portes sifflèrent, la « sauvageonne » sétira et le bus quitta le quai du boulevard en vacillant doucement. À part cette bande, la rame comptait une dizaine dâmes à peine, y compris la contrôleuse. Elle se leva de sa banquette et sapprocha, tenant solidement dans sa main un rouleau de tickets.

Les jeunes gens, il faut payer votre trajet, déclara-t-elle dune voix lasse, ses lunettes semblant dater du temps de la IIIe République.

Jai mon abonnement, grogna lun deux.

Moi aussi !

Pareil pour moi !

Le dernier, frêle adolescent au duvet naissant, semblait à peine majeur ; dans ce groupe, cependant, il se sentait invincible et haussait le ton pour marquer sa place.

Montrez-les-moi, répliqua-t-elle, sèchement.

Montrez dabord le vôtre, ricana le plus costaud en postillonnant de mousse dorée.

Je suis contrôleuse, répondit-elle comme une statue de pierre.

Et moi, je suis électricien ! Ça veut dire que lélectricité, je la paye pas non plus ? lança celui dont la bouteille dégoulinait sur son blouson, répandant une odeur amère de houblon dans tout lhabitacle.

Payez, ou descendez du bus, insista-t-elle sans hausser la voix.

À ces mots, tout le monde descendit à la prochaine station, ne laissant dans le bus que la bande des fêtards.

On ta dit quon avait des abonnements ! lança dune voix rauque le plus jeune, bombant le torse.

Allez, Marcel, direction le dépôt, cria la contrôleuse au chauffeur.

Oui, Marcel, au dépôt, répétèrent les garçons, feignant de pleurer en sessuyant les yeux du revers de la main.

Les portes se refermèrent, le bus redémarra et fit demi-tour. Ils rirent de bon cœur quelques instants, mais alors que le véhicule prenait de la vitesse, le moins éméché avança soudain :

Hé, dites, comment il a fait demi-tour au beau milieu de la route alors quil est électrique, ce bus ? demanda-t-il, intrigué.

Les autres haussèrent les épaules.

Le bus filait de plus en plus vite, son ronronnement couvrait la nuit, dépassant même quelques taxis. Les lampadaires vacillaient, certains séteignaient ; bientôt, seuls les néons de Paris et les enseignes venaient trouer lombre de brefs éclats tremblants. La contrôleuse restait assise, impassible face à la route noire, et il ny eut plus aucun arrêt.

Hé, chef, tu nous emmènes où ? cria enfin lun des cinq.

Aucune réponse.

Hého ! Stop, on veut descendre ! ségosillèrent-ils, la voix fêlée, la peur pointant sous la bravade.

La contrôleuse ne broncha pas.

Le Paris nocturne disparut, le bus sélança sur une route sombre en rase campagne. Oubliés les téléphones portables : aucun réseau, les écrans tournaient en boucle, incapables de charger la moindre page.

À la première bifurcation dans la plaine, lun des jeunes sagita vers la contrôleuse en lançant, mi-bravade mi-menaçant :

Vous savez où je travaille ? Si je ne me pointe pas demain au bureau, vous toucherez pas votre retraite !

À ces mots, les phares séteignirent.

Je vous en supplie, laissez-moi partir, jai mon bac à préparer… couina ladolescent, la voix presque aiguë.

Le bus avançait, fendant le silence de la campagne de son vrombissement furieux. Les cinq comparses, soudain sobres, se mirent à trembler, remâchant fébrilement leurs leçons scolaires sur la prise dotage. Ils essayèrent de briser les vitres avec leurs bouteilles vides, grattèrent à sen couper les doigts la porte accordéon, mais rien ny fit.

Bientôt, la monnaie apparut.

Tenez, gardez tout, ramenez-nous en ville, pitié !

La contrôleuse ne réagit pas.

Prières, confessions, appels à la pitié envahirent le bus, puis, après une longue route, le véhicule sarrêta devant un grand lac qui luisait sous la lune.

Où sommes-nous ? chuchotaient-ils les uns aux autres.

Ils vont nous noyer, pleurait le benjamin.

Pierre, tu sais conduire un bus ? On pourrait les neutraliser ? proposa, sans conviction, lun deux. Mais Pierre secoua la tête, vaincu.

Enfin, la porte avant souvrit. La contrôleuse descendit, sa silhouette se découpant dans la lumière lunaire. Ils la virent revenir, tenant un long objet entre les mains.

Cest fini On va nous faire la peau et nous noyer sanglota lélectricien.

Soudain, la lumière inonda lhabitacle. Dun pas ferme, la contrôleuse entra, tenant un seau et une serpillière. Elle les posa auprès des jeunes recroquevillés et leur adressa, malicieuse, un sourire généreusement ironique.

Dès que les murs sont lavés, je vous donne les chiffons pour les sièges et le plancher. Après, vous rentrez chez vous. Des objections ?

La petite bande fit non de la tête, à lunisson.

La nuit sétira, interminable. Les garçons sorganisèrent tant bien que mal. Deux faisaient la navette jusquau bord de leau pour remplir les seaux, un troisième rinçait les chiffons, les deux autres vidaient leau sale dans une grande cuve apparue comme par magie près de la berge. Il semblait que ce bus venait là bien plus souvent quon ne le pensait.

À laube, ils eurent fini. Le bus étincelait sous la lumière du matin, les vitres brillaient. Les garçons, désormais sobres, travaillaient en silence, synchrones et dociles. Une fois la tâche accomplie, la contrôleuse valida leurs tickets et le bus prit la route du retour. À chaque arrêt, il laissait descendre un rebelle nocturne, puis retourna à son itinéraire principal, prêt à accueillir les voyageurs et le nouveau jour qui sannonçait sur Paris.

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Ma belle-mère n’en pouvait plus d’attendre que papy disparaisse enfin, espérant récupérer son appartement.