Mon fils a une mémoire prodigieuse : à la maternelle, il connaissait par cœur tous les textes des spectacles, ce qui faisait que, jusqu’au dernier moment, on ignorait quel costume lui préparer puisqu’il pouvait remplacer n’importe quel enfant malade, connaissant tous les rôles. Pour la fête de Noël, mon garçon de cinq ans devait incarner… un cornichon. La veille de mon service, j’ai donc acheté un t-shirt vert, du carton coloré, et, pleine d’élan, j’ai cousu toute la nuit un short vert et bricolé un chapeau laitue en carton, avec un fabuleux pédoncule en fil de fer recouvert de tissu vert. Le papa accompagnerait fiston à la fête, ce qui, avouons-le, ne me rassurait pas ; j’ai donc briefé le papa le matin même sur la manière d’habiller l’enfant et de fixer le chapeau. En pleine garde, appel paniqué de l’institutrice : le héros principal est malade, et demain mon fils sera… le petit bonhomme Kolobok (le « Petit Pains Ronds » du conte russe). Alors, un Kolobok déguisé en cornichon, c’est possible ? Silence éloquent au bout du fil. J’appelle mon mari pour lui annoncer la catastrophe. Radieux, il me dit de ne pas m’en faire : il s’occupe de tout avec deux copains chirurgiens, ils vont former une « équipe de choc » à la maison pour fabriquer le costume parfait (j’aurais dû me méfier…). À 21 heures, mon fils décroche : ils ont acheté un t-shirt blanc, papa colle du carton jaune, tonton Philippe prépare à manger et tonton Luc rigole. Une heure plus tard, mon fils se couche ; tonton Luc découpe un grand cercle dans le carton jaune et lui dessine des yeux, tonton Philippe ouvre un bocal de cornichons et papa hoquette de rire. À minuit, je rappelle : tonton Philippe et tonton Luc, épuisés à force de créer Kolobok, dorment déjà. Mais il y a un problème… Kolobok a été collé par mégarde au t-shirt blanc avec du super-glue, de travers. Quand tonton Luc a voulu réparer, il a déchiré le t-shirt ; ils l’ont donc recousu avec du fil chirurgical sur le t-shirt vert du cornichon. Au moins, c’est beau… Et ils ont ajouté trente dents au Kolobok – il sourit jusqu’aux oreilles, mais il manque deux dents blanches, faute de carton. « Ce n’est pas grave », dis-je, « personne n’y verra rien ». J’essaie de me rassurer : mon garçon aura le plus original des costumes, même si tonton Luc ronfle dans le fauteuil, épuisé d’avoir découpé tous ces chicots. Hantée par le doute, j’insiste pour prendre une heure de pause le lendemain. J’arrive en retard à la fête… Les rires fusent dans la salle. Je pousse discrètement la porte… Près du sapin de Noël, Kolobok tente de sauter. Un énorme visage jaune, de la taille d’un ballon de plage, va du menton aux genoux de mon fils. Ses yeux louchent dans des directions opposées, ses trois coutures de soie sculptent des rides de vieux sage et, dans la grande bouche entrouverte, il manque deux dents – les deux incisives du haut, bien sûr ! Ce Kolobok paraissait sorti de prison, usé par la vie et l’alcool, mais couronné de son chapeau laitue de cornichon, pédoncule au vent. Au moment où mon fils commence à réciter son poème : « Où verrez-vous quelqu’un comme moi ?… », la salle est prise du fou rire, l’institutrice s’accroupit en gémissant et tout le monde pleure…

Mon fils a une mémoire phénoménale. À la maternelle, il connaissait par cœur tous les textes des spectacles, si bien quon ne savait jamais, jusquau dernier moment, dans quel costume il allait finir : il remplaçait tous les enfants malades grâce à sa connaissance parfaite des rôles.

Pour le spectacle de Noël, mon fils de cinq ans sest vu attribuer le rôle du cornichon. En lapprenant la veille de ma garde, jai couru acheter un t-shirt vert, du carton de couleur et, pleine denthousiasme, jai passé la nuit à coudre un short vert assorti au t-shirt et à bricoler un petit chapeau en carton vert, rehaussé dune tige en fil de fer recouverte de tissu vert.

Cétait son père qui devait lemmener au spectacle, ce qui navait rien de très rassurant. Jai donc laissé des instructions détaillées sur comment habiller notre fils et fixer le chapeau, en relisant la liste à son père au petit matin.

En plein milieu de ma garde, jai reçu un appel de la maîtresse, la voix tremblante : lenfant qui devait jouer le rôle principal était malade ; demain, mon fils serait la brioche roulante. Un peu stressé, jai demandé si une brioche pouvait par hasard porter un costume de cornichon, mais la longue pause au bout du fil a suffi à me répondre.

Jai aussitôt prévenu mon mari au travail de la situation urgente. Avec un enthousiasme qui aurait dû me mettre la puce à loreille, il a dit quil ny avait aucun souci. Il emmènerait deux copains chirurgiens ; à trois, ils formeraient une équipe hors pair, capable de résoudre nimporte quel problème ! Ces trois chirurgiens, selon lui très débrouillards, iraient donc sen occuper à la maison (ma pauvre intuition devait encore dormir à ce moment-là).

À 21 heures, épuisé à lhôpital, jai téléphoné à la maison. Mon fils a décroché, me racontant quils avaient acheté un t-shirt blanc, pendant que papa découpait du carton jaune, que tonton Vincent préparait le dîner et que tonton Luc riait aux éclats.

Une heure plus tard, mon fils sapprêtait au lit tandis que tonton Luc découpait un grand rond jaune et peignait des yeux dessus, tonton Vincent ouvrait un bocal de cornichons, et papa avait le fou rire.

À minuit, jai rappelé. Mon mari ma dit que Vincent et Luc étaient tout simplement épuisés par la fabrication de la brioche roulante et dormaient déjà… Et il y avait quelques détails à régler.

La brioche, par un malheureux hasard, avait été collée à la super glue par Vincent sur le t-shirt blanc, mais de travers. Alors, quand Luc a essayé de décoller cette œuvre, le t-shirt sest déchiré. Ils lont alors recousu avec du fil chirurgical sur le t-shirt vert du cornichon.

Au final, cétait paraît-il joli difficile de me limaginer ! Et puis, ils avaient donné trente dents à la brioche, qui souriait à pleine bouche, même si, faute de carton blanc, il en manquait deux.

(Ce nest pas grave, ai-je soupiré, avec trente dents on ny verra rien.) Bref, je pouvais rester tranquille : mon fils aurait sans doute le costume le plus original. Et ce ronflement, là-bas ? Cétait tonton Luc, qui sétait tellement appliqué à découper les dents du carton quil sétait endormi dans le fauteuil.

La nuit, jai eu de vagues accès dangoisse. Au matin, après ma garde, jai imploré le chef de service de me laisser filer, ne serait-ce quune heure, pour le spectacle de mon fils.

Je suis arrivée avec un peu de retard De la salle polyvalente, fusaient des rires jusquaux sanglots. Jai entrouvert la porte

Au pied du grand sapin, essayait de sauter la fameuse brioche roulante. Un énorme visage jaune, lunaire, cousu sur la poitrine de mon fils, sétalait du menton aux genoux. Les yeux de cette créature regardaient dans deux directions opposées. Trois longues coutures horizontales au-dessus des yeux faisaient penser aux rides dun vieux sage, marqué par la vie.

Mais ce qui frappait particulièrement, cétait labsence des deux dents de devant dans la bouche grande ouverte. Car oui, elles manquaient les incisives du haut !

On aurait dit une brioche sortie tout droit dun vieux conte, un peu cabossée par la vie, revenue dun long séjour dans une maison de repos Et, pour couronner le tout, trônait le petit chapeau vert de carton à queue de fil de fer : vestige du cornichon.

À ce moment-là, mon fils a commencé à déclamer son poème : Où verrez-vous jamais, un autre comme moi ? (la suite disait Que dans un conte ou un spectacle de Noël, mais tout le monde était trop occupé à pleurer de rire.) La maîtresse sest assise par terre, le public était en larmes

Ce jour-là, jai compris que rien ne sert de tout contrôler : le bonheur est dans les souvenirs imparfaits, les fous rires partagés, et, parfois, dans la débrouillardise un brin absurde de trois chirurgiens fatigués.

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Mon fils a une mémoire prodigieuse : à la maternelle, il connaissait par cœur tous les textes des spectacles, ce qui faisait que, jusqu’au dernier moment, on ignorait quel costume lui préparer puisqu’il pouvait remplacer n’importe quel enfant malade, connaissant tous les rôles. Pour la fête de Noël, mon garçon de cinq ans devait incarner… un cornichon. La veille de mon service, j’ai donc acheté un t-shirt vert, du carton coloré, et, pleine d’élan, j’ai cousu toute la nuit un short vert et bricolé un chapeau laitue en carton, avec un fabuleux pédoncule en fil de fer recouvert de tissu vert. Le papa accompagnerait fiston à la fête, ce qui, avouons-le, ne me rassurait pas ; j’ai donc briefé le papa le matin même sur la manière d’habiller l’enfant et de fixer le chapeau. En pleine garde, appel paniqué de l’institutrice : le héros principal est malade, et demain mon fils sera… le petit bonhomme Kolobok (le « Petit Pains Ronds » du conte russe). Alors, un Kolobok déguisé en cornichon, c’est possible ? Silence éloquent au bout du fil. J’appelle mon mari pour lui annoncer la catastrophe. Radieux, il me dit de ne pas m’en faire : il s’occupe de tout avec deux copains chirurgiens, ils vont former une « équipe de choc » à la maison pour fabriquer le costume parfait (j’aurais dû me méfier…). À 21 heures, mon fils décroche : ils ont acheté un t-shirt blanc, papa colle du carton jaune, tonton Philippe prépare à manger et tonton Luc rigole. Une heure plus tard, mon fils se couche ; tonton Luc découpe un grand cercle dans le carton jaune et lui dessine des yeux, tonton Philippe ouvre un bocal de cornichons et papa hoquette de rire. À minuit, je rappelle : tonton Philippe et tonton Luc, épuisés à force de créer Kolobok, dorment déjà. Mais il y a un problème… Kolobok a été collé par mégarde au t-shirt blanc avec du super-glue, de travers. Quand tonton Luc a voulu réparer, il a déchiré le t-shirt ; ils l’ont donc recousu avec du fil chirurgical sur le t-shirt vert du cornichon. Au moins, c’est beau… Et ils ont ajouté trente dents au Kolobok – il sourit jusqu’aux oreilles, mais il manque deux dents blanches, faute de carton. « Ce n’est pas grave », dis-je, « personne n’y verra rien ». J’essaie de me rassurer : mon garçon aura le plus original des costumes, même si tonton Luc ronfle dans le fauteuil, épuisé d’avoir découpé tous ces chicots. Hantée par le doute, j’insiste pour prendre une heure de pause le lendemain. J’arrive en retard à la fête… Les rires fusent dans la salle. Je pousse discrètement la porte… Près du sapin de Noël, Kolobok tente de sauter. Un énorme visage jaune, de la taille d’un ballon de plage, va du menton aux genoux de mon fils. Ses yeux louchent dans des directions opposées, ses trois coutures de soie sculptent des rides de vieux sage et, dans la grande bouche entrouverte, il manque deux dents – les deux incisives du haut, bien sûr ! Ce Kolobok paraissait sorti de prison, usé par la vie et l’alcool, mais couronné de son chapeau laitue de cornichon, pédoncule au vent. Au moment où mon fils commence à réciter son poème : « Où verrez-vous quelqu’un comme moi ?… », la salle est prise du fou rire, l’institutrice s’accroupit en gémissant et tout le monde pleure…
Le Bonheur Silencieux