Laissez-moi tranquille, monsieur ! Pouah… C’est vous qui sentez comme ça ? — Pardon, — marmonna l’homme en s’écartant, tout en comptant quelques pièces dans sa paume, comme s’il n’avait pas de quoi se payer une bouteille. Intriguée, Rita plongea son regard dans celui de l’inconnu, étonnée d’y découvrir des yeux d’un bleu saisissant, aussi purs qu’au premier jour. Finalement, émue, elle l’invita à l’écart de la queue à la caisse : — Vous avez besoin d’aide, peut-être ? Ainsi commença une histoire inattendue dans les faubourgs de Lyon, entre Rita, enseignante à la retraite à la vie rangée, et Yuri, un ex-prof de physique marqué par la vie, sans toit ni avenir, mais aux mains d’or. Après l’avoir embauché pour refaire sa salle de bain, Rita découvre un homme brisé par un acte de bravoure malheureux et rejeté par la société. Quand son fils unique, inspecteur au parquet, découvre leur relation, il exige de Rita qu’elle le chasse pour protéger son héritage familial. Déchirée entre amour naissant et pression filiale, Rita devra choisir : obéir à son fils et retrouver la solitude, ou miser sur une nouvelle vie et construire, avec Yuri, leur maison et leur bonheur, loin des convenances. À cinquante-trois ans, aura-t-elle le courage de vivre une seconde jeunesse et d’accueillir, enfin, le véritable amour ? « L’amour, le vrai, n’a pas d’âge : chronique d’un nouveau départ inattendu dans la banlieue lyonnaise. »

Monsieur, ne poussez pas, sil vous plaît. Pouah Est-ce que cette odeur vient de vous ?
Excusez-moi, marmonna lhomme, en se décalant.
Il grommela encore quelque chose, mécontent et résigné. Il tenait dans sa main une poignée de pièces de monnaie, les comptant lentement. Il avait sans doute besoin dun euro ou deux de plus pour compléter son achat. Je lai observé sans réfléchir, intriguée par son visage. Il navait pourtant pas lair dun soûlard.
Monsieur excusez-moi, je ne voulais pas être désagréable, ai-je bredouillé, sans pouvoir détourner les talons.
Ce nest rien.
Il leva vers moi des yeux dun bleu tranchant, intacts malgré tout. Cétait un homme de mon âge, à vue dœil. Je navais jamais vu de tels yeux, même dans ma jeunesse.
Je lai pris par le bras et lai entraîné à lécart de la petite file dattente de la caisse.
Ça ne va pas ? Vous avez besoin dun coup de main ? Jessayais de ne pas me laisser trahir par mon dégoût.
Soudain, jai compris doù venait lodeur : cétait lodeur tenace dune fatigue ancienne, de vêtements portés trop longtemps. Il ne disait rien, glissant les pièces dans sa poche, sembler gêné de devoir parler de sa situation à une inconnue, sans doute parce que jétais plutôt bien mise, rien dune femme des rues.
Je mappelle Marguerite. Et vous ?
Antoine.
Vous êtes sûr que tout va bien ? Je sentais bien que jinsistais un peu trop maintenant.
Proposer de laide à un SDF Étrange comportement, même pour moi. Et lui, un instant, ma lancé un dernier regard de ses yeux bleus, puis a évité mon regard. Il semblait vouloir partir, jallais méloigner moi-même, quand sa voix sest faite plus pressante.
Je cherche juste du travail. Vous ne sauriez pas si quelquun dans le quartier aurait besoin de bras pour des petits travaux ? Jai des compétences : réparations, bricolage, entretien. Mais je ne connais personne ici. Je suis désolé
Je suis restée silencieuse. Antoine sest mis à parler tout bas, apparemment embarrassé. Je me suis demandé sil fallait inviter nimporte qui à la maison. Mais justement, je venais de planifier de refaire le carrelage de la salle de bains. Mon fils mavait promis de sen charger, mavait suppliée de ne pas appeler de bricoleurs maladroits. Mais il travaille toujours et impossible de compter sur lui à temps
Vous savez poser du carrelage ? ai-je demandé à Antoine.
Oui, je sais faire.
Combien vous demanderiez pour une salle deau de dix mètres carrés ?
Il a eu un froncement de sourcil visiblement surpris par la taille que jannonçais.
Faut voir Je prendrai ce que vous donnerez.
Antoine a fait un travail remarquable. Dabord, il avait voulu prendre une douche avant de commencer et jétais soulagée quil ait eu linitiative. Javais espéré ne rien attraper en bon vieux réflexe de citadine. Jai trouvé dans mon armoire quelques vêtements de mon mari défunt et les lui ai proposés, il a lavé les siens. Il a travaillé tout le week-end, démonté soigneusement lancien carrelage, nettoyé sans laisser de trace. Le dimanche soir, le carrelage neuf luisait sur les murs et le sol. Jétais un peu tendue à lidée quil ait bientôt fini. Il était sans abri, cétait évident. Devais-je lui proposer une nuit de plus ? Ça me semblait étrange. Mais le mettre dehors à minuit, ce nétait pas mieux.
La première nuit, jai mal dormi, barricadée dans ma chambre, les oreilles aux aguets. Mais Antoine, lui, épuisé, dormait à poings fermés sur le canapé du salon.
Venez voir, Madame Marguerite ! ma-t-il appelée.
Le travail était impeccable.
Antoine, quel était votre métier, avant ? Je contemplais le résultat avec admiration.
Professeur de physique. Diplômé de lUniversité de Nantes.
Professeur, vraiment ? Et ce carrelage
Au fond, tout homme digne de ce nom doit savoir faire des choses de ses mains, non ? Enfin, je le crois.
Jai hoché la tête, sorti de ma poche les billets que javais préparés. Je nai pas lésiné, jai donné exactement la somme prévue pour un professionnel. Antoine a rangé largent sans le compter, enfila ses vêtements propres.
Mais vous partez déjà ? ai-je lâché, presque choquée.
Cest ça ou autre chose ? répondit-il, levant de nouveau vers moi ses yeux saisissants.
Prenez au moins le temps de manger quelque chose, non ? Vous navez bu que du thé toute la journée !
Après une hésitation, il a accepté. Jai mangé un morceau de poisson avec lui, ce que je ne fais jamais après dix-huit heures. Mais sa conversation était agréable, il était intelligent, cultivé et dune compagnie rassurante. Pourtant, une sorte de tristesse ne le quittait pas. Ni la douche ni la chaleur de ce moment ensemble ne semblaient dissiper ça. Il fallait du temps, probablement, pour que la vie reprenne.
Antoine, quest-ce qui vous est arrivé, au juste ? Désolée de demander
Un silence. Puis :
Si je commence à raconter, ça aura lair héroïque, ridicule, exagéré. Jen ai entendu, des histoires comme ça, pendant ces huit dernières années. Sauf que la mienne, elle est vraie. Mais à quoi bon ?
Juste pour comprendre. Je vois mal un homme comme vous dans une telle situation
Il ma observée, intensément. Puis, comme si nous avions deviné la suite, nous nous sommes levés ensemble. Dans la confusion du moment, nous nous sommes frôlés et tout est arrivé très naturellement. Jamais je naurais imaginé, à cinquante-trois ans, me laisser emporter par une passion si vive, brûlante et impétueuse.
Il ma alors raconté quil y a huit ans, il avait tenté daider lun de ses élèves, un garçon brillant mais à la famille difficile, tombé dans une mauvaise bande. Le jeune homme voulait sen sortir, mais ny arrivait pas. Antoine, alors professeur principal, avait cherché à sexpliquer avec le chef du clan un type de vingt-deux ans, sans scrupules ni morale et sétait retrouvé agressé. Antoine avait pratiqué le judo pendant des années : il avait réussi à se défendre vaillamment, mais le chef sétait fracassé contre un mur et était mort sur le coup. Antoine avait immédiatement appelé secours et police, persuadé quil serait reconnu en situation de défense légitime. Pourtant, il fut condamné pour homicide involontaire, écope de douze ans. Il sortit quatre ans plus tôt pour bonne conduite.
« En prison aussi, il y a des gens qui vivent », sétait-il contenté de dire.
De retour chez lui, il découvrit que personne ne lattendait : sa mère était morte et avait vendu lappartement, la belle-sœur nen voulait surtout pas chez elle. Sa femme lavait quitté depuis des années, refait sa vie. Après un aller-retour infructueux à Paris, il sétait emmené dans ce coin, où malgré ses efforts pour trouver du boulot, nul ne voulait embaucher un ex-taulard. Antoine survivait en prenant des petits boulots et en dormant là où il pouvait, jusquà ce que même cela devienne impossible : il gênait ses connaissances.
Depuis combien de temps ? jai demandé, regardant la braise de sa cigarette.
Deux semaines, oui
Il fumait mes cigarettes. Javais un paquet oublié quelque part, moi qui ny touche que rarement. Il avait voulu sortir sen acheter, mais je my étais opposé. Deux semaines sans toit, comment on tient ?
À la lueur orangée de sa cigarette, il sest confié. Je lai laissé venir dans mon lit. Inutile de feindre.
Tu as une carte didentité au moins ?
Oui, il a souri, un brin ironique. Pas de domicile, cest ça le vrai problème.
Antoine est resté. Tout sest arrangé pour nous : je lui ai fait une domiciliation provisoire et il a trouvé un emploi pas dans son domaine, mais vendeur dans un magasin de bricolage, cétait déjà un début. Les week-ends, il donnait des cours particuliers et en quelques semaines, il sétait constitué une petite clientèle. Deux mois et demi de quiétude se sont écoulés, jusquau retour de mon fils, Charles.
Dès quil a compris que jhébergeais Antoine, il ma prise à part, à lextérieur.
Il faut que tu ten débarrasses.
Quoi ? ai-je protesté, sidérée. Jamais nous navions interféré dans la vie de lautre à ce point-là, lui et moi.
Je suis sérieux. Ce type na rien. Tu penses quil est là pour quoi ? Parce quil taime ? Mais non, il na nulle part où aller, cest tout.
Jai giflé Charles.
Ne minsulte pas ! Ne te mêle pas de ma vie.
Maman, tas oublié que cest moi ton héritier ? Je ne compte pas me retrouver à partager tout ça avec un inconnu. Si tu finis par lépouser, il aura des droits.
Tu me trouves déjà un pied dans la tombe, cest ça ? ai-je riposté, blessée. Mais crois-moi, jai encore quelques années devant moi.
Maman, ne moblige pas à aller trop loin. Si je reviens ici dans une semaine, il ne doit plus être là. Sinon, tu ne pourras pas dire que tu nas pas été prévenue.
Je suis rentrée, contenant mes larmes.
Il est flic ? ma demandé Antoine.
Désolée, je ne te lavais pas dit
Tu nas rien à te reprocher. Ce nest pas grave.
Il est inspecteur au parquet Cest quelquun de bien, Antoine, seulement il sinquiète trop pour moi.
Et tu comptes faire quoi ? Il me regardait sérieusement.
Je me suis assise à la table, désemparée. Que pouvais-je faire ? Je savais que Charles ne plaisantait pas : il pouvait aller très loin pour mécarter dAntoine, jusquà lui chercher des ennuis judiciaires. Je voulais y croire, mais je nen étais pas sûre
Le printemps arrive souffla Antoine. Tu nas pas trouvé de solution ? Laisse-moi te dire alors.
Je hochai la tête, les larmes aux yeux. Je ne voulais pas rompre. Mais risquer des ennuis, pour nous deux, cétait insensé.
Jai mis un peu dargent de côté. Pas assez pour acheter quelque chose dans ce quartier, mais à vingt bornes dici, peut-être. On vivra dabord dans un mobile-home, puis je bâtirai la maison, à la main. Je continuerai les cours particuliers et même sans travail salarié, je me débrouillerai. Quen dis-tu ?
Je restais sidérée. Il sinquiéta.
Je sais que tu aimes ton confort. Mais ce ne sera que temporaire. Ensuite tout sera parfait, je te le promets.
Antoine moi aussi jai un petit pécule. Je peux le mettre dans la construction, ai-je soufflé, songeuse.
Je noserais pas te le demander.
Mais tu ne demandes rien ! Ce sera pour nous.
Il sest approché de moi, toujours assise, ma entourée de ses bras, embrassée sur la tête. Cétait doux, cétait solide, cétait de lamour, ce que je croyais impossible à notre âge
Nous avons tout organisé en quelques jours. Antoine exigeait que tout soit à mon nom, je refusais.
Jai déjà un appartement en ville, rien ne tappartient ici. Je ne veux pas dhistoires dhéritages, ai-je ironisé en songeant à Charles.
Nous avons installé une cabane, tiré lélectricité, et très vite Antoine sest attelé à la construction de notre maison. Mes économies ne suffisant pas, il sest mis à travailler avec lacharnement de trois hommes, multipliant les élèves. Il avait aménagé un petit coin pour recevoir ses élèves sans quon ne soupçonne quil vivait dans une baraque de chantier. Tous nos sous partaient dans la maison. Les soirs dété, nous allongions un plaid dans lherbe, regardant les étoiles.
Quest-ce que tu ressens ? me demandait Antoine, glissant son bras autour de moi.
Un second souffle, lui soufflais-je.
Non, cest moi qui en ai un ! riait-il. Toi, tu dois juste sentir mon amour.
Cétait vrai. Je le sentais.
Un jour, jai dû retourner chez moi pour prendre des affaires dautomne : vêtements, couettes, quelques ustensiles. À la maison, Charles était là, dans la cuisine, en train de fumer.
Oh, bonjour mon fils ! Je ne fais que passer. Tu vas bien ?
Il ma dévisagée, notant ma mine rayonnante, mon teint hâlé, ma silhouette allégée.
Maman, quest-ce qui se passe ? Tu nappelles plus
Cest notre habitude, non ? Tu travailles, je nose pas déranger. Cest toi qui me sonnes.
Pourquoi je ne te trouve jamais à la maison, alors ?
Je nhabite plus ici. Je viens juste récupérer quelques affaires. Ça te dérange ?
Charles est resté sans voix. Il me trouvait changée. Jétais devenue plus légère, heureuse.
On finira la maison et je tinviterai, tu verras. Mais là, jai à faire.
Je filais, deux sacs pleins. En passant près de lui, je lai embrassé sur la joue et jai filé.
Maman, quest-ce quil tarrive ? ma-t-il appelée.
Je me suis retournée, grand sourire.
Un second souffle, Charles. Et lamour. Oui, lamour ! À bientôt, mon grand, ai-je lancé en riant, claquant la porte.
Nous avions tellement à faire, ce matin-là : on attaquait la construction du perron.

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Laissez-moi tranquille, monsieur ! Pouah… C’est vous qui sentez comme ça ? — Pardon, — marmonna l’homme en s’écartant, tout en comptant quelques pièces dans sa paume, comme s’il n’avait pas de quoi se payer une bouteille. Intriguée, Rita plongea son regard dans celui de l’inconnu, étonnée d’y découvrir des yeux d’un bleu saisissant, aussi purs qu’au premier jour. Finalement, émue, elle l’invita à l’écart de la queue à la caisse : — Vous avez besoin d’aide, peut-être ? Ainsi commença une histoire inattendue dans les faubourgs de Lyon, entre Rita, enseignante à la retraite à la vie rangée, et Yuri, un ex-prof de physique marqué par la vie, sans toit ni avenir, mais aux mains d’or. Après l’avoir embauché pour refaire sa salle de bain, Rita découvre un homme brisé par un acte de bravoure malheureux et rejeté par la société. Quand son fils unique, inspecteur au parquet, découvre leur relation, il exige de Rita qu’elle le chasse pour protéger son héritage familial. Déchirée entre amour naissant et pression filiale, Rita devra choisir : obéir à son fils et retrouver la solitude, ou miser sur une nouvelle vie et construire, avec Yuri, leur maison et leur bonheur, loin des convenances. À cinquante-trois ans, aura-t-elle le courage de vivre une seconde jeunesse et d’accueillir, enfin, le véritable amour ? « L’amour, le vrai, n’a pas d’âge : chronique d’un nouveau départ inattendu dans la banlieue lyonnaise. »
Ce jour-là, Catherine promenait ses enfants au parc quand une jeune inconnue, belle et élégante, l’aborda : « Bonjour ! Oh, comme vos enfants sont adorables ! J’aimerais tant avoir des enfants moi aussi… » — « Ah bon ? Vous n’avez pas trouvé l’amour ? » — « Si, mais il est marié. Il veut divorcer… Attendez, je vais vous montrer sa photo. » Catherine prit son téléphone et découvrit… son propre mari. — « Hé ! Catherine ! Dépêche-toi, on va au cinéma ! » criait Alexandre, pendant que Catherine courait le rejoindre, sans faire attention à rien d’autre. Les voisines râlaient à l’entrée de l’immeuble : — Celle-là, elle est complètement folle… Mais Catherine s’en fichait éperdument : elle aimait Alexandre à la folie… À la sortie du lycée, ils étaient inséparables, partout ensemble, à tel point qu’on ne pouvait même pas les imaginer l’un sans l’autre… Personne ne fut surpris quand ils finirent par se marier. Alexandre se lança dans des études de droit. Catherine aurait voulu continuer aussi, mais la maternité s’imposa… Elle eut du mal à s’en remettre, n’avait que 19 ans. Toutes les tâches ménagères lui incombaient, Alexandre devait encore étudier, avait un petit job ; il devait se reposer. Mais Catherine pensait que c’était normal, inévitable… Elle commença à négliger son apparence, portait toujours le même short et un vieux t-shirt, la coiffure n’en parlons pas. Elle s’amaigrit, devint nerveuse… — Catou, qu’est-ce qui ne va pas ? Pour moi, tu es la plus belle du monde ! » la rassurait Alexandre, toujours élégant, épanoui, soigné. « Quand Pierre grandira un peu, tu auras du temps pour toi ! » Catherine acquiesçait, décidée à étudier — un jour, quand Pierre serait un peu plus grand… Mais voilà qu’elle tomba enceinte une seconde fois. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou pleurer. Alexandre la rassura, ravi : « Ce sera formidable, maintenant nous aurons un fils et une fille ! » Les études attendraient encore… Elle perdait la notion du temps. Après la naissance de Sophie, ce fut une succession de couches, de biberons, de petits pots… Pierre faisait ses dents, Sophie avait mal au ventre, il fallait toujours ranger, cuisiner pour son mari, repasser ses chemises, laver les affaires des enfants… Catherine pensait que ça ne finirait jamais. Sa propre mère venait comme elle pouvait, la plaignait : « Ce n’est pas facile, ma chérie… on a deux enfants, c’est dur… » Mais ce n’était pas ce qu’attendait Catherine ; elle voulait oublier, rien qu’un instant… Les enfants grandirent, Sophie devint une belle petite fille, Pierre allait à la maternelle. Enfin, cela sembla plus facile. Un jour, elle parla à Alexandre de ses études. Mauvaise réaction : il la regarda, incrédule : « Tes études ? Mais tu réalises ? Pierre va entrer à l’école primaire, Sophie est toute petite, il faut l’élever. Tu manques de rien, je vous donne tout ce qu’il faut… qui donc doit s’occuper de tes enfants sinon toi ?… » Catherine insistait : elle voulait aussi un métier, peut-être faire carrière, elle avait été bonne élève… Mais Alexandre riait : « Mais quelle carrière, Catou ! Tu as déjà un certain âge pour recommencer. Reste donc tranquille… » Alors Catherine, résignée, continua. Ce qui la réjouissait, c’était de gagner un peu de temps pour elle enfin : elle acheta quelques vêtements, se fit refaire la coupe, les ongles… — Tu n’as rien remarqué, chéri ? — demandait-elle en se montrant. — Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ? — répondit-il distraitement du fond de son carnet de travail. — Mais enfin ! J’ai acheté un nouveau haut, changé ma coiffure, manucure… On pourrait sortir ce soir, comme avant ? Juste au parc, pour se promener comme autrefois ? Tu n’es jamais là… Je te vois à peine… — Quelle promenade ? Et les enfants ? Si je ne suis pas là c’est parce que je travaille, il faut bien ramener de l’argent… Non, pas de sortie. D’ailleurs, je pars bientôt en déplacement pour le boulot. Trois semaines. — Encore ces déplacements… on ne te voit jamais. Ni moi, ni les enfants… — On n’a pas le choix, ma chérie. — Il l’embrassa sur la joue et partit se coucher. Catherine soupira, secoua la tête, alla coucher les enfants. Plus tard, entrant dans la chambre conjugale, elle vit son mari tourner vers le mur. Elle réalisa soudain : ils dormaient ainsi depuis bien longtemps, chacun de son côté… Dans la cour de leur résidence, il y avait une belle aire de jeux, et juste à côté, un parc magnifique avec des bancs, un petit étang. Catherine y allait souvent avec ses enfants, un magazine ou un livre à la main, jetant de temps à autre un œil sur Pierre et Sophie. Parfois, elle croisait dans le parc une jeune femme très élégante, bien coiffée, bien mise, toujours parfaite. Elles finissaient même par se saluer, à force de se voir. Ce jour-là, la femme vint vers Catherine : « Bonjour, on se croise si souvent, j’ai envie de faire connaissance, si vous êtes d’accord ? » « Avec plaisir ! Moi c’est Catherine, voici Pierre et Sophie. » — Moi c’est Christine ! Vos enfants sont magnifiques… Si vous saviez comme j’aimerais en avoir avec un homme que j’aime… — Mais pourquoi ? Vous n’avez pas rencontré l’amour, ou… Pardon, je ne veux pas être indiscrète. » — Oh si, j’en ai un… mais il est marié. Il promet de divorcer, il m’aime, sa femme est horrible, il me dit qu’il n’attend que ça… Je dois juste patienter. Après, j’aurai tout : les enfants, la famille, le bonheur… » Christine soupira tristement. — Je suis sûre que ça viendra… — répondit Catherine, compatissante. — Voulez-vous voir une photo ? Il est magnifique, il a un excellent poste, gagne bien sa vie, m’offre de beaux cadeaux… On est allés récemment à Rome, bientôt la Grèce… Regardez, là c’est nous à Rome… — et Christine montra les photos sur son portable. Catherine prit le téléphone — et resta pétrifiée. Sur la photo, son propre mari, Alexandre, souriait… Elle rendit brusquement le téléphone à Christine, appela ses enfants, retint à peine ses larmes. Christine s’éloigna discrètement, comme si elle avait compris… Mais Catherine ne voyait plus qu’une chose : son mari, bras dessus bras dessous avec cette inconnue… Comment elle rentra à la maison, elle ne sut pas. Les enfants la regardaient faire précipitamment les valises… Elle s’agenouilla devant eux. — On va chez Mamie, d’accord ? — Maman… et Papa ? Il vient aussi ? demanda Pierre. — Oui, il viendra… plus tard. D’accord ? Elle appela un taxi. En arrivant chez sa mère, elle installa les enfants devant la télé et laissa enfin éclater ses sanglots. — Maman… Tu imagines ? Je restais à la maison avec les enfants, pendant qu’il était… à Rome ou en Grèce… avec elle ! Comment a-t-il pu… Après tous mes sacrifices, mes études, mes rêves… Qu’est-ce que je vais faire ?! — elle pleurait sans pouvoir s’arrêter. — Que veux-tu… Il faut continuer ! Je t’aiderai. Si tu veux divorcer, dis-le moi. Ta vie ne s’arrête pas là. Tu es jeune, tu as tes enfants, c’est ça le bonheur… Rassurée un instant, Catherine appela Alexandre. Elle lui raconta tout — et finit par lui dire qu’elle voulait divorcer. Alexandre fut abasourdi, se tut un moment. Mais, ayant compris que c’est Christine qui lui avait tout révélé, il s’énerva : — Eh bien voilà… tu aurais su de toute façon. D’accord, pour le divorce. L’appartement te revient, donc reste-y. Christine… tu l’as vue ! Toi, tu es une mère au foyer sans diplôme. Elle, c’est une déesse. Moi, je suis un homme important. — Il raccrocha. Catherine attendit un moment en fixant le téléphone, espérant qu’il rappellerait pour dire que c’était une blague, tout va bien… Mais non. Il fallait tourner la page, repartir de zéro. Mais par où commencer ? Comment se lever demain matin sans lui ? Mais en vérité, elle n’était plus avec lui depuis bien longtemps… simplement, elle ne l’avait pas vu. Ou n’avait pas voulu voir.