Je me souviens encore comme si cétait hier. Cétait il y a bien longtemps, à Paris. Jétais assis à mon bureau, un café chaud à la main, concentré sur mes dossiers en retard, lorsque le téléphone a sonné. Le numéro était inconnu.
Allô, jécoute.
Monsieur Laurent Marchand ? Ici la maternité de Saint-Antoine, répondit une voix dhomme âgé, grave et posée.
Cest bien moi Mais que puis-je pour vous ?
Peut-être connaissez-vous une certaine Camille Lefèvre ? demanda-t-il.
Non, ce nom ne me dit rien Que se passe-t-il ? minquiétai-je, dérouté.
Eh bien Camille est décédée hier à laccouchement, reprit-il après une pause. Nous avons contacté sa mère. Elle a affirmé que vous étiez le père de lenfant.
Quel enfant ? Père de qui ? Jy comprends rien ! Ma voix tremblait.
Camille a mis au monde une petite fille hier. Si vous êtes bien Laurent Armand Marchand, il faudrait passer à la maternité demain. Il faudra prendre une décision.
Mais, quelle décision ? Je ne comprends pas.
Venez demain à la maternité Saint-Antoine. Demandez le docteur Nicolas Dupuis. Ce sera moi. Nous en discuterons.
Il raccrocha en me laissant les oreilles bourdonnantes. Le combiné pesait dans ma main. Je tentai dassembler les morceaux de cette absurdité.
Camille Mais qui est cette Camille ? me répétais-je en arpentant la pièce. Attend combie de temps dure une grossesse ? Neuf mois Voilà. Peut-être que Nous sommes en mai. Neuf mois plus tôt septembre. Que faisais-je en septembre ?
Je posai ma tasse de café, un mauvais goût dans la bouche, lesprit ailleurs. Jaurais bien préféré quelque chose de plus fort, mais Rien ne venait calmer mon malaise.
En septembre, jétais à Nice, tout me revint dun coup. Deux semaines sur la Côte dAzur. Camille ! Cette fille pétillante que javais croisée sur la Promenade des Anglais. Blonde aux yeux clairs Mais combien ai-je connu de Camille dans ma vie, au fond ? Faut-il vraiment se souvenir de chacune ? À quarante ans, je nétais jamais marié et nen avais nullement lintention. Les enfants, ce nétait pas pour moi. Javais mes habitudes, mon confort. Pas question de bouleverser tout cela pour une femme dont je ne me souvenais presque plus
« Pourtant, elle est morte », martela une petite voix dans ma tête.
Comment avait-elle pu mourir ? Elle devait à peine avoir vingt ans Je métais juré darrêter la cigarette, mais jen aurais bien gratté une à cet instant. Un sentiment étrange me happait : de la pitié ? De la confusion ? Du regret ?
Un enfant lâchai-je à voix basse, comme si je conversais avec un fantôme. Que sa mère le prenne, cet enfant. Elle est la grand-mère après tout. Et puis, qui sait, ce nest même pas forcément le mien
Pour moi, tout était déjà réglé. Jirais à la maternité, verrais le médecin, signerais les papiers nécessaires puis reprendrais ma vie, comme avant. Mais, ce soir-là, malgré ma décision, le sommeil me fuyait. Les questions et les souvenirs tourbillonnaient dans ma tête, un malaise étrange me tenait éveillé.
Le corps froid et sans vie de Camille Non, ce ne pouvait pas être elle ! La boule dans ma gorge grossissait, impossible à avaler, remontant dans ma poitrine et mes yeux jusquà y jeter des étincelles salées. Elle riait, elle filait sur la plage, son regard amoureux planté dans le mien Cest son visage que je reconnaîtrais sur la table froide de la morgue.
Le lendemain, je courus dans les couloirs de la maternité Saint-Antoine où je croisai le docteur Nicolas Dupuis qui me fit signe de patienter. À lextérieur, jempruntai une cigarette à un passant et la grugeai nerveusement. Puis, déterminé, jentrai dans son bureau.
Voulez-vous voir votre fille ? demanda Nicolas Dupuis.
Non. Je préfère parler dabord avec la mère de Camille. Où est-elle ?
Elle attend dans le couloir, vous venez de la croiser.
Je reviens, répondis-je en quittant la pièce.
Une femme frêle, coiffée dun fichu noir, était assise un peu plus loin. En trois pas, je la rejoignis.
Bonjour, balbutiai-je péniblement.
Elle leva vers moi des yeux baignés de tristesse. Cétait le même regard que celui de Camille. Un instant, je crus voir la défunte à travers elle.
Je mappelle Véronique. Véronique Lefèvre, dit-elle doucement. Je suis la maman de Camille.
Laurent. Laurent Marchand.
Je sais. Camille ma beaucoup parlé de vous. Mais elle ne me racontera plus rien désormais, dit-elle avant de se mettre à pleurer.
Je restai debout, perdu, incapable de réagir. Que faire désormais ?
Véronique se ressaisit et murmura :
Je vous en supplie, ne refusez pas votre fille. Je ne peux pas abandonner la chair de ma chair à un foyer. Vous comprenez ?
Pourquoi irait-elle dans un foyer ? Vous êtes sa grand-mère, non ? On vous la confiera sûrement !
Non, ils refuseront Jai des problèmes de santé, un souffle au cœur Il suffit que vous la reconnaissiez ! Je lélèverai seule, je ne vous dérangerai jamais. Je vous en supplie, fit-elle en joignant les mains.
Venez, dis-je, lentraînant vers le bureau du médecin-chef.
Le docteur Dupuis leva la tête :
Que faut-il pour la reconnaissance ? demandai-je anxieusement.
Un test ADN, répondit-il, plongeant son regard dans le mien. Vous avez choisi un prénom ?
Pour qui ? bredouillai-je, à nouveau désemparé.
Pour la fillette. Comment souhaitez-vous lappeler ?
Vous ne voulez vraiment pas la voir ? insista-t-il avec bienveillance.
Je ne savais que répondre. Jévitai le regard de Véronique :
Non pas maintenant.
Les formalités furent réglées rapidement. Le test confirma ma paternité. Jétais bouleversé, incapable de donner un sens à ce bouleversement dans mon existence bien réglée. Difficile, même, de dire le mot « fille » sans y croire. Un enfant, voilà tout. Je décidai daider : verser un peu dargent, acheter une poussette et ce dont elles auraient besoin, sans plus mimpliquer.
Au jour de la sortie, je vis arriver une infirmière portant un petit paquet enveloppé dans des dentelles roses, orné de rubans. Ma gorge se serra.
Véronique saisit le paquet, souleva un coin de couverture et murmura :
Tu veux la voir ?
Je neus pas le temps de répondre. La porte souvrit brusquement et le docteur Dupuis appela Véronique un instant. Elle me mit le bébé dans les bras avant de disparaître dans le bureau.
Je restai figé, incapable de parler ou de bouger. Le paquet, doux et chaud, sentait le sucre et le lait. Tout à coup, le minuscule être à lintérieur hoqueta, puis miaula faiblement, avant de pleurer de toutes ses forces. Par réflexe, je regardai son visage et je vis mon propre reflet. Cette petite fille était mon portrait craché. Je ne pouvais pas détourner mon regard.
Soudain pris de vertige, je massis sur la chaise, berçant doucement le bébé. Elle se tut, rouvrit les yeux vers moi il me sembla quelle souriait.
Véronique revint.
Donnez-la-moi, je vais la prendre, proposa-t-elle.
Non ! mexclamai-je, tout ému. Elle vient de me sourire ! dis-je, un sourire niais mais sincère aux lèvres. Rentrons à la maison, Véronique, murmurai-je alors. Et jajoutai, dune voix nouvelle, déterminée : Nous rentrons ensemble, tous les trois.







