Il n’y aura pas de mariage — Pourquoi tu es si silencieux aujourd’hui ? demanda Camille. On avait pourtant prévu d’aller choisir les meubles de notre chambre samedi. Mais tu as l’air triste… Qu’est-ce qui ne va pas ? Paul savait : c’était maintenant ou jamais. Il fallait parler aujourd’hui. — Camille… Je dois te dire quelque chose. À propos du mariage. Camille attendait cette discussion depuis longtemps. Ils étaient tombés d’accord sur un mariage intime, mais elle voyait bien que Paul rêvait de lui offrir quelque chose de grand, avec beaucoup d’amis, des photos, un traiteur… Comme elle attendait ce moment ! — Tu sais quoi, inutile de tourner autour du pot. Je crois deviner ce que tu vas dire, sourit Camille. Mais Paul déclara : — Je crois qu’on devrait… Je crois qu’on devrait reporter le mariage. Ce n’était pas du tout la discussion à laquelle elle s’attendait. — Reporter ? s’étonna-t-elle, médusée. Tu me fais quoi là ? Pourquoi ? On parlait encore il y a deux heures de commander les faire-part… C’est toi qui voulais choisir le modèle… On a longuement discuté de la liste des invités ! Tu as changé d’avis, tu ne veux plus m’épouser ? Comme dans un téléfilm, il allait lui annoncer qu’il ne l’aimait plus. Mais Paul ne suivit aucun scénario. — C’est juste que… en ce moment les finances sont compliquées, marmonna-t-il. Mon salaire arrive avec retard. On ne met rien de côté. Et puis… Ça fait seulement six mois qu’on vit ensemble. Tu ne trouves pas que c’est un peu tôt ? — Un peu tôt ? s’étrangla Camille. Paul, ça fait trois ans qu’on est ensemble ! Trois ans de relation, six mois sous le même toit, et tu dis que c’est “trop tôt” ? Paul n’avait plus l’air inquiet. — Allez Camille, ne commence pas. Je ne veux pas de dispute. C’est juste… une pause. Ce n’est pas que je ne veux plus me marier, mais un mariage, c’est cher. — D’accord… alors je propose qu’on se marie simplement, juste toi et moi, puis on célèbrera avec nos amis. — Non, Camille, ce ne serait pas un vrai mariage. — Eh bien tant pis, ce vrai mariage, on s’en passera ! — Mais tu en rêvais… — J’y survivrai ! Drôles d’excuses, pensa-t-elle. — Camille… — Dis-moi franchement : il y a autre chose ? Tu n’es plus sûr de m’aimer ? Ou tu as rencontré quelqu’un ? Parce que sincèrement “le mariage c’est cher”, c’est un peu léger comme argument. Paul secoua la tête. — Non, Camille, je te le jure. Je veux juste que tout soit parfait, tu comprends ? Et là, ce n’est pas possible. Et puis, oui, six mois… Il faut qu’on s’habitue vraiment l’un à l’autre… Il n’avait pas tellement tort… Il était convaincant, mais Camille avait l’intuition que quelque chose clochait. Rarement Paul s’était autant donné de mal pour la convaincre de quoi que ce soit. C’est pourtant lui qui, il y a peu, voulait foncer pour se marier au plus vite. Mais elle fit semblant d’y croire. Après cette discussion, Paul devint le petit-ami parfait, attentif au moindre détail qu’il ignorait avant, comme s’il voulait se racheter du report du mariage. Au magasin, il lui demandait toujours son avis… il faisait la vaisselle sans qu’on le lui demande… Mais il était sombre. Pas juste songeur, mais vraiment soucieux, soupirant la nuit, évitant les questions de Camille par un “non, je suis juste crevé”. Camille évitait de lui mettre la pression. “Plus tard, plus tard, plus tard,” murmurait sa petite voix intérieure. Deux semaines plus tard, on les invita chez les parents de Paul. Camille rechignait : elle n’en avait pas envie. Et puis, Paul n’abordait plus du tout le sujet du mariage, or ses parents poseraient forcément la question : situation délicate. Mais il fallut y aller. Et bien sûr, la question du mariage vint sur le tapis. — Alors, quand est-ce que vous allez nous annoncer une bonne nouvelle ? demanda sa mère, dès que le père s’éloigna pour regarder la télé. On a déjà repéré une salle pour le banquet, une table pour vingt personnes. On la réserve pour quel jour ? Paul était aussi morose que Camille. Quoi réserver ? Il n’y aura rien. — Maman, on a dit : on reporte, répondit-il d’une voix éteinte. — On reporte ? Pourquoi ? Tu manques d’argent ? Paul, tu aurais pu y penser avant ! Après le dîner, pendant que les hommes se passionnaient pour la chaîne hi-fi défectueuse, Camille alla à la salle de bain se rafraîchir. Tout était impeccable. Pas un grain de poussière. Même pas un tube de crème, juste du shampoing et du gel douche : sa future belle-mère préfère garder ses affaires de beauté dans sa chambre. Camille avait toujours trouvé ça fastidieux d’aller les chercher à chaque fois. Elle venait de se sécher le visage quand elle capta des voix… Les murs portaient tous les secrets à travers les carreaux. Paul était revenu à la cuisine et parlait à sa mère, et Camille entendit… — …Paul, tu n’as pas décidé de quitter Camille, au moins ? Camille s’immobilisa, la serviette contre le menton. Quoi ? Elle ne se mentirait pas, elle avait bien entendu. Tout doucement, elle colla l’oreille au carrelage. — Maman, je t’ai dit. On reporte. Mais on ne s’est pas séparés. — Reporter, c’est une excuse ! siffla Madame Lefèvre. Je le vois bien que tu souffres. Pourquoi t’obstiner ? Ce n’est pas une femme pour toi. Une femme doit écouter son mari, et elle… Pourquoi te marier si c’est pour divorcer dans un an ? — Je l’aime, maman, dit Paul. Camille en eut presque les larmes aux yeux. Mais la suite lui coupa toute émotion. — Tu l’aimes ? Cette fille est maligne, Paul. Je te l’ai dit ! Elle t’a déjà détourné de ta famille, alors qu’elle est même pas encore ta femme. Tu n’aides plus ta sœur, tu ne viens plus à la maison de campagne… Elle te transforme, et pas en mieux. Camille resta scotchée contre le mur, l’oreille collée contre le froid du carrelage. “Détourné de la famille” ? Jamais elle n’avait cherché cela ! Elle avait toujours soigné ses relations avec les parents de Paul, même quand Monsieur Lefèvre n’avait pas manqué de critiquer sa nouvelle coupe… Elle avait ravalé sa fierté ! Jamais elle n’avait volontairement retourné Paul contre sa famille. Au contraire : elle le poussait à les voir plus souvent, car elle savait combien sa famille comptait pour lui. D’un coup, elle comprit : ce report du mariage, ce n’était pas à cause de l’argent. C’était sa mère, qui mentait effrontément, qui ne voulait pas de ce mariage ! Elle retourna vite dans la cuisine. — Ah, Camille ! On disait justement qu’il ne faut pas trop tarder pour aller à la mairie. Je comprends qu’on soit jeunes, mais la vie sans l’anneau, je ne peux pas la cautionner, lâcha Madame Lefèvre d’un ton faussement chaleureux. Charmant. — Bien sûr, Madame Lefèvre, répondit Camille, on va attendre d’avoir un peu d’économies et on y va. Hein, Paul ? — Oui Camille, on peut dire qu’on est déjà mariés, ajouta-t-il. Ce soir-là, sur la route du retour, Paul essaya de l’enlacer, mais Camille se dégagea. Elle ne savait plus comment aborder le sujet. Faut-il lui en parler, d’ailleurs ? Car, s’il ne l’a pas quittée malgré ses parents, il doit l’aimer, non ? Mais la noce était annulée. — Tu avais l’air bizarre quand ta mère parlait, dit-elle, contemplant les lumières du quai au loin. — Moi ? Non, elle veut juste qu’on se marie vite, c’est tout… — Ne mens pas. Elle ne presse pas. Elle est contre. Elle dit que je t’ai retourné contre elle. Et elle voudrait qu’on se sépare. Paul serra le volant. — Donc tu as entendu ? Camille, maman a peur qu’une fois marié, je l’oublie. C’est classique. Ne te formalise pas pour ça. Ça lui passera. Les propos de sa mère la blessaient peu. Ce qui la dérangeait, c’était l’attitude de Paul : il ne l’avait pas défendue. Il avait acquiescé pour éviter le conflit. Le sujet “mariage” resta en suspens. Paul était toujours aussi sombre, et à chaque allusion à l’avenir, sa seule réponse était : “un jour peut-être…” C’est alors que Camille tomba sur le téléphone de Paul, non verrouillé. “Juste pour voir l’heure, pensa-t-elle. Je ne lirai pas les messages. Enfin… juste un coup d’œil.” Un message s’affichait, envoyé par sa sœur, Julie. Julie avait deux ans de moins que Camille, mais se comportait comme si elle en avait douze : pas de boulot, pas d’études, toujours chez les parents. Le message était clair : — Je peux toujours courir pour avoir de l’argent. T’es encore sous sa coupe. Vas-y, vis ta vie avec elle, si cette fille compte plus que ta propre famille. Camille relut : “Encore sous sa coupe”. Un souvenir lui revint… Avant l’annulation du mariage, Julie avait encore sollicité Paul pour de l’argent. Camille avait craqué : — Paul, elle a vingt-sept ans, habite encore chez vos parents et te demande de payer ses loisirs ! Faut arrêter. On n’a pas un budget extensible. Normal : son salaire à elle rentrait aussi dans le foyer et elle ne tenait pas à entretenir la famille de Paul. Il avait fini par admettre : “Oui, tu as raison Camille, il faut arrêter ça.” Maintenant, tout s’éclairait. Elle prit le téléphone, copia le texto de Julie et se l’envoya, comme preuve. Puis elle remit tout en place. Paul rentrait, chargé de neige : — J’ai pris du pain, et aussi ton chocolat préféré, avec des noisettes. Je me disais que… Camille ? — Paul, coupa-t-elle. — Qui tu attendais, à part moi ? plaisanta-t-il. Mais Camille n’avait pas le cœur à plaisanter. — Qu’est-ce que Julie te raconte par message, au juste ? Paul, sur la défensive, répondit tout de suite : — Quoi, t’as fouillé dans mon téléphone pendant que j’étais dehors ? Classique tentative de détourner l’attention. — Ce n’est pas la question, Paul. J’aimerais que tu répondes clairement. Maintenant. Après quelques secondes, il s’adoucit, passant de la colère à l’anxiété. — Écoute Camille, ne t’en fais pas. Elle est immature, elle boude dès qu’on lui dit non. — Elle boude quoi ? Que j’ai suggéré qu’elle bosse enfin ? insista Camille. — Elle a toujours eu l’habitude de me demander de l’argent. C’est difficile de s’en passer. Mais ça va passer. — C’est elle qui a monté tes parents contre moi ? — Ben… oui, admit-il. J’ai essayé d’expliquer que c’était notre argent, que Julie devait comprendre… Mais maman est montée tout de suite sur ses grands chevaux : “Camille t’a transformé en pantin, tu délaisses ta famille à cause d’elle !” Mais moi, je ne pense pas comme ça… — Pourtant, tu as annulé le mariage… Ok. Sa jalousie, tes parents… Moi, je n’en peux plus de tout ça. Mais toi, au fond, qu’est-ce que tu veux ? Tu veux vraiment m’épouser, ou tu retardes juste parce que tu es incapable de dire non à ta mère ? — Bien sûr que je veux t’épouser ! Mais pas maintenant… On verra, quand tout sera rentré dans l’ordre… Voilà. — Tu sais, Paul, je viens de comprendre une chose… Je ne veux pas me marier avec quelqu’un qui doute de ses sentiments et qui tremble dès que sa sœur tousse. Finalement, c’est très bien qu’on n’ait pas fait ce mariage.

Il ny aura pas de mariage

Pourquoi tu es si silencieux aujourdhui ? demanda Élodie, On avait dit quon irait samedi choisir les meubles pour la chambre. Mais toi, tu as lair abattu. Je me trompe ?

Romain savait : cétait maintenant ou jamais. Il fallait parler maintenant.

Lodie Il faut que je te dise quelque chose. À propos du mariage.

Élodie attendait cette conversation depuis longtemps. Avec Romain, ils sétaient mis daccord pour une cérémonie simple, mais elle sentait que Romain voudrait lui offrir une vraie fête, une réception avec plein dinvités, des photographes, un wedding planner… Comme elle avait rêvé de cet instant !

Sil te plaît, pas besoin de tourner autour du pot. Je crois, je sais ce que tu vas dire, sourit-elle.

Mais Romain répondit autrement.

Si on remettait Si on repoussait le mariage ?

Ce nétait pas la conversation à laquelle elle sétait préparée.

Repousser ? Elle resta figée, Cest quoi, cette sortie soudaine ? Pourquoi ? On vient juste den parler, il faut commander les invitations Tu étais justement en train de les choisir On a fait la liste des convives ! Tu ne veux plus mépouser ??

Comme dans un vieux film français, il allait sûrement lui dire que ses sentiments sétaient envolés avec le mistral.

Mais Romain nentra pas dans le scénario.

Cest que niveau finances, cest pas ça… marmonna-t-il, Le salaire tombe en retard. On narrive pas à mettre de côté. Et puis ça fait à peine six mois quon vit ensemble. Cest peut-être tôt, non ?

Trop tôt ? Élodie sétouffa presque, Romain, ça fait trois ans quon est ensemble ! Trois ans et six mois à partager le même appartement, cest tôt pour toi ?

Romain navait plus cet air effrayé.

Commence pas, Lodie. Je veux pas une scène. Cest juste une pause. Jai pas changé davis, mais un mariage, ça coûte une blinde.

Daccord Et si on se mariait juste tous les deux, et on le fêtait plus tard avec des amis ?

Lodie, mais ça ne serait pas une vraie cérémonie.

Eh bien tant pis !

Tu en rêvais pourtant

Jy survivrai !

Quelles drôles dexcuses il trouvait.

Lodie…

Dis-moi franchement. Il sest passé quelque chose ? Tu nes plus sûr de maimer ? Ou tu aurais rencontré quelquun dautre ? Parce que le mariage, cest cher, ça sonne un peu léger.

Romain secoua la tête.

Non, Lodie, je te jure. Je veux juste que tout soit parfait, tu comprends ? Et là, je peux pas nous offrir le mariage idéal. Et ces six mois on na pas encore complètement pris nos marques à deux. On doit voir si on est faits pour ça…

Points valides mais Élodie sentait lalarme en elle. Rarement Romain avait autant cherché à la convaincre. Cétait bien lui qui avait voulu précipiter le mariage avant.

Mais elle fit semblant de le croire.

Suite à cette discussion, Romain devint un petit ami modèle, attentif à chaque détail qu’il négligeait avant, comme sil voulait se faire pardonner lannulation. À lépicerie, il lui demandait ce quelle préférait il faisait la vaisselle sans rien dire Mais il avait lair sombre, pas seulement songeur carrément morose. Il soupirait la nuit en fixant le plafond, repoussait ses questions par un Rien, juste fatigué.

Élodie ninsistait pas. Plus tard, plus tard, plus tard… murmurait sa voix intérieure.

Quelques semaines après, ils reçurent une invitation chez les parents de Romain, à Tours. Élodie hésita longtemps. Elle nen avait pas envie. Et puis, depuis, plus aucune discussion de mariage, et ses beaux-parents ne manqueraient pas de demander la gêne assurée.

Mais ils y allèrent.

Bien sûr, le sujet du mariage arriva.

Alors, vous allez enfin nous faire cette joie ? sourit sa maman quand le papa partit regarder France 2 au salon. On a déjà repéré une salle pour la fête. Vingt couverts, rien que pour la famille. Je réserve pour quel jour ?

Romain avait la même mine dépitée quÉlodie. Réserver quoi ? Il ny aurait rien à réserver.

Maman, on a dit On reporte, grogna-t-il.

Vous reportez ? Pourquoi ? Vous manquez dargent ? Romain, taurais dû y penser avant !

Après le repas, les hommes se mirent à examiner, avec une passion presque scientifique, la vieille cafetière démontée sur la table basse. Élodie séclipsa à la salle de bains.

Tout était dune propreté chirurgicale. Pas un grain de poussière. Même pas de maquillage, excepté le gel douche et le shampoing. Sa future belle-mère gardait tout dans sa chambre. Élodie sétait toujours émerveillée quelle ait la motivation de tout transporter à chaque toilette.

Elle sessuya le visage et tendit loreille Les murs de cette salle de bain soufflaient tous les secrets des autres pièces. Romain, retourné à la cuisine, parlait avec sa mère. Et Élodie entendit…

…Romain, tu ne comptes pas quitter Élodie, quand même ?

Élodie, main sous le menton, se figea. Quoi ? Plus moyen de se mentir sur ce quelle avait entendu. Elle colla discrètement loreille à la faïence tiède.

Maman, je tai dit. On reporte. Mais on ne rompt pas.

Reporter, cest une excuse ! sifflait Madame Bertrand Je te vois souffrir. Pourquoi tu tobstines ? Ce nest pas une fille pour toi. Une femme doit respecter son mari, celle-là À quoi bon se marier si cest pour divorcer lan prochain ?

Je laime, maman, dit Romain.

Élodie aurait pu fondre.

Mais la suite la coupa net.

Tu laimes ? Cette petite manipulatrice, Romain. Je tavais prévenu ! Même pas mariée, elle ta déjà monté contre nous. Tu ne viens plus aider ta sœur, tu ne passes plus à la maison de campagne Elle te change, et pas en mieux.

Élodie resta collée au mur, oreille contre le carrelage. Elle ? Monter Romain contre eux ? Jamais ! Toujours polie avec ses beaux-parents, même quand Monsieur Bertrand avait critiqué sa nouvelle coupe au déjeuner. Ça avait piqué, mais elle navait rien dit !

Elle ne trouva aucun souvenir où elle aurait voulu séparer Romain de sa famille. Au contraire, elle l’encourageait à maintenir le lien, sachant combien il y tenait.

Et soudain : le report du mariage ce nétait pas une question deuros. Cétait sa belle-mère, là, les yeux doux et le sourire faux, qui mentait !

Élodie débarqua au salon.

Ah, Élodie ! disait la mère de Romain, justement, on se disait quil ne faut pas trop attendre pour la mairie. Je comprends la jeunesse, mais la vie sans livret de famille, ce nest pas sérieux, tu vois.

Quel charme.

Bien sûr, Madame Bertrand, assura Élodie, On ne va pas attendre éternellement. Quand on aura mis un peu de côté, direction la mairie. Nest-ce pas, Romain ?

Oui, Lodie, on verra, on sera vite mariés, confirma-t-il.

Dans la voiture, la nuit, sur le périphérique, Romain tenta de la prendre dans ses bras, mais Élodie se recula. Les mots restaient coincés. Fallait-il parler ? Si Romain nobéissait pas à ses parents, il laimait donc Mais le mariage, annulé.

Tu étais bizarre quand ta mère a commencé à parler, remarqua-t-elle en regardant les réverbères disparaître derrière eux.

Moi ? Non, cest parce quelle presse sur le mariage et…

Ne mens pas. Elle ninsiste pas pour quon se marie. Elle ne veut pas du tout de ce mariage. Elle a dit que je tavais monté contre elle. Elle veut quon se quitte.

Romain serra le volant.

Donc tu as entendu ? Lodie, maman a peur que je loublie si je me marie. Classique Prends pas ça pour toi. Ça passera.

Élodie sen moquait, des mots de la mère qui ne veut pas lâcher son fils. Ce qui linquiétait, cétait Romain lui-même. Il navait même pas essayé de la défendre. Il avait juste cédé, pour éviter de sopposer à sa mère.

La question du mariage resta en suspens. Romain traînait, le visage fermé, et à chaque allusion à lavenir, il disait : On verra plus tard

Puis un jour, Élodie tomba sur le portable de Romain, resté ouvert par mégarde.

Je vais juste regarder lheure, se persuade-t-elle, Je ne lirai pas les messages. Je juste un coup dœil furtif.

Sur lécran : une notification de sa sœur, Camille. Camille nétait que deux ans plus jeune quÉlodie, mais on aurait juré une enfant de douze ans. Ni travail, ni études, toujours chez les parents à se laisser vivre.

Le message était explicite :

Cest clair, je ne reverrai jamais mon argent. Te voilà encore sous sa coupe. Eh bien, reste avec ta meuf si elle compte plus que ta famille.

Élodie relut. Sous sa coupe.

Quelque chose se rappela à elle…

Avant lannulation du mariage, quand Camille redemandait de l’argent à Romain, Élodie avait craqué :

Romain, elle a vingt-sept ans, vit toujours chez vos parents et te demande de largent pour sortir ? Peut-être quil est temps de voler de ses propres ailes ? Notre budget nest pas infini.

Elle naurait rien dit, mais cétait aussi de son argent. Elle travaillait autant que lui. Pas question de financer la belle-famille. Romain avait acquiescé. À contrecœur, mais il avait dit : Cest vrai, Lodie. Faut arrêter.

Maintenant, elle comprenait qui retournait tout le monde contre elle.

Elle saisit le téléphone, copia le message de Camille dans son propre téléphone elle aurait une preuve. Puis elle reposa lappareil exactement à sa place.

Romain secouait la neige dans lentrée :

Jai pris du pain, et ton chocolat préféré, aux noisettes. Jai pensé, Lodie, peut-être quon pourrait…

Romain, coupa-t-elle.

Oui, cest bien moi ! Tu tattendais à quelquun dautre, hein ? blagua-t-il.

Mais Élodie ne rit pas.

De quoi te parle Camille par message ? demanda-t-elle.

Romain se souvint que, pour échapper à laccusation, il fallait attaquer le premier :

Tas fouillé dans mon téléphone, pendant mon absence ??

Tactique classique. Retourner la faute.

Peu importe ce que jai fait, Romain. Je veux que tu expliques. Maintenant.

Romain prit quelques secondes, son visage passant de la colère à la panique.

Cest rien Lodie, elle est jeune, elle boude pour un rien.

Elle boude quoi, au juste ? Parce que je lui ai demandé de grandir ?

Oui, cest pas facile pour elle de se passer de largent facile… Mais ça lui passera, tinquiète.

Et ce sont tes parents, elle les a montés contre moi ?

Euh… oui, avoua-t-il, Jai même essayé dexpliquer, que cest notre argent, que Camille doit voler de ses propres ailes… Maman a réagi au quart de tour : Élodie ta enlevé à ta famille ! Mais moi, cest pas ce que je pense…

Pourtant, tu as annulé le mariage Très bien. Sa sœur monte la famille contre moi, jai compris. Je ne peux plus faire semblant. Et toi, tu veux mépouser ? Ou juste repousser parce que tu noses pas dire non à maman ?

Bien sûr que je veux tépouser ! Mais je peux pas Peut-être plus tard quand tout sera calmé

Voilà la vérité.

Tu sais, Romain Jai compris quelque chose Je ne veux pas épouser quelquun qui doute de son amour, et qui tremble à chaque caprice de sa sœur. Finalement, cest une chance que ce mariage nait pas lieu.

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Il n’y aura pas de mariage — Pourquoi tu es si silencieux aujourd’hui ? demanda Camille. On avait pourtant prévu d’aller choisir les meubles de notre chambre samedi. Mais tu as l’air triste… Qu’est-ce qui ne va pas ? Paul savait : c’était maintenant ou jamais. Il fallait parler aujourd’hui. — Camille… Je dois te dire quelque chose. À propos du mariage. Camille attendait cette discussion depuis longtemps. Ils étaient tombés d’accord sur un mariage intime, mais elle voyait bien que Paul rêvait de lui offrir quelque chose de grand, avec beaucoup d’amis, des photos, un traiteur… Comme elle attendait ce moment ! — Tu sais quoi, inutile de tourner autour du pot. Je crois deviner ce que tu vas dire, sourit Camille. Mais Paul déclara : — Je crois qu’on devrait… Je crois qu’on devrait reporter le mariage. Ce n’était pas du tout la discussion à laquelle elle s’attendait. — Reporter ? s’étonna-t-elle, médusée. Tu me fais quoi là ? Pourquoi ? On parlait encore il y a deux heures de commander les faire-part… C’est toi qui voulais choisir le modèle… On a longuement discuté de la liste des invités ! Tu as changé d’avis, tu ne veux plus m’épouser ? Comme dans un téléfilm, il allait lui annoncer qu’il ne l’aimait plus. Mais Paul ne suivit aucun scénario. — C’est juste que… en ce moment les finances sont compliquées, marmonna-t-il. Mon salaire arrive avec retard. On ne met rien de côté. Et puis… Ça fait seulement six mois qu’on vit ensemble. Tu ne trouves pas que c’est un peu tôt ? — Un peu tôt ? s’étrangla Camille. Paul, ça fait trois ans qu’on est ensemble ! Trois ans de relation, six mois sous le même toit, et tu dis que c’est “trop tôt” ? Paul n’avait plus l’air inquiet. — Allez Camille, ne commence pas. Je ne veux pas de dispute. C’est juste… une pause. Ce n’est pas que je ne veux plus me marier, mais un mariage, c’est cher. — D’accord… alors je propose qu’on se marie simplement, juste toi et moi, puis on célèbrera avec nos amis. — Non, Camille, ce ne serait pas un vrai mariage. — Eh bien tant pis, ce vrai mariage, on s’en passera ! — Mais tu en rêvais… — J’y survivrai ! Drôles d’excuses, pensa-t-elle. — Camille… — Dis-moi franchement : il y a autre chose ? Tu n’es plus sûr de m’aimer ? Ou tu as rencontré quelqu’un ? Parce que sincèrement “le mariage c’est cher”, c’est un peu léger comme argument. Paul secoua la tête. — Non, Camille, je te le jure. Je veux juste que tout soit parfait, tu comprends ? Et là, ce n’est pas possible. Et puis, oui, six mois… Il faut qu’on s’habitue vraiment l’un à l’autre… Il n’avait pas tellement tort… Il était convaincant, mais Camille avait l’intuition que quelque chose clochait. Rarement Paul s’était autant donné de mal pour la convaincre de quoi que ce soit. C’est pourtant lui qui, il y a peu, voulait foncer pour se marier au plus vite. Mais elle fit semblant d’y croire. Après cette discussion, Paul devint le petit-ami parfait, attentif au moindre détail qu’il ignorait avant, comme s’il voulait se racheter du report du mariage. Au magasin, il lui demandait toujours son avis… il faisait la vaisselle sans qu’on le lui demande… Mais il était sombre. Pas juste songeur, mais vraiment soucieux, soupirant la nuit, évitant les questions de Camille par un “non, je suis juste crevé”. Camille évitait de lui mettre la pression. “Plus tard, plus tard, plus tard,” murmurait sa petite voix intérieure. Deux semaines plus tard, on les invita chez les parents de Paul. Camille rechignait : elle n’en avait pas envie. Et puis, Paul n’abordait plus du tout le sujet du mariage, or ses parents poseraient forcément la question : situation délicate. Mais il fallut y aller. Et bien sûr, la question du mariage vint sur le tapis. — Alors, quand est-ce que vous allez nous annoncer une bonne nouvelle ? demanda sa mère, dès que le père s’éloigna pour regarder la télé. On a déjà repéré une salle pour le banquet, une table pour vingt personnes. On la réserve pour quel jour ? Paul était aussi morose que Camille. Quoi réserver ? Il n’y aura rien. — Maman, on a dit : on reporte, répondit-il d’une voix éteinte. — On reporte ? Pourquoi ? Tu manques d’argent ? Paul, tu aurais pu y penser avant ! Après le dîner, pendant que les hommes se passionnaient pour la chaîne hi-fi défectueuse, Camille alla à la salle de bain se rafraîchir. Tout était impeccable. Pas un grain de poussière. Même pas un tube de crème, juste du shampoing et du gel douche : sa future belle-mère préfère garder ses affaires de beauté dans sa chambre. Camille avait toujours trouvé ça fastidieux d’aller les chercher à chaque fois. Elle venait de se sécher le visage quand elle capta des voix… Les murs portaient tous les secrets à travers les carreaux. Paul était revenu à la cuisine et parlait à sa mère, et Camille entendit… — …Paul, tu n’as pas décidé de quitter Camille, au moins ? Camille s’immobilisa, la serviette contre le menton. Quoi ? Elle ne se mentirait pas, elle avait bien entendu. Tout doucement, elle colla l’oreille au carrelage. — Maman, je t’ai dit. On reporte. Mais on ne s’est pas séparés. — Reporter, c’est une excuse ! siffla Madame Lefèvre. Je le vois bien que tu souffres. Pourquoi t’obstiner ? Ce n’est pas une femme pour toi. Une femme doit écouter son mari, et elle… Pourquoi te marier si c’est pour divorcer dans un an ? — Je l’aime, maman, dit Paul. Camille en eut presque les larmes aux yeux. Mais la suite lui coupa toute émotion. — Tu l’aimes ? Cette fille est maligne, Paul. Je te l’ai dit ! Elle t’a déjà détourné de ta famille, alors qu’elle est même pas encore ta femme. Tu n’aides plus ta sœur, tu ne viens plus à la maison de campagne… Elle te transforme, et pas en mieux. Camille resta scotchée contre le mur, l’oreille collée contre le froid du carrelage. “Détourné de la famille” ? Jamais elle n’avait cherché cela ! Elle avait toujours soigné ses relations avec les parents de Paul, même quand Monsieur Lefèvre n’avait pas manqué de critiquer sa nouvelle coupe… Elle avait ravalé sa fierté ! Jamais elle n’avait volontairement retourné Paul contre sa famille. Au contraire : elle le poussait à les voir plus souvent, car elle savait combien sa famille comptait pour lui. D’un coup, elle comprit : ce report du mariage, ce n’était pas à cause de l’argent. C’était sa mère, qui mentait effrontément, qui ne voulait pas de ce mariage ! Elle retourna vite dans la cuisine. — Ah, Camille ! On disait justement qu’il ne faut pas trop tarder pour aller à la mairie. Je comprends qu’on soit jeunes, mais la vie sans l’anneau, je ne peux pas la cautionner, lâcha Madame Lefèvre d’un ton faussement chaleureux. Charmant. — Bien sûr, Madame Lefèvre, répondit Camille, on va attendre d’avoir un peu d’économies et on y va. Hein, Paul ? — Oui Camille, on peut dire qu’on est déjà mariés, ajouta-t-il. Ce soir-là, sur la route du retour, Paul essaya de l’enlacer, mais Camille se dégagea. Elle ne savait plus comment aborder le sujet. Faut-il lui en parler, d’ailleurs ? Car, s’il ne l’a pas quittée malgré ses parents, il doit l’aimer, non ? Mais la noce était annulée. — Tu avais l’air bizarre quand ta mère parlait, dit-elle, contemplant les lumières du quai au loin. — Moi ? Non, elle veut juste qu’on se marie vite, c’est tout… — Ne mens pas. Elle ne presse pas. Elle est contre. Elle dit que je t’ai retourné contre elle. Et elle voudrait qu’on se sépare. Paul serra le volant. — Donc tu as entendu ? Camille, maman a peur qu’une fois marié, je l’oublie. C’est classique. Ne te formalise pas pour ça. Ça lui passera. Les propos de sa mère la blessaient peu. Ce qui la dérangeait, c’était l’attitude de Paul : il ne l’avait pas défendue. Il avait acquiescé pour éviter le conflit. Le sujet “mariage” resta en suspens. Paul était toujours aussi sombre, et à chaque allusion à l’avenir, sa seule réponse était : “un jour peut-être…” C’est alors que Camille tomba sur le téléphone de Paul, non verrouillé. “Juste pour voir l’heure, pensa-t-elle. Je ne lirai pas les messages. Enfin… juste un coup d’œil.” Un message s’affichait, envoyé par sa sœur, Julie. Julie avait deux ans de moins que Camille, mais se comportait comme si elle en avait douze : pas de boulot, pas d’études, toujours chez les parents. Le message était clair : — Je peux toujours courir pour avoir de l’argent. T’es encore sous sa coupe. Vas-y, vis ta vie avec elle, si cette fille compte plus que ta propre famille. Camille relut : “Encore sous sa coupe”. Un souvenir lui revint… Avant l’annulation du mariage, Julie avait encore sollicité Paul pour de l’argent. Camille avait craqué : — Paul, elle a vingt-sept ans, habite encore chez vos parents et te demande de payer ses loisirs ! Faut arrêter. On n’a pas un budget extensible. Normal : son salaire à elle rentrait aussi dans le foyer et elle ne tenait pas à entretenir la famille de Paul. Il avait fini par admettre : “Oui, tu as raison Camille, il faut arrêter ça.” Maintenant, tout s’éclairait. Elle prit le téléphone, copia le texto de Julie et se l’envoya, comme preuve. Puis elle remit tout en place. Paul rentrait, chargé de neige : — J’ai pris du pain, et aussi ton chocolat préféré, avec des noisettes. Je me disais que… Camille ? — Paul, coupa-t-elle. — Qui tu attendais, à part moi ? plaisanta-t-il. Mais Camille n’avait pas le cœur à plaisanter. — Qu’est-ce que Julie te raconte par message, au juste ? Paul, sur la défensive, répondit tout de suite : — Quoi, t’as fouillé dans mon téléphone pendant que j’étais dehors ? Classique tentative de détourner l’attention. — Ce n’est pas la question, Paul. J’aimerais que tu répondes clairement. Maintenant. Après quelques secondes, il s’adoucit, passant de la colère à l’anxiété. — Écoute Camille, ne t’en fais pas. Elle est immature, elle boude dès qu’on lui dit non. — Elle boude quoi ? Que j’ai suggéré qu’elle bosse enfin ? insista Camille. — Elle a toujours eu l’habitude de me demander de l’argent. C’est difficile de s’en passer. Mais ça va passer. — C’est elle qui a monté tes parents contre moi ? — Ben… oui, admit-il. J’ai essayé d’expliquer que c’était notre argent, que Julie devait comprendre… Mais maman est montée tout de suite sur ses grands chevaux : “Camille t’a transformé en pantin, tu délaisses ta famille à cause d’elle !” Mais moi, je ne pense pas comme ça… — Pourtant, tu as annulé le mariage… Ok. Sa jalousie, tes parents… Moi, je n’en peux plus de tout ça. Mais toi, au fond, qu’est-ce que tu veux ? Tu veux vraiment m’épouser, ou tu retardes juste parce que tu es incapable de dire non à ta mère ? — Bien sûr que je veux t’épouser ! Mais pas maintenant… On verra, quand tout sera rentré dans l’ordre… Voilà. — Tu sais, Paul, je viens de comprendre une chose… Je ne veux pas me marier avec quelqu’un qui doute de ses sentiments et qui tremble dès que sa sœur tousse. Finalement, c’est très bien qu’on n’ait pas fait ce mariage.
Cachée dans le débarras, à l’instant où son fils rentre, Véra se fige en écoutant sa conversation téléphoniqueSoudain, la voix du garçon révèle un secret qui pourrait bouleverser toute leur famille.