Le plus important
La fièvre de Capucine est montée avec une rapidité terrifiante. Le thermomètre affichait 40,5°C, et presque aussitôt, les convulsions ont commencé. Le petit corps de ma fille se cambrait dune façon si violente que je suis restée figée, incrédule, avant de me précipiter vers elle, les mains tremblantes.
Très vite, Capucine sest mise à suffoquer, la bouche pleine de mousse, sa respiration heurtée, comme étranglée intérieurement. Jai voulu lui ouvrir la bouche mes doigts glissaient, refusaient dobéir, mais jy suis finalement parvenue. Soudain, sa petite silhouette sest affaissée, plongée dans linconscience. Cinq minutes ? Dix ? Impossible de le savoir. Le temps sécoulait non plus en secondes, mais en basses sourdes de mon cœur affolé, frappant à mes tempes.
J’ai veillé à ce que sa langue ne bouche pas ses voies respiratoires, tenant sa tête alors que les spasmes la parcouraient, tels des décharges de courant. Il nexistait plus rien autour : Capucine devait reprendre son souffle. Capucine devait revenir à moi.
Je criais à la cuisine, aux murs, à lappartement silencieux, au ciel nocturne. Je criais son prénom au téléphone, composant le 15, avec une rage désespérée, comme si mon cri pouvait la ramener à la vie.
Jai appelé Sébastien, sanglotant et haletante, sans parvenir à dire plus que :
Capucine… Elle a failli… mourir…
Mais dans le combiné, Sébastien na entendu quun mot, court, terrible : morte.
Il sest effondré, frappé dune douleur vive, comme si un poignard incandescent lui transperçait la poitrine. Ses jambes se sont dérobées, et il a glissé du fauteuil au sol, sans un son, vidé soudain de toute force, de tout avenir, de toute pensée
On a tenté de le relever, de soutenir ses coudes, mais ses bras étaient de chiffon. Quelquun lui a tendu des gouttes, un autre un verre deau, un autre encore passait une main dans son dos toutes ces paroles de réconfort se fracassaient sur son désespoir, comme des vagues contre une digue de béton.
Sébastien narrivait pas à se reprendre. Les doigts tremblaient furieusement, le verre tressautait sur ses dents, et sa voix nétait plus quun râle brisé :
E-e… morte Ca-ca-pucine morte…
Ses lèvres étaient pâles, son souffle haché, ses mains comme étrangères.
Le chef Michel Dubois, sans perdre une seconde, la littéralement hissé par les bras pour le jeter sur le siège passager du grand 4×4 familial. Quand la portière claqua, cest en moi que lécho résonna.
Où ? Dis-moi où je dois temmener ! cria-t-il en le secouant.
Sébastien, hagard, les yeux écarquillés, restait figé comme un homme piégé entre cauchemar et réalité. Il ne clignait plus des yeux.
Lhôpital… pédiatrique municipal…, finit-il par articuler, chaque mot écorché sur les arêtes vives de la peur.
Lhôpital était loin infiniment loin pour un homme qui venait dentendre le pire mot du monde.
Michel Dubois écrasa laccélérateur, le 4×4 zigzaguant entre les files. Les feux tricolores étaient devenus des tâches indifférentes rouge, vert, quelle importance ?
À un carrefour, une Porsche noire a surgi devant eux, surgie de nulle part. Ils ont frôlé la collision de justesse. Michel a braqué, les pneus hurlant, des étincelles fusaient du bitume. La Porsche a filé, ne laissant dans lair que lodeur amère du caoutchouc brûlé et ce frisson glacial dêtre passé à un souffle de la mort.
Sébastien na rien remarqué. Les larmes coulaient, incontrôlables. Il sétait replié sur lui-même, la main sur la bouche pour ne pas exploser de douleur.
Et puis un éclair de mémoire comme si quelquun avait projeté un vieux film dans sa tête.
Capucine avait trois ans. Elle luttait contre une angine, le thermomètre affichait des chiffres qui figuraient langoisse. Lambulance lui avait injecté un médicament, prescrit des suppositoires.
Ma petite Capucine, debout sur le lit, fiévreuse, en pyjama à lapins, trempée de larmes. Je la suppliais depuis une demi-heure. Elle reniflait, frottait ses yeux des poings, et finit par céder avec gravité :
Bon mets-le mais tu lallumes pas, hein !
Sébastien, ce soir-là, avait failli tomber de rire sur le tapis. Quelques jours plus tôt, on était allés à la cathédrale Notre-Dame allumer un cierge et Capucine avait tout retenu avec son esprit logique denfant.
Michel Dubois a lancé la voiture sur le boulevard, baigné de lumière glacée.
Le souvenir suivant a frappé. Deux semaines plus tard, Capucine, petite acrobate, grimpe au sommet de larmoire normande. Dun coup, le meuble bascule et sécroule. Jai hurlé, Sébastien sest élancé trop tard. Un fracas immense a scié lappartement.
Capucine en réchappe des bleus, des larmes, une peur bleue, et une énorme plaque de chocolat quon lui offre pour la consoler. À la vue du chocolat, elle se tait soudain, sessuie le nez et demande :
Je peux en avoir deux morceaux dun coup ?
Pour Capucine, le chocolat, cest le bouton durgence du bonheur.
Sébastien sest dit, ce soir-là, que si on distribuait du chocolat dans les hôpitaux, on aurait peut-être déjà inventé limmortalité.
Après cela le silence du salon, la lampe qui tamise la pièce.
Je lui ai dit :
Demain, on ira à léglise, on allumera un cierge pour la santé.
Et Capucine, très sérieuse :
Cest dans les fesses, le cierge ?
Jai éclaté de rire, me cachant le visage, et Capucine restait là, interloquée, cherchant à comprendre ce qui nous faisait autant rire.
Et maintenant, dans la voiture, cette phrase me transperce le cœur, tant elle est la vie même, absurde, précieuse.
La vie de ma fille.
Michel, le chef, est finalement arrivé à lhôpital. Le 4×4 sest arrêté brutalement, comme sil nosait rester une seconde de plus.
Capucine est en vie, furent les premiers mots que Sébastien entendit. Elle a été immédiatement emmenée en réanimation. Cela fait des heures, et les médecins ne disent rien.
Jai pu la rejoindre. À Sébastien, il ne restait quà attendre. Et prier…
——-
Il était une heure du matin, ce moment où le monde sarrête, figé dans une solitude parfaite. Sébastien leva les yeux et cherche du regard la fenêtre du deuxième étage, celle où son enfant se battait pour chaque souffle.
Dans la nuit, telle une ombre, je suis apparue derrière la vitre. Je restais droite, les bras le long du corps, regardant au loin, sans geste, sans un mot, comme une silhouette damour attachée à ne pas disparaître.
Sébastien me fit signe, appelant au secours sans réponse. Mon téléphone vibra ; je ne répondais pas. Jétais là, fantôme obstiné, statufiée.
Soudain, son téléphone sonna. Bref. Sec.
On lui dit :
Venez.
Puis on raccrocha net.
Langoisse le submergea, si épaisse quil lui semblait respirer du sirop. Il peinait à se lever ; ses jambes étaient rivées au sol, son corps refusait davancer, comme retenu par la terre elle-même, pour lempêcher dentendre lannonce fatale.
Il savait quil devait aller, mais la peur lenchaînait.
À ce moment, une infirmière sortit : jeune, épuisée, en Crocs déjà usées. Elle sapprocha doucement.
Sébastien la fixa, et tout en lui sécroula.
Cétait la fin, il en était sûr. Cétait le moment. Mais, penchée vers lui, elle parla doucement, distinctement, comme on annonce un verdict mais un verdict lumineux :
Elle vivra. La crise est passée…
Le monde tangua.
Ses lèvres tremblaient, devenues étrangères, impuissantes, comme si elles ne lui appartenaient plus. Il tenta de parler, de dire merci, ou mon Dieu, ou simplement de respirer, mais rien ne vint. Seuls les commissures de ses lèvres remuaient, ses mains tremblaient, et des larmes brûlantes, vraies roulaient sur ses joues.
—–
Après cette nuit, beaucoup de choses ont cessé de compter pour Sébastien.
Il navait plus peur de perdre son travail, ni de paraître ridicule ou désemparé. Seul subsistait le souvenir de cette nuit, cette prise de conscience brutale que tout peut sarrêter en une seconde, que la personne pour qui on déplacerait des montagnes peut disparaître dun souffle.
Rien dautre nexistait vraiment.
Comme si le monde sétait divisé en deux : lavant, et laprès, séparés par une mince ligne de peur.
Tous les autres soucis devinrent insignifiants, bruit inutile avant le vrai silence.







