Refuse ! Tu m’avais promis de démissionner !

Refuse! Tu mavais juré que tu quitterais ton poste!
Kévin, tu as perdu la tête? sécria Clémence, en reprenant ses esprits. Qui renonce à un tel emploi? Tu sais combien ça paie?
Cest pour largent, réponditil avec dédain. Ou bien le pouvoir ta rendu folle?

Le lecteur napprécie jamais les scènes où lhéroïne sanglote en tenant une tasse de thé tiède. Mais il faut bien que notre héroïne, qui ne boit jamais de café, réfléchisse profondément à côté dune boisson quelconque. On pourrait remplacer le thé par du jus de pomme, du cidre ou même du lait, mais le désespoir ne sallégera pas pour autant.

Clémence était assise dans un fauteuil moelleux, mais dune manière très inconfortable: sur le bord, la tête penchée sur une tasse de thé déjà refroidi. Ses pensées étaient lourdes, la situation semblait sans issue. Un seul soulagement: son fils ne voyait rien de tout cela. Le centre sportif où il était inscrit pour un mois lavait éloigné de ses parents, promettant de le ramener heureux et satisfait. Le centre ne faisait qualimenter légèrement le poids de ses réflexions, mais la vraie raison était Kévin, son mari.

Le mot «était» laisse planer le doute: estil encore son époux ou étaitil la été? Voilà le dilemme de Clémence, son mari à la Schrödinger: présent ou disparu?

La dernière phrase de Kévin avant de claquer la porte résonna comme un éclair:
Tout! Je ne veux plus te voir! Tu as gâché ma vie! Je pars!

Tout était clair, il était parti, mais le texte nindiquait pas si cétait pour un temps ou pour toujours. Pas de précision, aucune réponse.

En remontant le fil du scandale, on comprend que le coupable était le centre sportif où était envoyé le fils de Clémence. Elle avait payé les frais avec sa prime, sans épuiser toute la somme. Kévin sétait indigné:
Jeter quarante mille euros du budget familial, cest pas compliqué! Mais il fallait en discuter! Nos besoins ont peutêtre changé!

Clémence, haussant les épaules, répliqua:
Largent est là! Si on veut quelque chose, on lachète!

Kévin, sortant de la pièce, criait encore plus fort, blessant son épouse, et quatorze ans de mariage se fissuraient sous ces mots. Clémence, à son avis, navait rien fait de mal, tandis que Kévin la traitait de la pire des femmes.

Si tu maimais, tu ne timmiscerais pas là où il ne faut pas! Tu devrais rester tranquille, profiter de la vie! Mais toi, tu ne veux que te lever au-dessus de tout!

Et moi dans tout ça? Tu ne penses quà toi! Si tu pensais à notre famille, tu serais la femme modèle!

Clémence ne comprenait pas ce quelle avait raté. Elle travaillait, soccupait du foyer, élevait son fils, chérissait son mari. Elle avait même posé la question directement, mais les réponses nétaient que cris, accusations et reproches.

Quoi? Pourquoi? Pour quelle raison? demandaitelle, le thé continuant à refroidir. Et surtout, si largent saccumule depuis longtemps, pourquoi maintenant? Le centre sportif sen mêle encore

***

Les immeubles de bureaux à Paris ressemblent à un labyrinthe: sans plan, on ne trouve jamais la société recherchée. Mais les salariés finissent par connaître chaque recoin, chaque escalier, comme un véritable fourmilier daffaires. Cest dans ce fourmilier que Clémence et Kévin se sont rencontrés.

Tous deux étaient télévendeurs, engagés sans diplôme, munis dun téléphone et dune base de prospects froids. Leur travail consistait à appeler des clients toute la journée pour proposer des services ou des produits. Au moment de leur rencontre, ils étaient déjà confirmés dans leurs postes, mais la tension les poussait à fuir le bureau à la pause déjeuner, se retrouvant dans le parc adjacent.

Ils travaillaient dans des entreprises différentes ; sans ce parc, le hasard ne les aurait peutêtre jamais réunis. Lorsque deux personnes partagent les mêmes soucis, leurs phrases de colère se complètent, leurs âmes se rapprochent. Une sympathie naquit, et leur mariage, bien que bref, semblait inévitable.

Ils décidèrent de ne pas se précipiter pour avoir des enfants. Clémence possédait un petit appartement hérité de sa grandmère, mais elle voulait que cet espace soit rempli damour, ce qui nécessitait du travail. La jeunesse impose ses lois, et le jeune couple voulait se donner corps et âme. Le soir, ils partageaient succès et erreurs professionnelles.

Après trois ans de mariage, le sujet surgit:

On ma proposé une promotion, annonça Clémence. Et je suis enceinte.

Ah! Quelle bonne nouvelle! sexclama Kévin.

Questce qui te réjouit le plus? demandaelle avec un sourire.

Le bébé, évidemment! La promotion ne disparaîtra pas! Mais il faut bien le mettre au monde!

Clémence comprit plus tard que Kévin avait choisi, à ce momentlà, le bébé plutôt quune promotion qui ne lui était pas encore offerte. Pendant son congé maternité, toute la charge financière retombait sur Kévin, qui devait redoubler defforts. Le salaire du commercial était un fixe modeste, le reste dépendant des commissions; plus de ventes, plus de revenu. Kévin fit de son mieux, mais aucune promotion ne vint.

À la sortie du congé, on proposa à Clémence la même promotion quelle avait refusée à cause de sa grossesse. Depuis, une légère tension sest installée. Clémence la attribuée à une jalousie envers son fils, tandis que Kévin restait tard au bureau.

Leur double promotion fut une fête à double tranchant: Kévin devint chef déquipe, Clémence dirigeait un département. Kévin, peu enthousiaste pour les félicitations, était généreux quand on le remerciait. Il commença alors à pousser lidée que Clémence devrait davantage se consacrer à la maison et à lenfant.

Bientôt, je serai à la tête du service, ditil. Pourquoi rester enfermé dans ces bureaux poussiéreux? Tu sais bien que tu ferais mieux à la maison avec le petit!

Kévin, je ne peux pas partir maintenant que lon vient de me faire confiance, rétorquaelle. On compte sur moi!

Donc le travail prime sur la famille?

Clémence, qui réussissait à gérer tout, proposa:

Daccord, je finirai les missions en cours, puis je quitterai le poste.

Kévin accepta, ignorant le plan de la direction qui voulait mettre Clémence à la tête dune filiale. Il fut surpris lorsque celleci lui remit un ordre de service.

Je nai même pas été consultée! sécriaelle, désemparée. Le directeur est arrivé, ma remis les papiers, les félicitations, et je nai pas eu le temps de dire quoi que ce soit.

Refuse! lança Kévin avec détermination. Lundi, reviens au travail et refuse! Tu mas promis que tu démissionnerais!

Kévin, tu as perdu la raison? demanda Clémence, revenant à elle. Qui renonce à un tel poste? Tu sais quel salaire ça rapporte?

Nous pourrons rénover la maison, acheter une voiture, inscrire Victor à une bonne école!
Nous pourrons partir en vacances sans devoir économiser trois ans!

Cest largent qui te motive, répliquail, méprisant. Ou le pouvoir?

Jai dabord la famille en tête, réponditelle. Je gère le travail, la maison, tout est propre et organisé. Je trouve toujours du temps pour toi.

Kévin cessa de râler quand Clémence acheta une voiture, lui confia les clés, et tout revint à la normale. Les rénovations furent terminées, Victor entra dans une bonne école, ils partirent deux fois par an en vacances.

Puis un nouveau problème surgit:

Il nous faut une seconde voiture, ditelle. Mais je ne me souviens plus comment conduire la première.

Mais je ne suis plus utile comme chauffeur?

Clémence, qui travaillait encore dans le même immeuble, répondit:

On me transfère au siège, au cœur de Lyon, et si tu me ramènes chaque matin, tu seras en retard à cause des embouteillages.

Daccord, soupira Kévin, un peu résigné. Mais fautil vraiment changer de bureau?

Nous lavons déjà fait, rappelaelle. Profite tant que la direction sintéresse à toi; prends tout ce quelle offre.

Le temps passera, les jeunes prendront la relève, alors il faut économiser maintenant pour ne pas regretter les opportunités perdues.

Kévin acquiesça à contrecoeur.

Le centre sportif revint à la charge: quarante mille euros, léquivalent de plus de la moitié du salaire de Kévin, pour linscription de Victor. Clémence, convaincue que cela serait bénéfique, trancha le paiement sans hésiter.

Ce nétait que le début, mais les pensées de Clémence se structuraient enfin.

Lenvie! sécriaelle, réalisant que Kévin navait jamais quitté son poste de senior. Quarante mille euros, plus de la moitié de son salaire! Il navait monté quun seul échelon en quinze ans.

Les souvenirs affluèrent: Kévin lavait pressée de démissionner pour devenir femme au foyer, lempêchant davancer. Quand la rupture devint impossible, Kévin cracha sous la pression.

Le bruit dune clé tournant dans la serrure interrompit Clémence. Cétait Kévin. Elle sappuya contre le dossier du fauteuil, détendue.

Je suis rentré, déclarail en entrant.
Pour tes affaires? demandaelle.

Il la fixa avec mépris.

Je suis rentré à la maison!

Non! répliquaelle, moqueuse. Tu es revenu chercher tes affaires! Je ne veux plus vivre avec toi!

Pardon, sexcusatil en se dirigeant vers le canapé.

Pas question de te pardonner! Je nai rien à te devoir! Je ne suis pas responsable de tes échecs! Jai toujours géré le travail, la maison, le fils, et je tai donné toute mon attention!

Tu te sens supérieure maintenant? criatil. Tout le monde sait comment tu as obtenu tes promotions!

Le thé était déjà froid. Kévin essuya son visage.

En repensant à la prochaine tasse, Clémence réalisa que dès le début de leur relation, Kévin avait été animé par un esprit de compétition. Plus le fossé sélargissait, plus il détruisait lamour quil professait. Quant à savoir si cet amour existait vraiment, elle le jugerait autour dune autre tasse.

Peutêtre que lon ne doit pas attendre que le thé refroidisse? Après tout, on le boit toujours chaud.

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