Le craquement sec dune branche sous son pied, Étienne ne lentendit même pas. En un instant, tout lunivers se renversa, se mit à tournoyer devant ses yeux en un kaléidoscope éclatant, avant dexploser en une multitude détincelles qui, dans la seconde qui suivit, se rassemblèrent en une unique douleur fulgurante, juste au-dessus de son coude gauche.
Aïe… gémit Étienne en tenant de sa main valide son bras blessé, et tout de suite, un cri de douleur séchappa de lui.
Étienne ! sexclama sa camarade, Capucine, qui se précipita à genoux devant lui Tu as mal ?
Non mais bien sûr, cest un vrai bonheur ! maugréa-t-il, le visage contracté, cherchant à masquer ses larmes.
Capucine avança sa paume, effleura légèrement lépaule dÉtienne.
Mais lâche-moi ! siffla-t-il soudain, dun ton cassant en plantant dans les yeux de son amie un regard noir Tu vois bien que jai mal ! Touche-moi pas !
Lhumiliation dÉtienne était double. D’abord, il avait visiblement la fracture dun bras, ce qui lui promettait un long mois compliqué, recevant les moqueries de ses copains à propos du plâtre inévitable. Mais par-dessus tout, cest lui, et lui seul, qui avait choisi de grimper à cet arbre pour impressionner Capucine de son agilité et de sa bravoure. Accepter la première raison était déjà pénible, mais la seconde le mettait hors de lui. Non seulement il sétait ridiculisé devant elle, mais en plus, maintenant, elle voulait le plaindre !
Dun geste brusque, il se leva, retenant son bras inerte contre lui, et se dirigea à pas décidés vers lhôpital.
Étienne, ne tinquiète pas, Étienne ! Capucine trottinait à côté, cherchant à encourager et rassurer son ami Tout va bien se passer, Étienne ! Tout ira bien !
Laisse-moi, sarrêta-t-il net, la foudroyant du regard avant de cracher sur le trottoir Quest-ce qui va bien se passer ? Tu piges pas que jai le bras cassé ? Va-ten chez toi, tu ménerves !
Sur ces mots il séloigna sans se retourner, laissant Capucine debout, écarquillant de grands yeux gris-verts, répétant à voix basse :
Tout ira bien, Étienne… tout ira bien…
***
Monsieur Étienne Lambert, si nous ne recevons pas le virement dici vingt-quatre heures, nous serons forcément contrariés. Ah, jallais oublier : la météo annonce du verglas demain matin. Alors prudence au volant, vous savez, une voiture peut facilement déraper par ce temps… Les accidents, on ne sait jamais. Je vous souhaite une bonne journée.
La voix sinterrompit, laissant place au silence. Étienne balança son téléphone sur le bureau et, tirant nerveusement ses cheveux, saffaissa contre le dossier de son fauteuil.
Où voulez-vous que je trouve cet argent ? Ce versement était prévu seulement pour le mois prochain…
Après un profond soupir, il reprit son téléphone, composa un autre numéro et le porta à son oreille.
Madame Dubois, vous pourriez transférer aujourdhui le paiement à nos partenaires du groupe pour la livraison du matériel ?
Mais… Monsieur Lambert…
Oui ou non ?
Oui, mais cela va entraver le calendrier actuel de paiements…
Peu importe, on verra plus tard ! Faites le virement sur le compte du groupe avant ce soir.
Entendu, mais après il y aura des complications…
Il coupa la communication sans lécouter davantage, puis abattit rageusement son poing sur laccoudoir du fauteuil.
Maudits sangsues…
Quelque chose dinattendu toucha doucement son épaule, le faisant tressaillir et sursauter.
Alexandra, je tai déjà demandé de ne pas venir me déranger quand je travaille, non ?
Sa femme, Alexandra, vint effleurer son oreille dun baiser et passa sa main dans ses cheveux.
Étienne, surtout, ne ténerve pas, daccord ? Tout va bien se passer.
Tu ménerves avec ton “ça va aller” ! Tu piges pas ? Demain, ils me font la peau, tu le comprends ? Ça ira, tu dis ?
Hors de lui, Étienne bondit debout, repoussa Alexandra en agrippant ses bras.
Tu faisais quoi là ? Encore ta soupe ? Va la finir ! Fiche-moi la paix, cest déjà assez dur !
Avec un soupir, Alexandra se dirigea vers la porte. Sur le seuil, elle se retourna et souffla encore trois mots, sans que leur écho ne sefface du bureau…
***
Tu sais… Je suis là, presque à la fin du chemin, et je repense à toute notre vie…
Le vieux monsieur entrouvrit les yeux et contempla sa femme, elle aussi vieillie. Son visage, jadis lumineux, sétait orné de mille rides, ses épaules sétaient affaissées et sa posture nétait plus aussi droite quautrefois. Elle, sans lâcher sa main, réajusta délicatement la perfusion avant de lui sourire en silence.
Chaque fois que je me retrouvais dans une impasse, que je risquais ma peau, que le pire marrivait… tu venais, et tu me murmurais sans cesse la même phrase. Tu te rends pas compte à quel point elle me mettait hors de moi. Je voulais presque t’étrangler, tentends ! Ta naïveté me rendait fou, il tenta un sourire, fut pris dune longue quinte de toux, et quand elle eut fini par se calmer, il reprit : Je me cassais bras et jambes, on ma menacé vingt fois, jai tout perdu, jai touché le fond… Toujours, toi, tu me redisais ça : “Tout ira bien”. Et tu nas jamais menti, incroyable. Comment tu savais, hein ?
Je ne savais rien, Étienne, souffla la vieille dame Tu pensais que je te parlais à toi ? Cest à moi-même que je murmurais ça, pour ne pas me noyer dans le chagrin. Je tai aimé comme une folle toute ma vie. Tu étais toute mon existence, tu comprends ? Quand tu avais mal, jen crevais à lintérieur. Jai pleuré, jai veillé la nuit, et inlassablement je me disais : “Même si le ciel me tombe dessus, sil est en vie, tout ira bien”.
Le vieil homme ferma un instant les yeux, serra doucement la main de sa femme, ses mots semblaient lui coûter un effort immense.
Alors voilà… Et moi, tout ce temps, je ten voulais. Tu me pardonnes, ma petite Alexandra ? Toute une vie à côté de toi, et je nai jamais compris. Quel idiot, vraiment.
La vieille dame essuya discrètement une larme sur sa joue et se pencha sur le visage de son mari.
Étienne, ten fais pas…
Elle marqua une pause, plongea son regard dans le sien, puis vint poser la tête sur sa poitrine immobile, continuant à caresser tendrement sa main qui refroidissait peu à peu.
Tout a bien été, mon petit Étienne, tout a bien été…







