Quand les «amis » débarquent les mains vides devant une table de fête… et que j’ai fermé la porte du frigo : ou comment j’ai compris qu’un frigo fermé vaut mieux qu’un cœur ouvert aux profiteurs – Histoire de nouveaux propriétaires, d’un repas gargantuesque, de critiques acerbes, et du jour où j’ai tourné la page sur de fausses amitiés

Les amis étaient arrivés les mains vides devant une table dressée de victuailles, et je refermai doucement la porte du réfrigérateur.

Paul, est-ce que tu es certain que trois kilos déchine de porc suffiront ? La dernière fois, ils avaient tout englouti, jusquà saucer la mie de pain avec la sauce. Et puis Hélène avait même demandé un tupperware, soi-disant pour son chat, mais après elle a mis la photo de mon rôti sur les réseaux comme si cétait sa propre réussite culinaire

Élodie triturait nerveusement le coin dun torchon, contemplant son royaume ravagé : la cuisine. Il nétait que midi, et pourtant elle vacillait déjà sur ses jambes, épuisée depuis laube. Levée à six heures : dabord le marché, pour choisir la meilleure viande, ensuite le Monoprix pour lalcool raffiné et les douceurs, puis la découpe, la cuisson, la friture à nen plus finir.

Paul, son époux, pelait des pommes de terre devant lévier avec une lassitude discrète que trahissait surtout la pile croissante dépluchures. Mais il sefforçait de garder ses mots doux.

Élo, franchement, tu nexagères pas un peu ? Trois kilos pour quatre invités et nous deux ? Ça fait un demi-kilo par personne ! Ils vont exploser. Et tu as déjà mis le paquet : du saumon, du caviar, des salades, on dirait un buffet de noces. Pourtant cest juste notre crémaillère, avec un peu de retard.

Tu ne comprends pas, balaya Élodie tout en surveillant lépaisse sauce qui mijotait. Ce sont nos vieux amis : Chantal avec Bernard, et Hélène avec Patrick. Cela fait une éternité que nous ne les avons pas vus ; ils viennent exprès de lautre côté de Paris. Si la table est chiche, ils penseront quon a pris la grosse tête depuis quon a acheté cet appartement et quon garde tout pour nous.

Élodie avait ça dans le sang, laccueil, hérité de sa grand-mère capable de cuisiner pour un bataillon avec trois fois rien. Pour elle, une table pauvre était une offense personnelle. Si on recevait, alors cétait la fête, les mets débordaient du buffet. Elle avait passé la semaine à établir le menu, dénichant des recettes, mettant de côté sur sa paie le nécessaire pour acheter ce cognac hors de prix quaimait Bernard et ce Bourgogne que préférait Chantal.

Ils pourraient aussi ramener quelque chose, marmonna Paul. À l’anniversaire de Patrick, nous avons apporté un cadeau, notre propre champagne, et tu as préparé le gâteau. Et eux ? Souviens-toi de leur réception improvisée : du thé en sachet et des biscuits secs.

Ne sois pas rancunier, Paul, le gronda Élodie du regard. Cétait pas facile pour eux, ils venaient de finir les travaux, encore la tête dans les crédits. Aujourdhui les choses vont mieux : Bernard a eu sa promotion, Hélène narrête pas de parler de sa nouvelle fourrure. Peut-être quils apporteront quelque chose, des fruits, un dessert Jai bien glissé à Chantal que le sucré, cétait pour elles.

Cinq heures sonnèrent, l’appartement brillait, et le buffet était digne dune vitrine du Bon Marché. Au centre, trônait une terrine de langue en gelée. Autour, tournaient grace à des saladiers de macédoine maison (avec écrevisses, sil vous plaît !), du hareng sous manteau, parsemé dœufs de saumon, et d’appétissantes tranches de jambon de Bayonne fait maison. Dans le four, la fameuse échine de porc mijotait avec ses pommes de terre aux cèpes. Champagne, cognac, trois Bordeaux attendaient au frais.

Éreintée mais satisfaite, Élodie enfila sa plus belle robe, refit son chignon devant la glace et sinstalla dans le fauteuil, le cœur battant à lidée daccueillir ses amis sous son nouveau toit.

Jai le trac, confia-t-elle à Paul, qui boutonnait sa chemise. Cest la première soirée ici, jaimerais que tout soit parfait.

La sonnette retentit pile à dix-sept heures. Ponctualité irréprochable.

Élodie se précipita. Sur le palier : la joyeuse troupe. Chantal dans sa nouvelle veste de vison, qui coûtait le prix dun demi-salon, Bernard en blouson de cuir, Hélène toute maquillée et Patrick déjà rieur.

Bravo les nouveaux proprios ! hurla Chantal en envahissant lentrée, son parfum capiteux enveloppant Élodie. Alors, on visite le château ?

Tandis que Paul collectait à la hâte les manteaux, Élodie, le sourire crispé, détaillait les mains de ses amis. Ras : pas un sac, aucune boîte à gâteau, pas une bouteille dans le lot, même pas un ballotin de chocolat.

Euh, fit Élodie, mais sarrêta. Mal à laise de demander. Peut-être quils arrangent le reste dans la voiture ? Un cadeau caché dans une poche ?

Ces kilos envolés, cest nouveau ? sexclama Hélène en lembrassant, pédestre dans lentrée, avant de sengager vers le couloir. Et la déco, dites donc Cest épuré, mais un peu triste. Papier peint à peindre ? On se croirait au bureau, pas chez soi

On aime le style minimaliste, répondit Paul, un brin raide. Entrez au salon, la table vous attend.

Devant limmense buffet, Bernard sillumina :

Quel festin ! Vraiment, Élo, tu es la reine de la tambouille. On a jeûné tout le jour pour ta viande, cest dire !

Tous sinstallèrent. Élodie bondit chercher les cassolettes de champignons gratinés. Dans sa tête, lidée tournait : ils ont sûrement prévu une enveloppe, tout est dans la surprise ? Peut-être un cadeau généreux ?

À son retour, les saladiers étaient déjà pris dassaut, sans même attendre dofficielle toast.

Hmm, cette macédoine, une tuerie ! grogna Patrick, les joues pleines. Paul, tu verses ? Quon trinque, la gorge sèche !

Paul servit le champagne aux dames, le cognac aux messieurs.

Portons un toast à la crémaillère ! lança Bernard. Pour que ce logis tienne debout, que leau ne coule jamais sur les têtes, et puis santé !

Il vida la coupe et piocha déjà dans le saumon.

Dis donc, Élo, la vodka est tiède ! Fallait la mettre au congélo.

Elle sort du frigo, Bernard. Cinq degrés, comme il faut, répondit Élodie, sentant poindre une première vague dagacement.

Ça, cest pas assez. Une vraie vodka, ça doit faire des fils. Bon, va pour cette fois. Tu as du cognac sinon ? Jen prendrais bien un petit.

Plus tard, non ? Proposa Élodie. Mangeons dabord.

On peut faire les deux ! sesclaffa Patrick.

Le repas avançait à grande allure. Les assiettes se vidaient en un temps record. On aurait cru quils avaient été privés de dîner depuis une semaine. Et tout en mangeant, ils critiquaient.

Le hareng sous sable est sec, jugea Chantal, empilant sa troisième portion. Il manque de mayonnaise, tu rogne sur les quantités ?

Je lai fait maison, il est plus léger, tenta Élodie.

Entre nous, lança Hélène, tu te compliques la vie. Prends le tube du commerce, cest plus simple, et cest bon aussi. Et le caviar là, cest bien maigrelet Cest du saumon ou quoi ? Il faut du gros, du kéta, sinon cest pas du vrai.

Le regard dÉlodie croisa celui de Paul, qui serrait sa fourchette à sen blanchir les jointures.

Racontez comment vous allez ? tenta Paul pour changer de sujet. Chantal, tu rentres de Dubaï il me semble ?

Oh, Dubaï, cest un rêve ! soupira Chantal. Palace cinq étoiles, buffet de homard et prosecco à volonté. Jai craqué sur un sac Louis Vuitton, payé deux-mille euros mais ça les vaut ! Bernard râlait, mais bon, on ne vit quune fois !

Vous, avec vos femmes, cest des paniers percés, approuva Bernard, se servant allègrement du cognac. Moi je vais macheter un SUV flambant neuf, on économise, on ne gaspille pas notre argent dans la déco !

Comment ça, la déco inutile ? s’étonna Élodie.

Ben oui, les murs cest que des murs, affirma Hélène. On vit encore chez nous avec la tapisserie de mémé, mais chaque été on part à la mer, on sort, on shabille chic Alors que vous, le béton, cest votre dada. Cest monotone, votre vie !

À propos de resto, rappela Patrick en sessuyant la bouche et balançant sa serviette sur la nappe, hier on était au Procope. La cuisine, un truc de fou ! Bon, cest un peu cher, cent cinquante euros, mais ça vaut le coup. Rien à voir avec le repas maison. Élo, le rôti vient bientôt ? Parce que la salade cest pour les lapins.

Élodie séclipsa avec la vaisselle sale, le cœur tremblant. Ces amis pouvaient donc se vanter de sacs à deux-mille balles et de restos hors de prix, mais chez elle, rien, pas même une fleur en pot.

En cuisine, Chantal la suivit, faisant semblant de vouloir aider, mais surtout pour bavarder.

Franchement, tas assuré, Élo, chuchota-t-elle, adossée au chambranle, mais ça se voit que ten baves. Le vin, cest moyen On boirait ça seulement au barbecue de campagne, tu sais. Il fallait investir dans quelque chose de haut de gamme pour nous.

Cest du Bordeaux à deux cents euros la bouteille, glissa Élodie en rangeant.

Arrête ! On ta roulée. Cest acide comme du vinaigre. Au fait, tu pourrais nous filer deux-trois trucs pour demain ? Cest la flemme de cuisiner pour la gueule de bois, si tu peux mettre un peu de viande, trois salades. Vous êtes que deux, ça va moisir sinon !

Élodie, sonnée, laissa retomber lassiette sur la table. Elle se retourna, les yeux brillants :

Donc tu veux que je te prépare des doggy bags ?

Ben oui, cest normal. On fait tout le temps ça, cest des économies ! rigola Chantal. Au fait, il y a un dessert, au moins ? Je meurs denvie de sucré. Tas acheté ou préparé un gâteau ?

Javais dit que le dessert, cétait votre affaire, murmura Élodie.

Moi ? Jamais ! Je suis au régime, je ne prends plus rien de ce genre. Je pensais que tallais faire ton célèbre millefeuille, ou acheter un Paris-Brest. On est venus mains nues parce quon sait que chez vous, ya ce quil faut. Maintenant que vous avez acheté, vous êtes riches !

Élodie reprit lassiette. Le choc du porcelaine résonna comme un coup de tonnerre.

Vous pensiez vraiment quon nageait dans lor, quon devait se saigner pour vous ?

Bien sûr ! On sait que vous venez dacheter, fait le chantier, donc cest plein les poches. Nous on serre la ceinture pour les Maldives. Bon, sers la viande, le reste simpatiente déjà.

Muette, Élodie regarda son amie, des souvenirs lui revenant en mémoire : les fois où elle avait prêté de largent à Chantal pour un séjour à la dernière minute, remboursé en traînasse et sans un remerciement ; Bernard qui avait réclamé laide de Paul pour son déménagement sans même couvrir lessence Toujours à table chez les autres, mais à la leur, pâtes industrielles et mauvaise humeur.

Élodie alla jusquau four. Souleva la porte : le parfum du rôti de porc à lail et au thym embauma la pièce, dune croûte dorée, de petits légumes confits. Sur le dessus du frigo reposait un immense merveilleux meringué aux fruits rouges, commandé pour cinq-cents euros à la pâtisserie de la place Maubert, pour la surprise.

Elle referma le four, coupa le gaz, et serra la porte du frigo.

Il ny aura pas de viande, dit-elle, forte.

Comment ça ? sétonna Chantal. Cest brûlé, non ?

Non, ce nest pas brûlé. Il ny en aura pas, un point cest tout.

Elle regagna le salon. Les hommes déjà resservaient les verres et parlaient politique, Paul lair soucieux.

Mes chers invités, dit Élodie dune voix tendue comme une corde. Le banquet est terminé !

Silence. Bernard, son verre levé en lair, sarrêta net.

Élo, sérieusement ? Quest-ce que tu nous fais ? On na même pas goûté au plat ! Tavais promis du rôti !

Javais promis, oui. Jai changé davis.

Attends, faut pas plaisanter. On crie famine ici ! Les salades cest pour les chèvres. Le plat principal !

Il restera dans le four. Vous, mes amis, vous allez remettre vos manteaux et rentrer chez vous. Ou alors au Procope, où laddition est à cent cinquante euros. Là-bas on vous servira.

Tes folle ? sétrangla Patrick. Paul, ten dis quoi ? Elle débloque, ta femme. On est invités quand même !

Paul se leva lentement, regarda les invités, puis sa femme debout qui tremblait, les yeux embués.

Non, Élo est lucide. Elle est juste fatiguée. Vous venez chez nous, vous ne nous apportez même pas un quignon de pain, vous videz mon cognac, dénigrez la cuisine de ma femme, traitez notre vin en piquette et lappartement en cage à lapins. Et après, vous exigez le rôti ?

Enfin, on rigolait ! Ça arrive doublier le gâteau, ya plus grave. On est venus pour passer du bon temps, cest le principal.

Du bon temps sur notre dos ? ironisa Élodie. Jai sué toute la journée, dépensé la moitié de mon salaire en courses, pour que vous passiez un bon moment. Mais vous vous êtes des pique-assiettes. Qui claquent des fortunes à Dubaï, mais pinaillent à offrir un chocolat à celle qui vous reçoit.

Tes gonflée de nous reprocher ça ! Bernard quitta la table en faisant tomber la chaise : Eh bien, garde ton rôti, on se tire. Jamais plus on ne fouttra les pieds ici !

La porte est là, conclut Paul dune voix calme en ouvrant grand. Et noubliez pas vos boîtes. Vides.

Le départ fut retentissant, Chantal promettait quÉlodie nétait plus rien pour elle, que toute la ville saurait quelle était pingre et folle. Hélène siffla que la soirée était gâchée. Les hommes juraient.

Quand la porte se referma derrière le dernier, ce fut un silence impressionnant. Élodie restait, immobile, au milieu du salon, découvrant le désordre, les miettes, les taches de vin, les serviettes froissées.

Paul sapprocha et la prit par les épaules.

Ça va ? demanda-t-il doucement.

Jai les mains qui tremblent, avoua-t-elle. Jai été trop dure, tu crois ? Peut-être que jaurais dû servir et me taire, ce sont tout de même nos invités

Non, Élo. Tu as simplement appris ce que cest que se respecter soi-même, souffla-t-il. Je suis fier de toi, sincèrement. Moi, je les aurais mis dehors après cinq minutes, sils mavaient laissé faire. Ils sont allés beaucoup trop loin.

Élodie soupira et sappuya sur son épaule.

Et la viande, tu crois quon peut se servir ? Je meurs de faim avec cette odeur, plaisanta Paul.

Pour la première fois de la soirée, Élodie éclata de rire, sincèrement.

Bien sûr, mon cher. Et il y a un gâteau, énorme, plein de fruits rouges.

Ils déblayèrent la vaisselle, gouttes de vin et miettes, puis sinstallèrent autour de la table, découpaient le rôti moelleux et se servaient du faux mauvais Bordeaux, en réalité un bordeaux velouté et somptueux.

À nous ! trinqua Paul. Et à ce que notre porte soit ouverte à ceux qui viennent avec le cœur, pas la cuillère vide.

Ils savourèrent la viande fondante, apprécièrent le calme et le réconfort de leur compagnie. Ce fut le plus délicieux des dîners de leur vie.

Une heure plus tard, le téléphone dÉlodie vibra : un message de Chantal. Franchement, tes une égoïste ! Grâce à toi on mange des burgers au McDo, la honte ! Taurais pu texcuser !

Élodie lut, sourit, puis appuya sur bloquer. Elle fit de même pour Hélène, Bernard et Patrick.

Son répertoire se réduisit de quatre contacts. Mais elle respira enfin ; lair était plus léger, la vie soudain plus vaste. Quant au réfrigérateur, il resta plein de bons plats assez pour nourrir leur duo une semaine entière. Et, cette fois, pas la moindre miette pour ceux qui ne savent pas apprécier.

Ce souvenir me revient souvent : lamitié est bien à double sens, et parfois, il ny a pas de meilleur remède à lingratitude quun frigo bien fermé et lestime de soi retrouvée.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

4 × two =

Quand les «amis » débarquent les mains vides devant une table de fête… et que j’ai fermé la porte du frigo : ou comment j’ai compris qu’un frigo fermé vaut mieux qu’un cœur ouvert aux profiteurs – Histoire de nouveaux propriétaires, d’un repas gargantuesque, de critiques acerbes, et du jour où j’ai tourné la page sur de fausses amitiés
On ne commande pas à son cœur